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"C'est donc sûrement depuis
ce temps lointain
qu'au coeur des hommes est implanté l'amour
des uns pour les autres, lui par qui est rassemblée
notre nature première, lui dont l'ambition est avec
deux êtres d'en faire un seul et d'être ainsi le
guérisseur de l'humanité."
Platon, Le Banquet.
Le coffre s'offrait
à lui, comme un ventre de femme. Dans sa béance ouverte, il invitait
la main complice à fouiller ses secrètes complications, à pénétrer en
aveugle dans ses replis insoupçonnés. Il diffusait, comme un embrun,
son odeur d'encre, ses effluves salines, ses effluences âcres nées d'un
subtil mélange de poussière et d'humidité et se répandait en tièdes
exhalaisons.
Emmanuel ne cherchait
pas à échapper à son emprise. Il y avait plusieurs jours qu'il venait
là, pour retrouver ce qu'il appelait son miracle. On lui en avait parlé,
un soir. On lui avait dit que ce coffre, abandonné depuis des lustres
dans ce grenier si longtemps oublié, n'attendait plus, peut-être. Qu'il
en serait ainsi, sans doute, car plus personne n'y songeait.
Cette nuit-là,
il n'avait pu dormir. Quelques pages griffonnées gisaient à terre, à
portée de sa main, sur la descente de lit. Des mots, jetés sur quelques
pages blanches, des mots qu'il avait laisser mûrir et croître en lui,
au fil des heures et des blessures. Des mots qui grandissaient dans
ses murmures comme des plantes exotiques, des mots qu'il ne contrôlait
plus, échappés, tout au plus, de ce qu'il croyait être. Avait alors
émergé, peu à peu, l'image du coffre, comme une invitation, comme une
promesse, comme une aube d'été invite à parcourir des solitudes pour
découvrir les premières heures d'une naissance toujours renouvelée.
Il avait ressenti l'urgence d'un appel.
Sans même réfléchir,
sans même savoir ce qu'il allait y faire, il avait gravi les marches
vieillies qui menaient au grenier. La porte avait légèrement grincé.
Immobile, sur le seuil, il avait jeté un regard alentour. La petite
ampoule électrique mordait, çà et là, de sa lumière jaune, les angles
et les courbes des objets désuets qu'on avait abandonnés au hasard,
depuis des années : des lampes à pétrole noircies par le temps, des
poupées borgnes ou chauves, des boîtes en carton dont l'étiquette demeurerait
illisible à jamais, de vieux cadres décatis et déjointés
tout
un bric à brac de vieilleries dont la vie moderne se délestait sans
pour autant oser les détruire et les condamner à l'anéantissement total.
Comme si les choses avaient, elles aussi, une âme. "Objets inanimés
",
pensa Emmanuel, en contemplant leur exemplaire nudité tout entière vouée
à l'abandon. Les ombres couchées entre les rais se dessinaient avec
un relief accru ; c'était un champ de lutte où la lumière se heurtait
à l'obscur, où l'obscur imposait sa colossale présence. Le silence pesait
comme une chape. Emmanuel avait eu le sentiment de troubler une intimité.
Il était demeuré quelque temps sans oser bouger. Il avait regardé le
coffre, véritable joyau en lui-même et dont l'histoire se lisait aux
multiples blessures infligées à son bois d'acajou africain, ce coffre
qu'il avait l'impression de violer chaque fois qu'il plongeait sa main
dans ses entrailles après en avoir écarté les lèvres. Il n'avait jamais
osé regarder les objets : il les avait toujours tâtés en aveugle, se
contentant de les frôler de la main, le regard ailleurs, presque noyé
en lui-même.
Il en avait retiré
les viscères, soir après soir : un châle sombre dont la matière souple
et douce avait attiré sa joue dans une caresse longuement prolongée.
Il avait plongé son visage dans le tissu pétri entre ses mains pour
en boire l'odeur d'ambre et de noix muscade. Il avait emporté ce secret
dans sa chambre et l'avait glissé, telle une relique, sous sa taie d'oreiller.
