Une photographie de Mari Mahr

| UN HOMME HONNÊTE par Marie BATAILLE |
| Fernand jeta un coup d'il à sa montre : il était 13 heures
45. C'était parfait. Il ne serait pas en retard. Le train ne partait qu'à 14 heures 50.
Cela lui laissait un peu plus d'une heure pour se rendre à la gare de la petite ville
d'Alès. Même à pied, le trajet ne lui prendrait pas plus de vingt minutes. Malgré ses
cinquante-huit ans et ses quinze années de travail physique dans le bâtiment, Fernand
marchait vite. Il était svelte et vigoureux. Il faisait partie de ces Cévenols solides,
musclés et noueux, tout en paquets de nerfs et de muscles. Il posa sa valise sur le seuil
pour chercher ses clés plus commodément. Il donna deux tours, vérifia que la porte de
la maison était solidement fermée et partit. Dans le fond, il était bien content d'aller passer quelques jours à Toulon, auprès de ses enfants. Mais, surtout, il allait retrouver sa brave épouse, Germaine, qui était partie là-bas depuis trois semaines, déjà. Lui était resté seul à la maison pour achever son mois de travail et toucher la paye de fin Juillet. Il allait enfin se reposer pendant tout un mois. Dans les rues, presque personne. Le soleil pesait de tout son poids sur l'asphalte. A plusieurs reprises, Fernand dut faire une petite halte pour éponger son front. - Fan dé lou ! Quanté calou ! soupirait-il tout haut. Fernand avait gardé l'habitude d'exprimer ses sentiments en patois cévenol. Ce qui signifiait : Quelle chaleur ! Il avait calculé juste. Il se trouva devant la gare après un bon quart d'heure de marche sous le soleil d'Août. Il avait le gosier sec. Un petit verre au bistrot, en face de la gare, ne serait pas de trop. Il s'installa à la terrasse ombragée par de grands platanes, et commanda un verre de rosé. Fernand avait un petit faible pour le vin rosé, surtout en cette saison : sa fraîcheur, la délicatesse de son arôme fruité le faisaient saliver de désir. Il vida son verre presque d'un trait tant il était assoiffé. Il en commanda un autre, pour le plaisir. Et il savoura le deuxième verre avec délectation. Sa langue claquait de gourmandise. Quand le garçon vint encaisser, Fernand, ragaillardi par la boisson, lui dit dans un clin d'il : - Ça fait du bien ! Il paya et traversa le boulevard, en direction de la gare. Le train ne partait pas encore - il lui restait encore dix minutes de battement - mais il y avait un monde fou dans le hall. De l'endroit où il était assis, il avait pu observer les voyageurs, de plus en plus nombreux, s'engouffrer dans le hall de départ. C'était à croire que tout le monde avait décidé de partir ce samedi 2 août ! S'il voulait trouver une place assise dans le wagon, mieux valait s'y prendre à l'avance. Les haut-parleurs annonçaient le départ quand Fernand put enfin monter dans le train. Dans le couloir, les voyageurs faisaient du coude à coude pour se frayer un passage. Fernand dut remonter trois wagons pour trouver enfin un compartiment disposé à les accueillir, sa grosse valise et lui-même. - Venez ! venez, monsieur ! Il y a une place ! lui cria l'un des voyageurs. Fernand poussa un ouf de soulagement, hissa sa valise pour la ranger dans le filet et s'affala sur le banc. - Il fait chaud, hein ? remarqua l'homme qui l'avait invité à entrer. De grosses gouttes de transpiration coulait sur le front de Fernand. Il dut s'éponger à nouveau. - Moi, je vais à Nîmes, dit l'homme, voir des cousins. Vous aussi ? Le voyageur avait une tête sympathique : pas un cheveu sur le crâne, l'il vif, très bleu, d'un bleu que l'on ne voit que dans le regard de certains cévenols. Son regard souriait à lui seul. De toute évidence, c'était un homme heureux et gai, un homme qui aimait la compagnie. - Il faut que je me présente puisque nous allons faire un bout de chemin ensemble : je m'appelle Henri, Henri de la Vernarède. C'est sous ce nom qu'on me connaît le mieux. Et Henri entama un long discours sur son village natal, la Vernarède. Il parla des maisons, des changements, des habitants. Il raconta des anecdotes piquantes avec un humour bonhomme qui agrémentait ses propos et amenait le sourire sur toutes les lèvres. C'était très agréable de voyager avec un tel compagnon. Il sortit de son sac une bouteille de rosé, tenue au frais grâce à un linge mouillé qui l'emmaillotait et offrit à boire à ses compagnons. Il avait même songé à emporter des petits verres ballon qu'il distribua à la ronde. Seuls trois voyageurs acceptèrent de trinquer avec Henri, dont Fernand, qui ne