Bébé

de Nancy Allen

Séance de rattrapage de juillet 2006

                                 

                                   MON JOURNAL NO 13

 

 

                              Il aspire à se démarquer de ses semblables, à rencontrer l’autre, à vivre avec lui une intense et fugace rencontre physique, à l’aimer sa vie durant…L’atteinte de ses objectifs est favorisée par une pratique régulière du jogging. Courir plus vite et plus loin que tous ses congénères. Refait maintes et maintes fois le tour de son minuscule logis, encombré par trop de colocs. Son souhait le plus cher est de réussir sa mission, se rendre à terme sans être attrapé par la faucheuse. Aller chez elle, dans cette sphère chaude et accueillante, gagner la vie, la longévité, l’éternité (…ou presque) ! …

 

                           Il voudrait d’un autre corps, aurait voulu naître dans elle ! Ce qu’il déteste ici c’est LE SYSTÈME ! C’est la loi de la jungle à son paroxysme! La sélection naturelle dans sa conception la plus cruelle ! La nécessité d’être le plus rapide, le plus courageux, le plus résistant. Ils sont si nombreux et si peu seront élus ! Son univers est conçu ainsi ; engendrer la compétition et la guerre ; privilégier les plus forts. Chez elle, le système est plus clément. Le taux de natalité est beaucoup plus faible et la longévité y est de loin supérieure.  Les habitants n’ont donc pas à se battre entre eux. Ils n’ont qu’à longer tranquillement le chemin qui leur est tracé et attendre qu’on les courtise ou mourir en agonisant et en se décomposant pendant plusieurs jours. Eux, ils meurent en « gang »et anonymes. Meurent au combat, lorsqu’ils sont chanceux…Parfois pour rien…pour des combats fictifs ou de papier, par pulsion, pour tuer le temps…

 

                             Parfois, les deux pays font la paix et festoient, ils s’aiment. Ils peuvent alors espérer se rencontrer et devenir « je », devenir « moi».

                                  Je ne suis encore qu’une pensée ! Un être dispersé, fragmenté, inachevé ! Mon cœur n’aspire qu’à battre mais a  besoin de l’autre pour y parvenir ! 

                                 Un jour… ou plus probablement une nuit, la rencontre a  lieu … Monsieur et madame X deviennent foetus.  Leur nouveau pays connaîtra des bouleversements aussi bien internes qu’externes. Il prendra de l’expansion, deviendra  plus valonneux, plus sensible. Plus chancelant aussi, plus apte aux crises, aux guerres, à la violence, aux grandes intempéries. Je suis un petit bout de vie qui créera une grande boule d’émotions ! J’habiterai un gros volcan qui n’en finira plus de se gonfler, de menacer d’exploser. Des millions de sillons se dessineront sur son ventre. Même son cratère débordera.

                                Quoi de plus mignon qu’un nombril de femme enceinte, expulsé de son nid !

                                Cette semaine, j’ai des bras…et celle-ci des mains. Ce doit être bien d’avoir un pouce, il y en a marre du liquide. Je le mangerai tout rond !…Il y a aussi les jambes, les pieds et…un sexe. Mais, dans cette position, toute recroquevillée, je n’ai point eu l’occasion de me familiariser avec le bas de mon corps. Il n’est qu’encombrement.

 

 

 

 

 

 20 juillet 2005

 

Bonjour à toi, nouveau journal! Comme ceux qui t’ont précédé, tu termineras ta vie à gauche des stylos sans encre, sous l’agenda de secondaire quatre et sous toutes ces lettres d’amour désespérées que je n’ai jamais envoyées. Le treizième, chiffre malchanceux. Tu es l’ami que je n’ai pas, l’amant qui s’est déjà sauvé.

 

Généralement, les jeunes filles écrivent des journaux intimes pour faire le bilan, se couper de cette société qui les bombarde de prêt à penser et réfléchir. Des petites sottes qui risquent de se noyer par la marée et qui ont besoin de plomb pour s’amarrer. Ma tête souffre de surmenage, j’ai pas besoin de solitude et de la blancheur du papier pour que mon âme se questionne. Les jeunes filles sont des objets publics et elles écrivent des journaux intimes. Je les envie et les déteste, suis hermétique et rêve de  putasserie émotive.