Puis, ce fut le tour d'une longue robe noire, pincée à la taille, garnie
d'épaulettes et ornée de deux rangées de passementerie rouge, dans le
bas, à hauteur des mollets. Après l'avoir déposée sur son lit, il s'était
dévêtu et s'était collé à elle, dans une étreinte tendre et muette qu'il
ne cherchait pas même à s'expliquer. Il y avait là une vie, quelque
chose qui échappait à sa raison et à ses sens, une attirance qu'il ne
contrôlait pas. Le troisième soir, sa main était tombée sur un livre,
un de ces vieux livres comme on en déniche parfois chez les brocanteurs
ou les antiquaires. Le titre, sur la tranche dorée, était devenu illisible
tant la main qui l'avait possédé avait dû en caresser les lettres. Les
pages, sous ses doigts, craquaient dans un petit froissement sec. A
force d'humecter son index pour feuilleter l'ouvrage, il avait gardé,
sur le bout de sa langue, le goût âcre et acide du papier bruni et empoussiéré
par les ans. Quand il avait enfoui son visage entre les pages, le livre
lui avait livré son odeur de bois brut, sa virginité retrouvée, son
âme d'arbre, sa sève et son essence. C'était un très vieil exemplaire
des Tables tournantes de Jersey, de Victor Hugo. Convulsivement,
il l'avait serré contre sa poitrine, comme s'il avait voulu l'imprimer
dans sa chair.
Peu à peu, le
coffre s'était ainsi vidé de sa substance pour ressusciter d'une vie
nouvelle dans sa chambre. Il prenait soin, néanmoins, de dissimuler
de son mieux les précieuses idoles. Pour rien au monde il n'aurait voulu
révéler les trésors de sa découverte. Il aurait vu là une sorte de dépossession
de lui-même, un anéantissement de quelque chose qui vivait en lui depuis
toujours. Il avait trouvé, dans tous ces objets, sa matière même, sa
vérité
un mystère inexplicable mais qui s'ancrait en lui à la
manière d'une conviction ou d'une nécessité.
Ce soir-là, les
ombres lui parurent plus grandes qu'à l'accoutumée. La pièce avalait
l'espace et le temps. Le couvercle du coffre semblait plus lourd, aussi.
Il dut l'ouvrir à deux mains. Emmanuel eut peur, soudain, devant tant
de résistance. On eût dit que le coffre se refusait à lui et le traitait
en intrus, en indésirable.
Dans sa mémoire,
les pages griffonnées, laissées au bas de son lit, faisaient danser
les mots, ses mots qui revenaient sur ses lèvres, se bousculaient, luisaient
un instant et sombraient, petites pierres noires au fond d'un puits.
Immobile, accroupi
auprès du coffre, il chercha à capturer les derniers mots qu'il avait
écrits, essayant de les apprivoiser, de les domestiquer. Peu à peu,
ils revinrent et, docilement, se mirent à défiler et à se mettre en
place. Emmanuel se sentit alors soulagé. Il avait reconquis son espace
intérieur, il avait retrouvé sa sérénité.
Il plongea sa
main dans le coffre, presque vide, déjà. Il dut faire un effort pour
en toucher le fond et le parcourut sans hâte, dans tous les sens. Il
entra en contact avec une sorte de paquet composé de feuilles de papier.
Son doigt rencontra la douceur satinée d'un ruban qui les retenait.
"Des lettres", pensa-t-il. C'était le dernier trésor, le dernier
secret, la promesse d'un dévoilement final.
Emmanuel sourit
et, assis à même le sol, le dos appuyé contre la paroi du coffre, il
entreprit une longue lecture.
Ce n'étaient
pas des lettres mais des poèmes, écrits à la plume sur du papier entoilé
jauni par le temps. Tous portaient une date qui le projetait plus de
cent ans en arrière. Au-dessous de la date, figurait toujours la même
signature : Eléonore.
Emmanuel comprit
alors qu'il n'avait rien écrit, jamais. Tout ce qu'il avait cru écrire
se trouvait là, mot après mot, sous ses yeux, écrit par cette seule
Eléonore dont il n'avait jamais entendu parler.
Une fois sa lecture
achevée, Emmanuel s'étendit sur le dos. Il rassembla les poèmes épars
sur sa poitrine. Il eut un dernier regard sur les ombres qui l'environnaient.
Il ferma les yeux et sourit. Apaisé, il sut pourquoi il était venu là.
Heureux enfin, il sentit son âme et son souffle s'éteindre, peu à peu,
le quitter doucement et rejoindre leur essence dans l'accomplissement
de l'ultime miracle.
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