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Ce deuxième verre
de porto n'était pas nécessaire. Ni le premier. Ni la demi-bouteille
de vin de Bourgogne qui les avait précédés. Je les avais bus par paresse.
Pour ne pas avoir à trouver d'autre méthode afin combler le vide immense
qui se creusait en moi lorsque je revenais d'une journée de travail,
crevée et pourtant disponible pour une vie qui ne viendrait jamais.
Un message m'attendait sur mon répondeur. Un couple d'amis voulait
déplacer le dîner de lundi pour mardi. Pas de problème. En fait ils
auraient pu choisir n'importe quel autre jour, je n'avais rien de
prévu. Rien depuis et pendant des mois. Est-ce que cela justifiait
pour autant ce premier et ce second verre de porto?
En rappelant mes amis pour confirmer leur second choix, j'eus pour
la première fois envie de leur dire combien tout cela n'était qu'un
leurre. Comment j'avais réussi pendant toutes ces années à me faire
passer pour plus forte et plus équilibrée que je n'étais. Combien
en réalité j'avais besoin d'eux tous. Mais je tombai sur leur répondeur
et me contentai de les rassurer. Bien sur que cela ne me dérangeait
pas. Quel que soit le soir, je serais toujours ravie de les recevoir.
Je voulus ajouter une formule plus chaleureuse en guise de conclusion
mais un "bip" strident me coupa la parole. Temps de communication
écoulé.
En raccrochant j'eus envie de hurler. Mes yeux se troublèrent un instant.
Juste le temps de me verser un troisième verre.
Lorsque Claire appela ensuite pour décommander le cinéma du lendemain
soir, je plaisantai avec elle avec un naturel qui me scandalisa. Je
présentai tout cela comme un contretemps banal alors qu'un abîme se
creusait au fond de moi.
Je décidai alors d'allumer la télévision cherchant de chaîne en chaîne
une image, une voix qui me retienne au bord du gouffre. Mais il n'y
a jamais rien le vendredi soir. Un policier dont j'aurais pu retracer
le scénario sans peine, une émission télé-vérité sur la Une qui me
donnait toujours envie de vomir, un documentaire essentiel mais ennuyeux
au-delà du possible sur Arte et divers stades de publicité sur les
autres chaînes. La radio, elle, vomissait des rythmes que je ne connaissais
pas et qui me donnaient l'impression angoissante de débarquer d'une
autre dimension.
Elodie appela alors. Une petite soeur est toujours une issue de secours.
Une seconde chance. Mais je savais bien que si elle appelait ce n'était
pas pour parler, pas vraiment. Et, de fait, elle n'avait besoin que
de l'adresse d'un ami très vague que je lui donnai avec luxe de détails
et précision. Lorsque la tonalité "occupé" succéda au "Merci"
rapide d'Elodie, je sentis une larme sournoise couler le long de l'arrête
de mon nez.
Le pire de tout était sans doute que je n'avais rien à reprocher à
personne. Et surtout pas à mes amis, à ma soeur, à mes parents. Tout
le monde était normal. Moi seule détonnais dans l'harmonie générale.
Mon père avait beau me répéter que j'avais maigri, ma balance et mes
jupes me disaient bien le contraire. Mes collègues ne cessaient de
me complimenter sur mon énergie et ma bonne mine, je me sentais vide
au delà du supportable. Et la gentillesse qui se cachait derrière
ces constatations m'apparaissait comme autant de manques d'attention
et d'indifférence. Qui avait vraiment pris la peine et le temps de
me regarder dans les yeux ces temps-ci ?
Belle excuse en réalité pour m'enfermer un peu plus dans mon confortable
processus d'autodestruction.
Je ne comptais déjà plus les verres de porto lorsque ma mère appela.
Elle voulait prendre rendez-vous pour samedi prochain, afin qu'on
aille faire des courses ensemble dans le supermarché le plus proche.
J'eus un instant envie de lui dire, comme au temps de mon enfance,
combien je me sentais mal, petite et misérable. Mais j'y renonçai.
Ma mère avait assez de problèmes comme ça.