 

J’écris dans l’espoir ultime que quelqu’un tombe sur toi et qu’il n’ait suffisamment rien à faire pour te lire. Pour me vendre, pour m’étendre, soumise, le cœur ouvert, me laisser pénétrer. J’écris pour me vomir.

 

Déjà, tu regrettes de me connaître, et c’est loin d’être terminé.

Scarlette

                         

 

 

 

 

                         Aujourd’hui, ce fut la séance de photo. Quelle impatience ! Ils auraient pu attendre que j’aie des dents, ou du moins une jolie bouche bien dessinée. J’aurais ainsi pu leur offrir mon plus beau sourire, ou leur envoyer un bisou (un vrai qui aurait fait smack !). Non ! non ! non ! Une moue, une belle grosse baboune pour leur indiquer que le temps est bien long ici.

                                Le désir de voir maman est si fort! Je la connais sous un certain angle, il est vrai ! Même mieux qu’elle ne le pourra jamais. Je vois sa beauté intérieure…mais, quoi qu’on en dise, c’est de la foutaise ! Ce n’est pas ça le plus important ! C’est le corps ! Voir si je vais faire autant de ravage qu’on le prétend !

                                En se fiant à sa voix, ma maman doit être très belle ! Son ton est si doux, si tendre ! Je reconnais aussi la voix de quelques chanteuses criardes….et celle de papa. Papa me fait entendre d’horribles mélodies ( ?) sur lesquelles chantent (si on peut s’exprimer ainsi) d’horribles voix de garçons portant d’horribles noms. N’étant pas encore tout à fait certain que je sois une fille, papa prétend qu’il ne faut pas mettre un frein à ma virilité aussi prématurément. DIEU, faites en sorte que je sois bel et bien une gonzesse ! Je ne voudrais surtout pas que l’envie me prenne d’écouter ça toute ma vie ! (De plus, il semblerait que les filles rouspètent pour des choses vraiment débiles telles que des chaussettes sales qui traînent, des sièges de toilette qu’on a oubliés de redescendre, etc. Ce doit être un très bon exutoire!…Par contre, j’adorerais pouvoir laisser traîner mes chaussettes!)

      

23 juillet 2005

Journal,

 

Puisqu’on ne se connaît pas, je me présente en vitesse, c’est sans intérêt.

Je m`appelle Scarlette …mais tu peux m’appeler autrement car ce prénom ne me convient aucunement. Quand le ciel nous permet de vêtir un aussi joli prénom c`est qu`il nous promet un avenir bien spécial. Le mien s’est trompé ! Comment un ciel peut-il se tromper ? C’est le genre d’ineptie qui n’arrive qu’à moi !

 Appelle-moi Mélanie, Julie ou Josée…ou comme tu le voudras …pourvu que tu m’appelles….mais …appelle-moi !

 

J’ai 24 ans, demeure à Anjou, étudie en lettre pour devenir une chômeuse scolarisée. Célibataire, sans enfant, pourvue malgré tout de quelques fausses amies (puisque je hais toutes femmes également, sans discrimination aucune), de quelques amants (puisque j’aime chaque homme plus que tous les autres) qui me passent sur le cœur ou sur le corps selon leur guise ou leur humeur. D’une maigreur effarante, je pourrais jouer du xylophone sur mes côtes si l’envie m’en prenait ! Par chance pour mon ossature délicate, j’ai rarement le cœur et l’âme à la musique ! L’appétit d’une anorexique et la soif de vivre d’une boulimique qui se goinfre à en vomir ! Mon corps décharné pour cause de carence alimentaire n’est rien en comparaison à tous ces vides, ces cratères, ces crevasses qui recouvrent mon âme…Tellement de trous que le vent et le froid passent sans scrupule ! Tellement de trous que je ne peux retenir l’espoir …et encore moins l’amour ! Mon cœur est un terrain miné où personne n’ose se poser !

Bonne nuit journal

 Scarlette

               Deuxième séance de photos aujourd’hui. C’est confirmé. Je suis une demoiselle. (Désolée pour tous  les bas crasseux qui feront un jour la sieste sur mon parquet ;  je vous déclare la guerre !)

