Une photographie de Mari Mahr

Le mouton,

par Marie BATAILLE

 

Marie vivait depuis quelques mois auprès de ses parents. Elle venait de les retrouver - dirai-je même de les découvrir ? - après deux ans et demie de séparation. Ils l’avaient emmenée avec eux, en Côte d’Ivoire. Marie avait alors cinq ans. Les déchirures de la petite enfance sont rarement prises au sérieux par les grandes personnes et celles de Marie restaient enfouies dans un pli douloureux de son âme : elle souffrait d’avoir été séparée d’une aimante et maternelle grand-mère pour suivre des parents qu’elle ne reconnaissait plus. Sevrée d’amour, dépossédée, elle apprenait à vivre une fissure nouvelle pour elle : le déracinement. Entre sa maison et l’école, les jours passaient, sans surprises.

Mais un jour, tout bascula.

Annonçant la fin des cours de la matinée, la cloche de onze heures et demie retentit. Marie aimait bien les repas de midi : ses parents étaient encore au travail et personne, alors, ne la forçait à manger. Le cuisinier était moins exigeant que sa mère sur ce chapitre. Aussi, ce fut d’un cœur serein qu’elle regagna sa demeure.

Tandis qu'elle atteignait le portail de sa maison, elle entendit comme un bêlement léger, à peine porté par les airs et découvrit alors, attaché à un piquet dans le jardin situé en contrebas, tout petit, tout blanc, tout fragile, un agnelet qui gigotait de toutes ses petites forces pour se délivrer de sa longe. Voler vers lui, le prendre dans ses bras fut l’affaire d’un instant.

D’abord un peu affolé par les débordements affectifs de Marie, l’agnelet finit par s’y habituer et même, eût-on dit, par les apprécier. Se sentait-il donc orphelin, lui aussi ?

D’un bond, Marie franchit le seuil de la porte et cria, à l’adresse du cuisinier :

- Vincent ? Pourquoi y a un mouton dans la cour ? Il est à nous ?

- Oui, pitit !

- Je peux le détacher et jouer avec lui ?

- Oui, pitit. Mais ti fais attention qu’il échappait pas toi, hein ? Sinon, li patron y va gueuler moi, ti compris ?

Marie ne prit pas la peine de le rassurer et sortit précipitamment.

- Comment je vais t’appeler, toi ? Frisette ? Bigoudi ?

Les enfants n’ont guère d’imagination pour choisir les noms de leurs favoris ; presque toujours, seule l’apparence physique impose sa loi. Ce fut le cas pour le petit animal baptisé sur-le-champ et sans ménagement " Bigoudi ". C’était le premier compagnon, le premier protégé, le premier animal de l’enfant et, pensez ! un agneau ! C’était la tendresse, l’innocence, la douceur et l’amour, surtout, à partager !

De ce jour, Marie ne pensa plus qu’à son nouvel ami. Ils apprirent vite à se connaître et à s’apprécier, à s’aimer. L’enfant piaffait d’impatience à l’école et n’avait de cesse qu’elle eût retrouvé son cher compagnon. Sitôt qu’elle revenait de l’école, elle s’empressait de le détacher et jouait avec lui. De fait, Bigoudi la suivait partout. Entrait-elle dans la maison pour se laver les mains avant le repas ? on entendait cliqueter les petits sabots de Bigoudi qui la suivait jusque dans la salle de bains. Attendant posément qu’elle eût terminé sa besogne, il reprenait sur ses les talons de la fillette son trottinement allègre et demeurait auprès d’elle tandis qu’elle était à table. Le repas achevé, tous deux regagnaient le jardin et les jeux reprenaient.

Temps béni de l’enfance et de l’innocence partagées !

Pourtant, Marie était inquiète. Le temps passait, l’agnelet deviendrait mouton. Ses parents lui avaient dit qu’il n’était pas question de garder un mouton adulte à la maison : il serait trop encombrant, et puis, était-ce vraiment là un animal domestique ?

- Qu’est-ce qu’on va en faire, alors ? demanda-t-elle un jour à sa mère.

-Nous l’emmènerons au village de Tasséré. Tu sais bien qu’ils se promènent librement, les moutons, dans ce village ?

