Une photographie de Mari Mahr

Paroles,

par Marie BATAILLE

 

En hommage à mon amie Nath, à sa générosité et son exquise sensibilité

Elle eut un petit sourire, à peine une ébauche, qui s'effaça très vite sur ses lèvres et dont la lumière seule subsista dans ses yeux quand elle regarda Nath. Elle fit mine de remonter la couverture sous son menton mais, plus rapide qu'elle, Nath prévint son geste.

L'hôpital laissait suinter, de tous ses pores, ses exhalaisons d'éther et d'alcool. Effluves tenaces qui se répandaient par toutes les ouvertures, sous le jour des portes, dans les moindres interstices et s'engouffraient à flots lorsqu'on ouvrait la porte de la chambre.

— Cette odeur ne vous incommode pas ? lui avait demandé Nath.

— Non, petite. J'aime ça, voyez-vous ? Ce sont des odeurs qui me sont familières. J'ai tellement visité les cliniques et les hôpitaux, lorsque, comme vous, j'étais encore toute pleine de vie. Je faisais confiance à ces odeurs. Elles étaient, à mon sens, le garant des luttes d'hommes pour sauver d'autres hommes. C'était, pour moi, une caution… J'étais peut-être bête, après tout, mais j'y croyais, vous savez ?

Et Nath n'avait plus rien ajouté. Depuis qu'elle avait décidé de rendre visite à des malades, depuis qu'elle s'était dit que la vie était là, précisément quand elle était sur le point de s'évanouir, elle avait appris à compter les mots, à les mesurer, à les distiller comme on le ferait pour une dernière liqueur : les prendre, goutte à goutte, les filtrer vers une sorte de quintessence où ne subsisterait plus que l'essentiel, le dernier mot, ultime ouvrage de l'extrême et nécessaire communication. Elle avait appris à choisir, à trier parmi le superflu. Seuls prévalaient les gestes et les regards. Elle connaissait les abords, qu'elle sublimait en approches feutrées, les gestes qu'elle jugeait essentiels. A peine des effleurements, quand ils étaient nécessaires. Mais elle avait appris, aussi, des gestes plus denses, des contacts de chair à chair, faits d'intuition que guidaient les regards, les voix, les râles aussi. Elle apportait là ce que lui inspiraient les appels, intuitivement. Parce qu'elle pressentait, comme nulle autre, ce que dictait la vie, ce que dictaient les solitudes qu'elle voulait meubler. Elle en connaissait le secret et elle seule aurait pu l'expliquer.

Elle regarda, comme elle l'avait tant fait auparavant, ces mains qui s'agrippaient aux couvertures : des mains qui avaient vécu, des mains où les veines dessinaient des chemins d'encre sombre, des mains tavelées de taches brunes, des mains qui racontaient toute une vie… Elle eut envie, soudain, de les prendre dans les siennes et d'y porter ses lèvres.

— Ah ! petite ! Laissez donc tout ça ! Vous êtes si jeune, si fraîche ! Qu'est-ce qui vous prend, d'embrasser les mains d'une vieille femme comme moi ?

— Vous n'êtes pas une vieille femme, Eliette, vous le savez. Cessez de tricher, vous voulez bien ?

Eliette eut un rire léger et se contenta d'émettre un petit "Ah ! " en regardant autour d'elle, comme si, tout à coup, la chambre avait pris de l'importance pour elle :

— Vous avez vu ? Ces fleurs sont bien fanées ! Et puis, il y a bien longtemps, n'est-ce pas, que les rideaux n'ont pas été nettoyés…

  • Est-ce, vraiment, ce qui est important ?

— Non. Mais, voyez-vous, il y a des choses qui sautent aux yeux quand on n'a plus que ça à voir, que ça à penser. Ce sont des détails, des détails qu'on n'avait pas vus, avant… avant de penser que tout ce qui nous paraissait important, au fond, ça ne rimait pas à grand chose… C'est un peu comme le regard d'un chat… Vous savez ? Les chats ?… Peu de gens savent lire dans leur regard…

Nath resserra l'étreinte de ses mains :

— Oui, quoi ? Les chats ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Eliette resta un moment sans répondre. Elle replia lentement ses bras sous sa nuque, en ayant l'air de chercher au plafond des mots à dire, des mots qu'elle aurait pesés…

  • Eh bien ! les chats ? insista Nath.