                               Jusqu’à maintenant je m’appelais bébé. J’ai eu le malheur de m’en plaindre, voulais être reconnue en tant qu’être humain, avoir une identité qui me soit propre et personnelle. (Oui ! oui ! je suis vraiment une fille !) Je ne suis pas encore contente ! Mon nom est désormais Marie, Madeleine ou Marie-Madeleine, selon l’humeur des parents! S’ils choisissent le premier, mon nom sur le baptistère sera : Marie Marie (c’est aussi le nom de ma marraine) Marie Tremblay. Une vraie bonne chrétienne du Lac ! Avec un nom pareil, je m’achète sûrement une place à la droite de Dieu.

Moi, je préfèrerais «Scarlette».

 

     - Donne un coup de pied ! Awoye ! Juste un petit coup de pied à maman !

On voit bien que ce n’est pas de son ventre dont il est question ! C’est quoi ce papa ? Il est idiot en plus d’être insensible ? Et c’est quoi cette voix ? On dirait un enfant de quatre ans qui mue prématurément. Maman, t’étais vraiment pressée de m’avoir on dirait ! Tu n’aurais pas pu trouver mieux quand même ? Arrête ! si tu m’étouffes, tu ne l’entendras plus mon petit cœur ! Cette nuit, ce nigaud m’a raconté que ma chambre était enfin prête à me recevoir. Quelle couleur ? Rose ? Ah non ! Trop banal ! Est-ce que ma condition féminine m’oblige à aimer le rose ? Moi, je voulais une chambre brune ! D’un beau brun doux !

 

 

 

28 juillet 2005

     Bonsoir cher journal,

J’ai le cœur hystérique !

il bat, se débat, s’emballe, court…arrête !

il aime, déteste, sort de ses gonds, arpente les rues, quête un sourire, un peu de chaleur….

J’ai le cœur amnésique !

il aime chaque fois comme il n’a jamais aimé auparavant !

il aime chaque fois, pour la première fois.

J’ai le cœur schizophrène !

mes fantasmes émergent en un délire démentiel !

J’ai le cœur aphasique !

il n’a jamais su s’exprimer, n’a jamais su se raconter dignement. son discours est une longue jérémiade, tel un grincement de violon qui terrorise plus qu’il ensorcelle.

J’ai le cœur atrophié !

J’ai le cœur en déséquilibre !

il oscille et vacille ; ne sait plus tenir en place ; il s’est trompé de côté,

 a choisi le mauvais siège.

mon estomac carnassier va bientôt l’engloutir.

je vais m’auto digérer !

les organes c’est très gras ! je boucherai peut-être mes artères ! ferai

peut-être un infarctus !

Doublement morte!

…C’est de l’humour ! je suis névrosée, pas stupide !

J’ai le cœur malade !

J’ai un cœur à panser…

                      à veiller…

                      à soigner…

                      à guérir…

À consoler !

 

J’ai un cœur à donner

                     à louer

                     à vendre

                     à prêter

                     à jeter

… Comme vous le voudrez mais débarrassez m’en !

 

Scarlette

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon ! Maman a envie de manger du shop suey aux olives noires à deux heures du matin. Papa s’approche de moi et m’accuse des caprices de maman. Il me

donne tout de même un bisou avant de partir en quête de cette horreur culinaire. C’est un papa bien mignon ! Maintenant qu’il est parti, je peux me l’avouer. Je le critique bien un peu mais …simplement parce qu’il est le seul être de l’extérieur que je connaisse.

                         Une voix commence à jaillir de mon petit corps. Mes larmes sont encore inaudibles pour le monde extérieur mais ça ne saurait tarder ! J’ai si hâte ! Ça me semble si agréable d’être un bébé ! Il paraîtrait que t’as juste à pleurer et les adultes font tout ce que tu veux ! Si t’es bien belle et bien fine, il semblerait même que tu puisses continuer toute ta vie. Mais je doute que ça m’arrive ; JE N’AI PAS DE CHEVEUX ! Imagine la première image qu’aura de moi un autre humain… UN CRÂNE CHAUVE ! Si jamais il ne me laisse pas sortir ? S’il fallait que le docteur décide qu’il y en a suffisamment des bébés chauves dans sa pouponnière ! Bien que… Maman va sûrement se forcer ! Sinon je la menacerai de prendre trente livres dans les trois prochains jours.

                         Je suis déjà bien dodue, toute prête à sortir ! Et les fesses qu’il y a après ça ! Malheureusement, il y a aussi la bedaine ! On dirait que je nais enceinte.

