Une photographie de Mari Mahr

 J'étais vers l'archipel d'îles aléatoires

par Jean Barbé


J'étais vers l'archipel d'îles aléatoires 
Que la mer ciselait de nacre au yatagan de ses lames.
Les fous juchés aux promontoires me mataient godiller,
Mener ma périssoire sur le bleu de cobalt plein de soleils mouvants.

Les feux des naufrageurs clignaient parmi les roches ;
Comme l'œil des putes sur le port de Lorient aguiche les marins
- Pour leur faire les poches -
Ils étaient attisés à l'ombre qui s'approche
Du moindre bateau lège
Ou d'un voilier fringant.

Je les doublais.
Rameur bercé de barcarolles chuintées le long du bord 
Par l'archet du courant
Qui vers eux sur un miel faisait glisser ma yole, 
Infiniment lente,
La proue dans le traviole,
Il m'a fallu alors souquer machine avant.

Je tanguais au roulis,
Roulais dans le tangage,
Mais gardais à l'esprit mon enfance
Et ses chants que j'écoutais l'oreille au creux d'un coquillage ;
Tous les mots de maman,
Pour moi quand j'étais sage,
Revenaient murmurés par le banc de brisants.

C'était ma liberté dans ces zig et ces zag d'où montait clair et fort le 
dire de chez moi ;
Des poètes perdus étaient pris aux madragues,
La mer roulait des airs,
Là-bas rimait ses vagues
Et je trouvais enfin ma route dans sa voix.

Jean Barbé