Elle sentait qu'elle était peut-être la dernière à recueillir des confidences qui ne seraient plus dites à personne. Elle se voulait présence, intacte présence, dans une écoute pure et recueillie. Elle laissa plonger ses longs cheveux bruns sur l'épaule d'Eliette, dernière chaleur, peut-être, dernier contact d'une fourrure soyeuse. Eliette saisit, entre le pouce et l'index, une mèche abandonnée qu'elle se mit à caresser et continua, les yeux perdus dans une vague rêverie où elle s'abandonnait tout entière :

— Les chats ? Oui, les chats… Peu de gens les apprécient. C'est bien dommage… Peu de gens, oui… Sans doute parce qu'ils ne sont pas domesticables au même titre que les chiens. Et pourtant, voyez comme ils nous ressemblent ! Le croiriez-vous ? Il m'a fallu des années et des années pour comprendre qu'ils étaient la vie. Et au fond, qu'est-ce que la vie ? Une lutte permanente, une lutte de tous les jours, une envie de s'inscrire dans un devenir qui nous échappe continuellement, mais une envie… oui… une envie, tout de même…

  • Vous avez envie de vivre, n'est-ce pas ?

— Oui, bien sûr. Mais, en même temps, je me dis que je n'ai pas peur de cet aboutissement. Il fait partie de la vie, n'est-ce pas ? Ma vie, celle que je ressens aujourd'hui le plus intensément, c'est peut-être… c'est sûrement ce que je vis avec vous, depuis ces quelques mois où je suis clouée ici, depuis ces mois où je vous vois, jour après jour, vous pencher sur mon chevet et prendre mes mains entre les vôtres. Je n'avais jamais connu ça, auparavant. Les êtres et les choses défilaient… Je les laissais échapper d'entre mes doigts, comme si j'avais le temps de rattraper ce que j'avais laissé fuir… Les chats ont le pouvoir de dire, à travers toutes les nuances de leur regard, combien la vie a de facettes : l'interrogation, l'attente, la peur, la colère, la tendresse, la concupiscence… Ce sont des prismes qui nous fixent et qui nous interrogent, des prismes qui nous posent au centre. Je suis confuse, je le sens…

— Non. Vous n'avez pas fini de parler… Je vous écoute…

— Vous avez raison. Je n'ai pas fini de parler. Mais je me sens un peu faible, là. Pouvez-vous m'apporter un peu d'eau, s'il vous plaît ?

Nath desserra son étreinte. Avant de sortir, elle effleura le front d'Eliette, à la naissance des cheveux, caresse légère d'un voile. Elle revint, un verre d'eau à la main et le lui tendit.

— Depuis que je contemple les chats, mon petit, je me dis que tout reste à achever : le miracle de la nature… Je lis la complexité, la merveilleuse complexité, l'interrogation première et l'aboutissement à peine dévoilé dans ces regards dont l'impénétrabilité rebute tant d'entre nous. Et je me dis que si l'homme était capable d'émerveillement, s'il savait seulement connaître ce miracle qu'est le mystère du déchiffrement, il n'aurait plus besoin de se battre, il n'aurait plus à souffrir de ce complexe de vulnérabilité… Il s'accepterait, enfin, pour ce qu'il est. Il accepterait, peut-être, cette animalité sereine qui dort en lui. Il comprendrait — qui sait ? — qu'il est en osmose avec le monde. Son intelligence se bornerait à vivre en acceptant ses limites. Il ne voudrait plus traverser des frontières qui le dépassent… Il serait… un chat… un chat…

Longtemps, Nath tint cette main usée entre les siennes…

Elle n'attendait que l'intimité de la pénombre pour refermer à jamais les paupières de la vieille dame endormie.

Marie BATAILLE


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