                        J’apprends à nager, et à boxer aussi. Le temps passe bien doucement dans ce bassin. Jusqu’à ce matin. Là, c’est le chaos. Ma mer s’agite ! Mes eaux s’écoulent ! Ma mère panique ! Je suis telle une grosse barbotte prise dans le lavabo. Trop peu d’eau. C’est l’asphyxie. L’impression d’avoir le choix entre : chuter dans le néant ou me faire écrabouiller par l’étau qui se resserre sur moi ! C’est ça votre liberté ? J’en veux plus ! Puis, il y a les cris, les cent pas précipités. Calme toi maman. Je vais tomber là, sur le plancher de bois. Tu vas partir à l’hôpital sans ton poussin si tu ne cesses de faire la poule pas de tête. La course en auto, l’hôpital, les infirmières, le bruit, l’agitation… Le moment de faire intrusion dans votre vie approche mais là, je renonce et me révolte. Rester là, sur le bord de la porte à attendre que le party soit à mon goût.

                          La voix de maman est beaucoup moins douce que par le passé. Elle hurle ! Ça commence mal ! Non mais un instant ! Si les cris ne cessent, je fais marche arrière ! Chante-moi une berceuse ! Accueille-moi dans la musique ! Sinon, bébé reste là ! Papa a dû comprendre car il lui a dit de se calmer. Pour lui, je vais daigner me montrer le bout de la tête. Oh ! Une grosse main me rend visite. Bonjour ma belle ! La belle est gantée ! Quel manque de classe et de chaleur ! Je l’accueille chez moi, dans mon lit, et elle ne daigne même pas  se dévêtir. J’ai tant rêvé d’une grande main chaude… Un rêve enfoui dans le caoutchouc.

                           La lumière au bout du tunnel ! Trop aveuglant ! L’éclairage aurait pu être tamisé tout de même ! Je rêvais d’un clair de lune. L’ambiance devrait être romantique pour une première rencontre.

                          Le volcan s’est vidé en temps voulu. Comme un ballon qui se désouffle, doucement, (en trop d’heures). Je n’aurais pas voulu imposer à maman la sauvagerie d’un scalpel sur sa peau.

                        Perdue dans mes réflexions, j’en oublie mon entrée en matière, ma première chanson. On me le rappelle bien assez vite ! Vlan ! une fessée ! Une fessée ? C’est ainsi qu’on me salue ? Et le sens de l’hospitalité, vous en faites quoi ? Tiens voilà ! Une bonne crise de larmes pour débuter, ça devrait vous dompter !

                   

 

2 septembre 2005

 

 

Germée dans un cimetière de bébés

Une terre noire

Les racines bouffées par un restant d’enfance

 

Au dessous de moi, un sexe gourmand

Dont le ventre ne se rassasie pas que d’un papa

 

Germée dans un carré de sable fin et fou

Où rien ne s’enracine

Tout fout le camp aux humeurs du vent

 

Au dessus de moi, un cœur, sans doute

N’aimant que lui et les grands personnages

Pas les petites bêtes fragiles

Un cœur chauvin et patriotique

Qui renie celles qui souhaiteront un jour l’indépendance

 

Elle m’a donné la vie pour se donner bonne conscience

Une belle « shape» et une bonne tête pour mériter les louanges

Pas de fée marraine, juste une sœur morte

Qui m’a offert en héritage

Un manque d’amour insatiable

 

Scarlette 

 

 

 

                          Vingt doigts m’effleurent. Des mains moites (mais non gantées) me prennent. C’EST MAMAN ! Encore plus belle que je ne l’avais imaginée ! Des mains un peu gauches me flattent le crâne désertique ! C’EST PAPA ! Pas mal ! Dis maman, t’as du goût finalement !...Ah ! Sa main caresse mon crâne ? Et s’il n’avait pas encore remarqué sa nudité ? Il dépose un baiser et mes parents s’exclament en cœur que c’est moi la plus belle ! Je suis un petit bébé soulagé et TERRIBLEMENT HEUREUX ! 

                            Mon bonheur est de courte durée car on m’arrache trop tôt au bras de maman et papa pour m’envoyer passer la nuit au zoo. J’ai droit à la chaleur du sein maternel à l’heure des repas. Entre eux, la cage. Sur celle-ci, les indications d’usage pour renseigner les visiteurs. Ils sont nombreux à déambuler dans l’allée, à nous regarder comme des bêtes curieuses, et à s’attarder devant la race et la famille qu’ils préfèrent.

