|
En hommage à
mon amie Nath, à sa générosité
et son exquise sensibilité
Elle eut un petit
sourire, à peine une ébauche, qui s'effaça très vite sur ses lèvres
et dont la lumière seule subsista dans ses yeux quand elle regarda Nath.
Elle fit mine de remonter la couverture sous son menton mais, plus rapide
qu'elle, Nath prévint son geste.
L'hôpital laissait
suinter, de tous ses pores, ses exhalaisons d'éther et d'alcool. Effluves
tenaces qui se répandaient par toutes les ouvertures, sous le jour des
portes, dans les moindres interstices et s'engouffraient à flots lorsqu'on
ouvrait la porte de la chambre.
Cette
odeur ne vous incommode pas ? lui avait demandé Nath.
Non, petite.
J'aime ça, voyez-vous ? Ce sont des odeurs qui me sont familières. J'ai
tellement visité les cliniques et les hôpitaux, lorsque, comme vous,
j'étais encore toute pleine de vie. Je faisais confiance à ces odeurs.
Elles étaient, à mon sens, le garant des luttes d'hommes pour sauver
d'autres hommes. C'était, pour moi, une caution
J'étais peut-être
bête, après tout, mais j'y croyais, vous savez ?
Et Nath n'avait
plus rien ajouté. Depuis qu'elle avait décidé de rendre visite à des
malades, depuis qu'elle s'était dit que la vie était là, précisément
quand elle était sur le point de s'évanouir, elle avait appris à compter
les mots, à les mesurer, à les distiller comme on le ferait pour une
dernière liqueur : les prendre, goutte à goutte, les filtrer vers une
sorte de quintessence où ne subsisterait plus que l'essentiel, le dernier
mot, ultime ouvrage de l'extrême et nécessaire communication. Elle avait
appris à choisir, à trier parmi le superflu. Seuls prévalaient les gestes
et les regards. Elle connaissait les abords, qu'elle sublimait en approches
feutrées, les gestes qu'elle jugeait essentiels. A peine des effleurements,
quand ils étaient nécessaires. Mais elle avait appris, aussi, des gestes
plus denses, des contacts de chair à chair, faits d'intuition que guidaient
les regards, les voix, les râles aussi. Elle apportait là ce que lui
inspiraient les appels, intuitivement. Parce qu'elle pressentait, comme
nulle autre, ce que dictait la vie, ce que dictaient les solitudes qu'elle
voulait meubler. Elle en connaissait le secret et elle seule aurait
pu l'expliquer.
Elle regarda,
comme elle l'avait tant fait auparavant, ces mains qui s'agrippaient
aux couvertures : des mains qui avaient vécu, des mains où les veines
dessinaient des chemins d'encre sombre, des mains tavelées de taches
brunes, des mains qui racontaient toute une vie
Elle eut envie,
soudain, de les prendre dans les siennes et d'y porter ses lèvres.
Ah ! petite
! Laissez donc tout ça ! Vous êtes si jeune, si fraîche ! Qu'est-ce
qui vous prend, d'embrasser les mains d'une vieille femme comme moi
?
Vous n'êtes
pas une vieille femme, Eliette, vous le savez. Cessez de tricher, vous
voulez bien ?
Eliette eut un
rire léger et se contenta d'émettre un petit "Ah ! " en regardant
autour d'elle, comme si, tout à coup, la chambre avait pris de l'importance
pour elle :
Vous avez
vu ? Ces fleurs sont bien fanées ! Et puis, il y a bien longtemps, n'est-ce
pas, que les rideaux n'ont pas été nettoyés
- Est-ce, vraiment, ce qui est
important ?
Non. Mais,
voyez-vous, il y a des choses qui sautent aux yeux quand on n'a plus
que ça à voir, que ça à penser. Ce sont des détails, des détails qu'on
n'avait pas vus, avant
avant de penser que tout ce qui nous paraissait
important, au fond, ça ne rimait pas à grand chose
C'est un peu
comme le regard d'un chat
Vous savez ? Les chats ?
