Une photographie de Mari Mahr

Essence,

par Marie BATAILLE

 

"C'est donc sûrement depuis ce temps lointain
qu'au coeur des hommes est implanté l'amour
des uns pour les autres, lui par qui est rassemblée
notre nature première, lui dont l'ambition est  avec
deux êtres d'en faire un seul et d'être ainsi le
guérisseur de l'humanité."

Platon, Le Banquet.

Le coffre s'offrait à lui, comme un ventre de femme. Dans sa béance ouverte, il invitait la main complice à fouiller ses secrètes complications, à pénétrer en aveugle dans ses replis insoupçonnés. Il diffusait, comme un embrun, son odeur d'encre, ses effluves salines, ses effluences âcres nées d'un subtil mélange de poussière et d'humidité et se répandait en tièdes exhalaisons.

Emmanuel ne cherchait pas à échapper à son emprise. Il y avait plusieurs jours qu'il venait là, pour retrouver ce qu'il appelait son miracle. On lui en avait parlé, un soir. On lui avait dit que ce coffre, abandonné depuis des lustres dans ce grenier si longtemps oublié, n'attendait plus, peut-être. Qu'il en serait ainsi, sans doute, car plus personne n'y songeait.

Cette nuit-là, il n'avait pu dormir. Quelques pages griffonnées gisaient à terre, à portée de sa main, sur la descente de lit. Des mots, jetés sur quelques pages blanches, des mots qu'il avait laisser mûrir et croître en lui, au fil des heures et des blessures. Des mots qui grandissaient dans ses murmures comme des plantes exotiques, des mots qu'il ne contrôlait plus, échappés, tout au plus, de ce qu'il croyait être. Avait alors émergé, peu à peu, l'image du coffre, comme une invitation, comme une promesse, comme une aube d'été invite à parcourir des solitudes pour découvrir les premières heures d'une naissance toujours renouvelée. Il avait ressenti l'urgence d'un appel.

Sans même réfléchir, sans même savoir ce qu'il allait y faire, il avait gravi les marches vieillies qui menaient au grenier. La porte avait légèrement grincé. Immobile, sur le seuil, il avait jeté un regard alentour. La petite ampoule électrique mordait, çà et là, de sa lumière jaune, les angles et les courbes des objets désuets qu'on avait abandonnés au hasard, depuis des années : des lampes à pétrole noircies par le temps, des poupées borgnes ou chauves, des boîtes en carton dont l'étiquette demeurerait illisible à jamais, de vieux cadres décatis et déjointés… tout un bric à brac de vieilleries dont la vie moderne se délestait sans pour autant oser les détruire et les condamner à l'anéantissement total. Comme si les choses avaient, elles aussi, une âme. "Objets inanimés…", pensa Emmanuel, en contemplant leur exemplaire nudité tout entière vouée à l'abandon. Les ombres couchées entre les rais se dessinaient avec un relief accru ; c'était un champ de lutte où la lumière se heurtait à l'obscur, où l'obscur imposait sa colossale présence. Le silence pesait comme une chape. Emmanuel avait eu le sentiment de troubler une intimité. Il était demeuré quelque temps sans oser bouger. Il avait regardé le coffre, véritable joyau en lui-même et dont l'histoire se lisait aux multiples blessures infligées à son bois d'acajou africain, ce coffre qu'il avait l'impression de violer chaque fois qu'il plongeait sa main dans ses entrailles après en avoir écarté les lèvres. Il n'avait jamais osé regarder les objets : il les avait toujours tâtés en aveugle, se contentant de les frôler de la main, le regard ailleurs, presque noyé en lui-même.