                             Le cirque a duré trois jours. Tout ce temps avant qu’on m’octroie la liberté ! Au troisième dodo, papa et maman décident qu’il est grand temps de partir. Je suis entrée dans ma nouvelle maison comme une jeune mariée : franchir le seuil de la porte dans les bras de mon premier amour. 

                             Ensuite ? Ensuite, je deviens moi. Une mini-moi. Toute là, mais en petit format. Et je n’ai plus jamais eu de papa. Plus la minuscule trace de papa nulle part. Pire : dans ma famille, il n’y a pas d’homme. Nul ne naît, nul ne survit.

 

 

 

6 septembre 2005

 

Journal,

 

J’aimerais qu’on m’enterre.

Sans rites religieux

Me rendre à la nature

 

Veux pas qu’on m’incinère

L’enfer sur terre a ses limites

 

Ni catholique, ni juive, ni agnostique, ni athée

J’ai la foi

Je crois en Rien

La paix sans boniment

 

Veux pas d’une autre vie

À encore chercher la mort

Ni de l’éternelle même

 

Serai jamais un fantôme

Voir le bonheur des autres me ferait gerber

Être une présence anonyme dans leur vie

J’ai déjà donné

 

Scarlette

 

 

 

 

                              J’ai longtemps pensé que j’étais née dans une feuille de choux manutentionnée au Pôle Nord à dos de cigogne et glissée dans la cheminée comme présent de Noël pour maman. Pour suspendre son ennui. Maman n’a jamais fait l’amour c’est certain. Je sais bien que toutes les mamans et les papas du monde sont asexués aux yeux de leurs enfants. Mais la mienne, c’est vrai.

     

                              Peut-être aussi est-ce l’ange Gabriel qui a failli à sa tâche. Il aurait dû offrir un sauveur à maman et à la nation. Et voilà qu’il s’est trompé de bébé à la pouponnière céleste.

      

                             Toutes ces hypothèses sont farfelues. Dans la foulée, une  plus crédible a traversé mon esprit. J’habite un cimetière. Un jour, une famille d’âmes, nouvellement sans abri, a traversé maintes pierres tombales pour livrer sur un balcon étranger un tout petit corps qu’ils avaient  dérobé au regard de la faucheuse. Une femme à la vie morne et à la moralité sans reproche m’a découverte et éduquée, comme si j’étais sienne. Je dis cela sous toute réserve.

      

 

 

 

 

 

10 septembre 2005

 

Bonne nuit cher journal,

Un homme nu et inconnu est couché dans mon lit.

Il dort. Comment peut-il ?

Couché dans ma bulle, sans intention de la partager.

Il me prend, étouffe mes rêves et s’enfuit.

Je m’offre, me laisse envahir,  abandonner, puis je me vomis.

Je voudrais redevenir vierge de toutes ces nuits de plaisirs égoïstes

Pure, chaste, les rêves intouchés

Redevenir blanche page

                                                                      

                                                           Une page blanche

 

                                                          Devant toi couchée

Sous tes yeux offerte

De blanc vêtue

Vierge et nue

Elle rêve…

de nuits inspirées

sous

tes doigts

rêve de nuits blanches

écrites à l’encre noire

de vérités fragiles

sous une plume de plomb

de sexe et de sang

hurlés à l’encre rouge

Une vie entière d’attente

pour un moment corrompu

Des espoirs de grandeur

de beautés insolentes

de jouissances insondables

Ultime moment volé

La trahison de l’espoir

Une vie d’asservie

de rêves salis

de mots vomis

Un moment vite terminé

Sans rêve et sans cœur

Sans passion

Par pression

Sans amour

 tu lui crachas

une substance vide

faite d’idées mortes

Tu as volé sa pureté

son innocence, sa candeur

pour un moment bâti de rien

Tu as biffé l’espoir de tout

pour d’insignifiance l’habiller

Tu as fait d’elle une putain

Dire ce qu’on attend d’elle

Vite et bien

Elle portait le rêve du génie

Tout l’espoir de la page blanche

Tu en as fait l’écho du néant

Une page de vide habité

D’actions, de couleurs et de sons

Qui seront vite digérés

Scarlette

 

 