Alors j'appelai mon père. A tous les numéros de téléphone que je lui
connaissais. Après une série déprimante de répondeurs, je finis par
tomber sur lui. Par hasard sans doute, mais on sait bien que le hasard
fait bien les choses.
Il avait, par chance, finit de dîner. Je cherchai un long moment le
mot juste à lui dire. Mais cela faisait déjà quelques temps que le
lien avait été rompu. Je n'aurais su l'expliquer exactement. Ce n'était
ni lui, ni moi, ni rien de tangible si ce n'est l'aridité de tout
ce qui nous séparait.
C'était peut-être la peur ou la jalousie. Mais en fait, je n'y croyais
pas. Je n'avais jamais réussi à éprouver le moindre sentiment d'envie
pour qui que ce soit. Alors a fortiori pour mon père et sa sérénité
insolente.
Je lui racontai donc les derniers événements. La grève des imprimeurs
dans la boîte ou je travaillais, le monceau de travail à abattre avant
les vacances, la fatigue ... Mais ce n'était pas le mot fatigue que
j'avais voulu dire.
Seulement il n'avait pas saisi. Ou bien il n'avait su quoi dire. Ce
qui au fond revenait au même. Je raccrochai donc lorsque je me rendis
compte qu'il était pressé - pour une raison ou pour une autre - d'en
finir avec moi en me fixant un vague rendez-vous pour le week-end.
Une étrange panique me submergea lorsque je me rendis compte que j'avais
fini si vite la bouteille de porto. Il n'y avait plus de vin - rouge
ou blanc - dans tout l'appartement. Plus qu'une bouteille de scotch
dont l'idée même me rendait malade. Mais à défaut d'autre chose, je
passai au whisky.
Alexandra appela alors que je me demandais si tout l'alcool que j'avais
ingurgité - que j'avais forcément dû ingurgiter d'après le niveau
des bouteilles allignées devant moi - ne m'avait pas rendue totalement
insensible. Mais à entendre les derniers problèmes de ma meilleure
amie, je sus que je n'avais pas encore atteint le stade béni du "déclic".
Je réussis tant bien que mal à absorber une fois de plus le mari buté,
les enfants incapables et le prix invraisemblable de la permanente.
Mais mon détachement déjà me faisait peur.
Je savais depuis longtemps que la seule chose qui me séparait du suicide
était tout lâchement mon entourage. Mais sous l'effet de tout ce que
j'avais bu - et en réalité, je ne m'en souvenais plus très bien -
je sentais cette considération s'éloigner de moi, me libérer en quelque
sorte du poids d'une affection encombrante. Je me sentis soudain perdue.
Sur Arte, enfin, il y avait enfin un film. La Strada.
Je n'avais rien enregistré de la première demi-heure, mais lorsque
Gelsomina quitta son monstre de mari pour les merveilles de la vie
et qu'elle ne découvrit que l'indifférence de la foule, la douleur
fut quasiment insupportable.
Le mouvement que je fis en direction de la télécommande me donna l'impression
floue du ralenti. Je sus alors que j'étais ivre.
Le téléphone retentit une dernière fois. A la troisième sonnerie,
le répondeur - toujours branché - se mit en route. J'eus le temps
d'entendre ma voix enregistrée- méconnaissable - énoncer mon numéro
et l'avertissement habituel avant de percevoir ma voix réelle - enfin,
pas vraiment réelle - me dire qu'il vaudrait mieux prendre deux Valium
pour pouvoir dormir.
J'étais dans la salle de bains pendant que mon correspondant laissait
- ou ne laissait pas - son message. Je ne me souvenais déjà plus très
bien combien de comprimés j'avais pris. Mais cela n'avait au fond
aucune importance. Tout comme l'identité de celui ou celle qui venait
d'appeler. Encore un faux numéro. Un rendez-vous reporté, annulé -
même confirmé, cela ne m'intéressait plus.
Mes paupières étaient de plomb. Sans doute trop d'alcool. Je m'effondrai
sur mon lit sans me déshabiller et me laissa sombrer avec volupté
dans le néant.
Ce ne fut que l'espace d'une seconde que je réalisai avoir absorbé
toute la boîte de Valium. Si seulement je pouvais me rappeler combien
de comprimés elle contenait encore ...
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