Il en avait retiré les viscères, soir après soir : un châle sombre dont la matière souple et douce avait attiré sa joue dans une caresse longuement prolongée. Il avait plongé son visage dans le tissu pétri entre ses mains pour en boire l'odeur d'ambre et de noix muscade. Il avait emporté ce secret dans sa chambre et l'avait glissé, telle une relique, sous sa taie d'oreiller. Puis, ce fut le tour d'une longue robe noire, pincée à la taille, garnie d'épaulettes et ornée de deux rangées de passementerie rouge, dans le bas, à hauteur des mollets. Après l'avoir déposée sur son lit, il s'était dévêtu et s'était collé à elle, dans une étreinte tendre et muette qu'il ne cherchait pas même à s'expliquer. Il y avait là une vie, quelque chose qui échappait à sa raison et à ses sens, une attirance qu'il ne contrôlait pas. Le troisième soir, sa main était tombée sur un livre, un de ces vieux livres comme on en déniche parfois chez les brocanteurs ou les antiquaires. Le titre, sur la tranche dorée, était devenu illisible tant la main qui l'avait possédé avait dû en caresser les lettres. Les pages, sous ses doigts, craquaient dans un petit froissement sec. A force d'humecter son index pour feuilleter l'ouvrage, il avait gardé, sur le bout de sa langue, le goût âcre et acide du papier bruni et empoussiéré par les ans. Quand il avait enfoui son visage entre les pages, le livre lui avait livré son odeur de bois brut, sa virginité retrouvée, son âme d'arbre, sa sève et son essence. C'était un très vieil exemplaire des Tables tournantes de Jersey, de Victor Hugo. Convulsivement, il l'avait serré contre sa poitrine, comme s'il avait voulu l'imprimer dans sa chair.

Peu à peu, le coffre s'était ainsi vidé de sa substance pour ressusciter d'une vie nouvelle dans sa chambre. Il prenait soin, néanmoins, de dissimuler de son mieux les précieuses idoles. Pour rien au monde il n'aurait voulu révéler les trésors de sa découverte. Il aurait vu là une sorte de dépossession de lui-même, un anéantissement de quelque chose qui vivait en lui depuis toujours. Il avait trouvé, dans tous ces objets, sa matière même, sa vérité… un mystère inexplicable mais qui s'ancrait en lui à la manière d'une conviction ou d'une nécessité.

 

Ce soir-là, les ombres lui parurent plus grandes qu'à l'accoutumée. La pièce avalait l'espace et le temps. Le couvercle du coffre semblait plus lourd, aussi. Il dut l'ouvrir à deux mains. Emmanuel eut peur, soudain, devant tant de résistance. On eût dit que le coffre se refusait à lui et le traitait en intrus, en indésirable.

Dans sa mémoire, les pages griffonnées, laissées au bas de son lit, faisaient danser les mots, ses mots qui revenaient sur ses lèvres, se bousculaient, luisaient un instant et sombraient, petites pierres noires au fond d'un puits.

Immobile, accroupi auprès du coffre, il chercha à capturer les derniers mots qu'il avait écrits, essayant de les apprivoiser, de les domestiquer. Peu à peu, ils revinrent et, docilement, se mirent à défiler et à se mettre en place. Emmanuel se sentit alors soulagé. Il avait reconquis son espace intérieur, il avait retrouvé sa sérénité.

Il plongea sa main dans le coffre, presque vide, déjà. Il dut faire un effort pour en toucher le fond et le parcourut sans hâte, dans tous les sens. Il entra en contact avec une sorte de paquet composé de feuilles de papier. Son doigt rencontra la douceur satinée d'un ruban qui les retenait. "Des lettres", pensa-t-il. C'était le dernier trésor, le dernier secret, la promesse d'un dévoilement final.

Emmanuel sourit et, assis à même le sol, le dos appuyé contre la paroi du coffre, il entreprit une longue lecture.

Ce n'étaient pas des lettres mais des poèmes, écrits à la plume sur du papier entoilé jauni par le temps. Tous portaient une date qui le projetait plus de cent ans en arrière. Au-dessous de la date, figurait toujours la même signature : Eléonore.

Emmanuel comprit alors qu'il n'avait rien écrit, jamais. Tout ce qu'il avait cru écrire se trouvait là, mot après mot, sous ses yeux, écrit par cette seule Eléonore dont il n'avait jamais entendu parler.

Une fois sa lecture achevée, Emmanuel s'étendit sur le dos. Il rassembla les poèmes épars sur sa poitrine. Il eut un dernier regard sur les ombres qui l'environnaient. Il ferma les yeux et sourit. Apaisé, il sut pourquoi il était venu là. Heureux enfin, il sentit son âme et son souffle s'éteindre, peu à peu, le quitter doucement et rejoindre leur essence dans l'accomplissement de l'ultime miracle.

Marie BATAILLE


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