                    Lors de  notre retour à la maison (celle de ma famille biologique présumée) (celle que je n’aurais jamais connue), un accident serait peut-être survenu. La faucheuse serait apparue. Elle aurait pris l’aspect d’un grand mur. De béton, pour avoir plus d’impact. Il aurait foncé tout droit sur nous (ou l’inverse, je ne me souviens plus). Mes parents seraient décédés en une fraction d’instant. La faucheuse ne m’ayant pas vue, venait de commettre une bévue. Il restait deux ou trois places en enfer. Le paradis est tel un village fantôme. Mais aux limbes ? (car, bien évidemment, je ne suis pas baptisée) Aux limbes, il y a une liste d’attente ! Une mini-moi sur les bras, la faucheuse était sans doute bien embêtée. Elle m’aurait trimballée un jour ou trois. Survoler le néant. Surveiller ses anciens clients. Au cimetière, la fauteuse aurait voulu faire une sieste mais je l’embêtai. C’est pour cette raison qu’elle se serait débarrassée de moi. C’est ainsi qu’elle m’aurait laissée choir sur le balcon de celle qui deviendrait maman.

                           Ceci n’est pas la version officielle. Mais c’est celle que je préfère. Dans la version sans conditionnel, maman est une fille mère, papa s’est sauvé avant mon arrivée. J’aime bien accorder des pauses à la vérité.                                                    

                         L’enfance est le plus beau moment de l’existence car c’est un souvenir troué que l’on rapièce de bonheurs et de fantaisies ! La suite, nous devons la prendre comme elle se présente. Des photos se sont substituées à notre mémoire absente.    

                                     Éduquée par une maman névrosée et un père absent (c’est pas un cliché, c’est permanent), je grandis au fond d’un cimetière, dans une maison de marbre rose. Ma maman, n’ayant pu se séparer de la sienne, s’est construite une demeure tout près d’elle. Grand-maman est une baby-sitter discrète mais efficace. Je ne peux me rendre nulle part sans lui passer sur le corps. Mon village est tout petit et rectangulaire, débute par un quartier résidentiel, est suivi d’une rue principale (une école, une église, un marché et un bar de danseuses) et se termine par un parc et un cimetière. C’est une ville d’insensés que je pourrais décrire autrement : elle est toute petite et rectangulaire, débute par un cimetière et un parc. Une école, une église, un marché et un club de danseuses se trouvent de l’autre côté de la rue, etc. Moi, je demeure à l’une des extrémités du village, au fond du cimetière.

                                         Derrière chez moi ? Rien! Sans doute l’endroit du globe où l’on pose le pied, où repose l’équilibre. Un terrain de stationnement pour support à globe terrestre. Un lieu confortable afin que Dieu y pose la main. La cour pleine de fantômes et le devant plein de néant. Contourner ou piétiner ces vivants d’avant, je n’ai d’autre choix. Aucun chemin digne de ce nom ne mène chez moi. On doit garer la voiture devant le cimetière et marcher jusqu’à la plus grosse structure de marbre rose. Peu importe où je vais, je dois frôler la mort. Cette proximité avec l’au-delà m’apporte bien quelques avantages. Elle perpétue le règne de ma dictature. Aucun ami ne me contredit jamais car je leur jure qu’en pareil cas, ma grand-mère leur boufferait les orteils au retour. Par contre, j’ai beaucoup de respect pour leurs aïeux. Et je me dois de gagner le leur car ils viendront hanter ma cour prochainement.  

 

 

13 septembre 2005

 

«  La liberté des femmes va changer le monde.

    Pour le meilleur ou pour le pire ?

    Cela n’a aucune importance.

    La liberté est une fin en soi.   »

Pierre Bourgault

 

Cher journal,

 

Cette citation me trouble. Me suis longtemps demandée pourquoi.

Qu’est-ce que j’ai pas compris ?

Le bonheur est sans importance ?

La vie n’est qu’une longue lutte de principe ?

 

50 années de batailles, de cris pour vociférer aux hommes que notre pouvoir et notre force équivalent bien les leurs.

Une fois que cela est dit, qu’est-ce qui est dit ?

600 mois à nier l’évidence

Pour se raconter des histoires et les croire

 

Nous ne sommes plus le sexe faible.

Mais sommes-nous plus heureuses, bercées par l’illusion ?

 

L’égalité, un bien en soi ?

Peut-être.