refusait jamais un bon coup à boire - Il faut que j'aille pisser, dit ce dernier après le troisième verre. - Il faut bien que ça sorte quelque part, hein ? fit remarquer Henri en riant. Dans le couloir bondé de monde, Fernand dut encore se frayer un passage en force. Pour avancer, il fallait rentrer le ventre, s'écraser contre les parois. Malgré tous les efforts des voyageurs, il était impossible de ne pas écraser ici ou là un pied, un sein trop proéminent, un ventre bombé comme une montgolfière. Après de longs efforts, Fernand réussit tant bien que mal à atteindre la cabine des W.C. - C'est pas trop tôt ! souffla-t-il. Encore un peu, je me pissais aux brailles ! Même calvaire pour le retour. Mais, côté vessie, il était du moins soulagé ! Quand il eut enfin regagné sa place dans le compartiment, il fut pris de somnolence : la chaleur et le vin avaient eu raison de lui. Quarante-cinq minutes après le départ d'Alès, le train arrivait en gare de Nîmes. Le bon Henri le réveilla : - Nous sommes arrivés, monsieur. C'est le terminus ! Pour Toulon, il vous faudra changer de train ! Fernand s'éveilla en sursaut : - Nom de Dieu ! C'est vrai ! Ils se quittèrent sur le quai de la gare. Ce n'était décidément pas le bon jour pour voyager : la chaleur, le monde, plus deux heures d'attente en gare de Nîmes ! Fernand décida d'aller déposer sa valise à la consigne pour ne pas s'encombrer. Il acheta un paquet de Gauloises et alla s'installer au buffet de la gare où il commanda un canon de rosé. Cinq minutes plus tard, une nouvelle envie de se soulager le prit. Il descendit à l'entresol, où se trouvaient les toilettes, jeta une pièce à la dame chargée de l'entretien qui lui dit d'un ton confidentiel : - Il y a quelqu'un ! Il eut le temps de fumer la moitié d'une bleue quand l'homme qui le précédait sortit précipitamment. Fernand eut l'impression de l'avoir déjà vu : mais où ? Bah ! il y avait tellement de monde en cette journée ! Et il entra à son tour dans la petite cellule. Tandis qu'il déboutonnait sa braguette, son regard tomba sur une liasse de billets de banque soigneusement reliés entre eux par une épingle à tête. Il ramassa la liasse : c'étaient des coupures de cinq cents francs. Il compta : douze billets. Cela faisait six mille francs. Il mit le tout dans sa poche, pour uriner. Puis, il remonta sur le quai qu'il se mit à arpenter d'un pas long et mesuré. Toutes sortes de pensées traversaient pêle-mêle son esprit. C'était ce type, à tous les coups, celui qui était sorti à toute vitesse, comme s'il avait le diable à ses trousses. Sa précipitation était sans doute due au fait qu'il devait monter dans un train sur le départ. Pauvre bougre ! comment le retrouver, à présent ? " Eh bé ! se dit Fernand. Il va en faire, une tête, quand il s'apercevra qu'il a perdu ses sous ! Nom de Dieu ! Mais comment il a fait son compte, ce couillon ?". Et lui, qu'allait-il faire de cet argent ? Le garder ? De toute façon, maintenant, c'était un peu tard pour retrouver le bonhomme. Et puis, avec tout ce monde, était-ce encore possible ? Non. Il avait l'air d'être tellement pressé. Il courait pour ne pas rater son train, bien sûr. Donc, il était déjà loin. Il sentait, dans la poche de son pantalon, l'épaisseur rassurante de la liasse. Du bout des doigts, il effleurait les feuilles qui crissaient avec un bruit sec de gros sel. Et s'il les gardait ? Que dirait Germaine ? C'était une femme honnête Elle le traiterait de voleur. Pourtant, où était le mal ? Il n'avait rien volé. A imaginer qu'un autre que lui ait trouvé ces billets ? A coup sûr, il les aurait empochés. De toute façon, ils étaient bien et bel perdus. Et puis, saurait-il où il les avait perdus le bonhomme qui courait si vite ? Ils auraient pu tomber n'importe où, après tout ! Là, sur le quai dans le train dans les escaliers Putain ! ça valait le coup d'avoir envie de pisser dans la gare de Nîmes ! Oui, mais Nom de Dieu de nom de Dieu ! ça le gênait quand même un peu, Fernand ! Ce n'était pas son genre d'empocher une somme qu'il n'avait pas gagnée. D'ailleurs, le bonhomme n'était peut-être pas parti, après tout. Il était peut-être resté à Nîmes. Il était peut-être sorti de la gare pour aller boire un pot au café du coin. Il avait couru pour aller rejoindre quelqu'un qui descendait du train, pour ne pas le rater. Qui attendait-il ? Peut-être sa petite-fille. Il avait à peu près son âge. A cet âge-là, on a des petits-enfants. Et alors ? Il avait pris tout cet argent pour emmener sa petite-fille ou son