C’était vrai, et même les cochons noirs et les chiens et les poules. Tasséré était une sorte de chef de village. Il était, dans l’administration coloniale, chef d’équipe. Fier de ses privilèges et de l’estime dont il jouissait auprès de ses patrons, les " blancs ", il menait sa tribu à la baguette et se payait même le luxe de les traiter de " cons de nègres ".  Comme son domaine était situé au bord d’une vaste plage de sable, bordée de cocotiers, les " patrons blancs ", flanqués de leur famille, venaient souvent s’y détendre le dimanche, et Tasséré, trop honoré de les accueillir chez lui, dépêchait quelques bons grimpeurs sur les cocotiers pour en glaner les beaux fruits dont il régalait ses visiteurs. Marie connaissait bien ce village et savait que les animaux y déambulaient en toute liberté. Bigoudi n’y serait pas vraiment malheureux, mais ne lui manquerait-elle pas un peu, tout de même ? En ce qui la concernait, elle savait bien ce qu’il lui en coûterait : finis les jeux, les câlins, les tendres et délicieuses retrouvailles !

- Bigoudi, confiait-elle à la bête éperdue d’amour, je viendrai te voir, très

souvent… tous les dimanches. Tu me reconnaîtras, hein ? Tu viendras avec moi, sur la plage ? Et toujours, toujours, mon Bigoudi, je t’aimerai, et toi aussi mon Bigoudi, tu m’aimeras toujours. Tu m’aimeras toujours, c’est promis ? Oui, mon Bigoudi, oui… je sais bien que tu m’aimeras encore et toujours, parce que tu sauras, toi, que je n’y suis pour rien, que jamais, jamais je ne t’aurais abandonné…

Hélas, Bigoudi grandissait vite, trop vite. Qu’il était loin ce petit bout de chose tirant sur sa longe ! Haut et fort sur ses pattes, il était plein de vie et d’entrain, toujours enclin aux jeux que lui proposait Marie. Sa voix aussi s’était affermie ; son bêlement, pour accueillir Marie, se faisait plus impérieux bien que toujours tempéré de douceur tendre et amicale : " Marie, tu es là, tu approches, je le sens. Viens vite me prendre dans tes bras et m’embrasser là, comme tu le fais toujours, entre les yeux et dis moi encore ce que j’aime à entendre, que je suis ton " Bigoudi d’amour ", ton " tout frisé du cœur ". Viens, ma Marie qui, seule, me détaches et qui m’aimes. "

 

Mais la petite Marie savait et elle appréhendait le jour où…

- Maman… laisse-moi encore un peu Bigoudi. Il est grand, je sais, mais tu as

vu comme il est gentil ? Il n’embête personne, n’est-ce-pas ?

- Il n’embête personne, certes, mais tu vois bien que le jardin est trop petit

pour lui, à présent. Il n’a plus assez d’espace. Il serait bien mieux chez Tasséré, tu ne crois pas ?

Le cœur de Marie rétrécissait de jour en jour, petit point dur qui se racornissait comme une vieille pomme, comme un fruit trop lourd pour préserver paisiblement sa précieuse sève. Un jour viendrait…

Et Marie, un jour, ne trouva plus son petit compagnon. Ils avaient même ôté le piquet, la longe. Tout avait disparu. Et personne ne l’avait prévenue ! Un secret espoir, pourtant, l’habitait : habitué qu’il était à vagabonder entre le jardin et la maison, peut-être lui avait-on enfin octroyé la liberté qu’elle lui accordait, peut-être était-il caché en quelque lieu, invisible mais présent, à épier son arrivée pour lui faire une bonne surprise ?

Le cœur battant tel un oiseau dans sa cage de verre, elle pénétra, le souffle éteint, dans la maison et appela, très bas, comme en secret :

- Bigoudi ? Bigoudi ? Tu viens, mon beau bébé, mon tout frisé du coeur ?

Bigoudi ? Viens… ne me fais pas languir.

Le visage de Vincent se détacha dans l’encadrement de la porte de la cuisine :

- Ti veux voir li mouton ?

Son visage radieux rassura Marie. Son sourire était celui des jours joyeux, des bonnes surprises.

- Oui ! répondit Marie. Il est là, mon mouton ?

- Ah oui ! Il est là li mouton, il est là, partout, mouton ! Il est là, viens !

Alors, sous les yeux effarés de Marie, lui broyant le cœur de misère et d’horreur, il ouvrit en riant la porte du réfrigérateur où s’amoncelaient, effroyables, les derniers vestiges d’un amour défunt.

Marie BATAILLE