 

Peut-être pour celles qui aiment bien, se laisser bercer le soir.

Je n’appartiens pas à cette race

Avant la nuit : c’est la mutilation, l’auto flagellation, la nausée

Je n’appartiens à rien ni personne

Je suis un rebut de tissus décousu de son ensemble

 

Les filles pleurent parfois le soir

(Quand elles en ont encore le droit)

Des larmes de fatigue, des pleurs arguments, des sanglots d’expulsion pour sentiment du moment

Les miennes ne sont que poison

Brûlent tout sur leur passage

J’ai l’amertume propre et figurée

 

2 600 semaines pour se dessiner une place équitable

Nous sommes fortes ?

Toujours aussi faibles mais désormais honteuses de l’être

 

La détresse de l’attente, d’un téléphone qui sonne

Pour un gars rencontré, dont on ne sait rien

Dans l’absence de connaissance, il y a tout

Tout l’espoir qui s’éveille

La Belle au bois dormant aura son prince

 

Existe-t-il un homme au monde qui met sa vie en veilleuse pour attendre après un foutu téléphone ?

Existe-t-il un homme au monde, aussi faible que nous ?

Si oui, j’aimerais le rencontrer, tout connaître de son attente

Vivre dans lui pour l’entendre souffrir

Chaque minute où rien ne se passe

Cesser de vivre et se contenter d’exister

Faire de cet appareil muet le centre de son intérêt

Et rire !

Lui déverser toute ma hargne et mon dégoût

Lui offrir pour m’en soulager

Et peut-être constater que 18 200 jours n’auront pas été vains

 

Scarlette

 

 

 

                                Dès le premier regard, on devine la folie de maman. Est-ce sa démarche lente et aérienne? Ses grands yeux couleur ciel urbain (sombres et sans étoile) ? Non! On reconnaît la névrose par la parfaite symétrie des traits. Si l’on détachait son visage (idée quelque peu saugrenue) et qu’on le repliait sur lui-même, les arcades sourcilières, les commissures de ses lèvres, les narines et les lobes d’oreilles s’emboîteraient les uns dans les autres avec une rare perfection. Si chacun se regardait attentivement dans le miroir, il constaterait sa laideur et son asymétrie. La mère et la blonde de chacun peuvent bien les trouver beaux. Je m’en dilate la rate sans éclat. Je n’oserais pas les contredire explicitement. Les goûts sont dans la nature. La géométrie cependant (et heureusement) est cruelle, fiable et sans complaisance.

                                  Dieu est, comme nous tous, régenté par le facteur temps. S’il souhaite faire la farniente le dimanche, les autres jours doivent être productifs. Le barbu dispose d’un temps précis pour façonner chaque figurine. S’il fait trop de zèle sur le décorum, le contenu devra être bâclé. C’est ce qui arriva avec maman. Si esthétiquement parfaite et si intellectuellement imparfaite. Tout y est dans cette caboche. C’est le ménage qui n’est point fait.

                                   Dieu est juste et bon. Pas toujours! Lui aussi a droit à ses ego trips. Parfois, pour exposer son talent à tous les vents, il peaufine tant une oeuvre qu’il en oublie les suivantes. Toutes ces petites bêtes sont condamnées à le demeurer pour les beaux yeux de barbie. C’est pourquoi, c’est juste et bien de jalouser, critiquer et calomnier la pitoune sur la plage. C’est peut-être réellement de sa faute à elle si toi, t’as l’air d’une baleine à bosse échouée  sur le rivage.

                                  Ma cohabitation avec les intra terrestres se dégrade depuis peu. Un jour, l’adolescence traverse le néant pour venir me happer jusque dans le fond de mon cimetière. Je  prends alors, la décision de défier grand-mère et sa horde de squelettes. Par une tiède nuit d’automne (question de démontrer aux vivants et aux trépassés que tout ne débute pas lors d’une chaude nuit de printemps). Par une tiède nuit d’automne donc, je fais l’amour dans le jardin des morts. Mais, comme ma fibre délinquante est un peu frileuse, j’ose dans un lit anonyme, bien loin de celui de grand-maman. En position missionnaire de surcroît. Si mamie se promène la nuit pour dégourdir ses vieilles jambes ou si une colère divine  la sort de sa torpeur, elle n’apercevra que les blanches fesses de mon copain et mon âme sera peut-être sauve.