petit-fils en vacances et, au moment où il fouillait dans sa poche pour en retirer le trésor, rien, plus rien. Fernand imagina alors la tête de l'homme, son air éberlué, fouillant partout, ne trouvant rien et brusquement, pris d'une grosse envie de pleurer Il se sentit coupable, soudain, vaguement salaud de n'avoir pas pensé à ça. Non. Décidément, il ne pouvait pas garder cette somme sur lui. L'homme irait probablement s'informer au commissariat, demander si quelqu'un ne l'avait pas ramenée. Le commissariat n'était pas loin de la gare. A vrai dire, il était à deux pas. Sur l'avenue Feuchères. "Quel couillon !" se dit Fernand. Et dire qu'il n'y avait pas pensé plus tôt ! Sa décision fut prise sur le champ. Il redescendit jusqu'au rez-de-chaussée, sortit de la gare, remonta l'avenue Feuchères sur une centaine de mètres. Il se trouva rapidement devant le commissariat. Voilà. Quoi de plus simple ? Il entra dans une vaste salle et alla droit vers un agent qui se tenait au comptoir. Il expliqua l'affaire et donna l'argent. On lui fit remplir un document, on le remercia. Il se sentait fier. Il avait rempli son devoir. Il était content de se classer parmi les honnêtes gens. Il y avait tant de bandits dans ce monde que ça faisait bien plaisir de se sentir sans tache ! Sur le quai de la gare, un groupe de jeunes gens faisait un tapage à casser la tête. Celui du milieu était soutenu par ses camarades : il titubait. A son cou, accrochée à une sorte de mince cordage, pendait une énorme quille jaune et rouge. Ah ! pardi ! des soldats qui fêtaient la fin du service militaire ! Ils avaient dû s'en mettre plein la lampe, les gredins ! Enfin, il fallait bien que jeunesse se passe ! Fernand les regarda avec affection : son bon geste l'avait mis de bonne humeur. Il était prêt à tout accepter, même la cohue dans le train. Elle en ferait, une tête, sa Germaine, quand il lui raconterait son aventure ! L'heure du départ pour Toulon approchait. Le train ne tarda pas à faire son entrée. Une fois de plus, il trouva une place libre dans un compartiment. Encore un peu plus de trois heures de voyage et il serait enfin arrivé. Le ronronnement cadencé du train eut tôt fait de bercer Fernand qui, rompu de fatigue et de bonne conscience, s'endormit, la tête appuyée contre la vitre. Il ne vit ni Tarascon, ni Marseille . Il dormit comme un bienheureux. A Toulon, il se réveilla. Tout était calme, soudain. Le train s'était délesté de son trop plein de voyageurs au fil des arrêts. Il regarda sa montre : vingt et une heures. Son gendre était là, sur le quai. Dix minutes après, ils arrivaient au Mourillon, chez les enfants. Toute la famille l'avait attendu pour manger. Il n'avait pas très faim. En revanche, il avait envie de parler et, pour une fois, il avait en avait une bien bonne à leur raconter. Alors, il fit le récit de ce qui lui était arrivé à Nîmes. Les avis étaient partagés : les jeunes se moquèrent de sa naïve honnêteté : - Sûr que les flics vont empocher le fric que tu leur as laissé ! T'es pas bien dégourdi, quand même ! Seule Germaine le soutenait. Elle regardait son homme d'un air attendri : il était pauvre, comme on dit, mais honnête. D'ailleurs, pour être riche, il fallait être forcément malhonnête : le travail n'avait jamais enrichi personne. Pour s'enrichir, il fallait prendre l'argent des autres. C'était son point de vue et rien n'aurait pu l'en faire démordre. Et, pour lui montrer qu'elle n'avait rien contre son amour pour le goulot, elle brandit la bouteille de rosé en lui disant : - Tiens, mon Fernandou, bois un petit coup ! Tu l'as bien mérité. Sûr qu'il ne demandait pas mieux son Fernand. Il tendit son verre, qu'elle prit soin de remplir généreusement, ajoutant, comme une idée qui lui serait passée tout à trac par la tête : - Tu me donneras tes sous ! Qu'encore, tu les perdrais - Quels sous ? - Eh ben ! ceux de ta paye, pardi ! Tu as bien touché ton mois avant de partir ? - Ah ! cette grand ! elle pense qu'aux sous ! Tiens ! Et il alla chercher son portefeuille dans la poche intérieure de son veston. Vide. La poche était vide. Il avait tout perdu. Il eut beau fouiller, retourner toutes les poches. Toute sa paye s'était envolée, volatilisée ! - Six mille francs de salaire ! hurla Germaine. Tu n'es pas un peu fou ? Mais, grand couillon, à tous les coups, ce sont tes sous que cet homme t'aura volés ! Si t'avais pas tant bu ! Quel bédigas ! Sainte Bernique ! Mais quel grand couillon !
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