Peu de
gens savent lire dans leur regard
Nath resserra
l'étreinte de ses mains :
Oui, quoi
? Les chats ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Eliette resta
un moment sans répondre. Elle replia lentement ses bras sous sa nuque,
en ayant l'air de chercher au plafond des mots à dire, des mots qu'elle
aurait pesés
- Eh bien ! les chats ? insista
Nath.
Elle sentait
qu'elle était peut-être la dernière à recueillir des confidences qui
ne seraient plus dites à personne. Elle se voulait présence, intacte
présence, dans une écoute pure et recueillie. Elle laissa plonger ses
longs cheveux bruns sur l'épaule d'Eliette, dernière chaleur, peut-être,
dernier contact d'une fourrure soyeuse. Eliette saisit, entre le pouce
et l'index, une mèche abandonnée qu'elle se mit à caresser et continua,
les yeux perdus dans une vague rêverie où elle s'abandonnait tout entière
:
Les chats
? Oui, les chats
Peu de gens les apprécient. C'est bien dommage
Peu de gens, oui
Sans doute parce qu'ils ne sont pas domesticables
au même titre que les chiens. Et pourtant, voyez comme ils nous ressemblent
! Le croiriez-vous ? Il m'a fallu des années et des années pour comprendre
qu'ils étaient la vie. Et au fond, qu'est-ce que la vie ? Une lutte
permanente, une lutte de tous les jours, une envie de s'inscrire dans
un devenir qui nous échappe continuellement, mais une envie
oui
une envie, tout de même
- Vous avez envie de vivre,
n'est-ce pas ?
Oui, bien
sûr. Mais, en même temps, je me dis que je n'ai pas peur de cet aboutissement.
Il fait partie de la vie, n'est-ce pas ? Ma vie, celle que je ressens
aujourd'hui le plus intensément, c'est peut-être
c'est sûrement
ce que je vis avec vous, depuis ces quelques mois où je suis clouée
ici, depuis ces mois où je vous vois, jour après jour, vous pencher
sur mon chevet et prendre mes mains entre les vôtres. Je n'avais jamais
connu ça, auparavant. Les êtres et les choses défilaient
Je les
laissais échapper d'entre mes doigts, comme si j'avais le temps de rattraper
ce que j'avais laissé fuir
Les chats ont le pouvoir de dire, à
travers toutes les nuances de leur regard, combien la vie a de facettes
: l'interrogation, l'attente, la peur, la colère, la tendresse, la concupiscence
Ce sont des prismes qui nous fixent et qui nous interrogent, des prismes
qui nous posent au centre. Je suis confuse, je le sens
Non. Vous
n'avez pas fini de parler
Je vous écoute
Vous avez
raison. Je n'ai pas fini de parler. Mais je me sens un peu faible, là.
Pouvez-vous m'apporter un peu d'eau, s'il vous plaît ?
Nath desserra
son étreinte. Avant de sortir, elle effleura le front d'Eliette, à la
naissance des cheveux, caresse légère d'un voile. Elle revint, un verre
d'eau à la main et le lui tendit.
Depuis
que je contemple les chats, mon petit, je me dis que tout reste à achever
: le miracle de la nature
Je lis la complexité, la merveilleuse
complexité, l'interrogation première et l'aboutissement à peine dévoilé
dans ces regards dont l'impénétrabilité rebute tant d'entre nous. Et
je me dis que si l'homme était capable d'émerveillement, s'il savait
seulement connaître ce miracle qu'est le mystère du déchiffrement, il
n'aurait plus besoin de se battre, il n'aurait plus à souffrir de ce
complexe de vulnérabilité
Il s'accepterait, enfin, pour ce qu'il
est. Il accepterait, peut-être, cette animalité sereine qui dort en
lui. Il comprendrait qui sait ? qu'il est en osmose avec
le monde. Son intelligence se bornerait à vivre en acceptant ses limites.
Il ne voudrait plus traverser des frontières qui le dépassent
Il serait
un chat
un chat
Longtemps, Nath
tint cette main usée entre les siennes
Elle n'attendait
que l'intimité de la pénombre pour refermer à jamais les paupières de
la vieille dame endormie.
|