   

22 octobre 2005

 

Cher journal,

Je ne t’ai pas oublié. Seulement, le bonheur est éphémère. Je n’en raterai donc pas une minute en tentant de l’expliquer.

Bonne journée !

Scarlette

xx

 

                                La vieille, trop faible et trop ankylosée pour repousser cette terre et ses habitants rampants opte plutôt pour un voyage astral. Elle  avise maman en rêve. Celle-ci a une crise de somnambulisme qui la mène jusqu’au cimetière. Le somnambulisme passe, la crise persiste. En pleine nuit, maman déterre sa mère morte. Elle prétend qu’en commettant pareil péché, je me procure mon aller simple pour l’enfer, que c’est un blasphème pour les esprits du cimetière.

                                  Moi, franchement, je ne crois pas à ces histoires de fantômes. Je leur souhaite plus charmant passe-temps que de veiller sur leurs vieux os. Ayant les aptitudes de Casper, mamie était plus probablement à lire mon journal intime sur mon lit pendant que je m’envoie en l’air dans le sien. Bref, pas certaine d’avoir bien saisi le message derrière cet horrible et nauséabond spectacle que m’avait imposé ma mère. Désirait-elle me prouver que le corps est une horreur? Qu’il est futile et mortel? Qu’il est préférable de le cacher?...Bof!  pour moi, tout ceci représente davantage une apologie à la débauche. Il vaut mieux faire quelque chose de sa peau avant de pourrir!

                                    Après ce terrifiant épisode, je ne réussis plus jamais à faire un câlin à quiconque possédait une carte de l’âge d’or, de blancs cheveux ou des bretelles.

                                    Ma maison compte un troisième habitant, il s’appelle Milou. Hé oui! Même les gens aussi singuliers que nous, membres de ma famille de deux, peuvent être influencés par un journaliste à toupet qui n’écrit jamais rien. Mais aujourd’hui, Milou est mort.

                                     Il est tel le second enfant de maman…ou son premier amant. Elle l’aime tant. Son décès annonce trois jours d’averses. Les grands yeux de la quasi-veuve sont inondés, ainsi que le pelage de Milou et tout ce qu’elle touche. Au quatrième jour, il ne ressuscite point, elle se résout à le mettre en terre au côté de mamie.

                                     Quelques jours plus tard, je termine mon secondaire et fête l’événement. Mes amis et moi, nous réunissons au parc.  Nous buvons quelques bières, fumons quelques joints, etc. (J’ai déjà eu suffisamment d’ennui suite à mes histoires de fesses!) Nous allions faire un grand feu de tous nos manuels scolaires lorsque soudain, une conviction vient marteler ma tête de cochon et libère une dose de courage. Je me lève, me rends au dépotoir humain, déterre Milou et le prends dans mes bras. Il est tendrement couché dans la poubelle, blotti contre diverses ordures et bordé de notes de français. J’incinère Milou. Ce fut une très belle cérémonie. Mettre en terre un être cher est totalement inhumain. Ne l’imposons donc pas aux animaux.

 

1er janvier 2006

Bonne année cher journal,                                                                                                     Je souhaite à tous (…le plus sincèrement du monde) de passer une excellente année. La mienne le sera, j’en suis certaine.                                                              Merci mon amour pour tout le bonheur que tu m’apportes. Et merci à toi journal, d’avoir été là quand je n’allais pas.                                                                     Scarlette                                                                                                                                 xxx

 

 

                                 Je suis devenu thanatologue. Mon objectif de carrière est de permettre aux vieilles peaux de faner dans la dignité. Je quitte mon patelin pour trois ans, vais étudier dans la grande ville, me corrompre loin des dames de la famille.

                                J’ai rencontré un mec. Ensemble, on s’écrit une histoire. Une histoire d’amour à deux personnages. Seulement, un troisième a germé. Il n’y a pas de rôle pour lui dans le scénario. On essaye pourtant de l’ajouter. De lui faire une place dans mon ventre, de lui faire une place dans la chambre, une place dans nos vies. Nos vies ne veulent pas de lui. Juste une petite pensée pour la mafia féminine vivant dans le cimetière, et hop! Ce bébé doit être expulsé, et pas dans sept mois. Un petit tour chez le médecin, un petit retour au passé. Balayer de ma mémoire un souvenir de quelques sema