Je suis tranquillement assis dans mon siège de la Classe Affaires. Il fait nuit. L’avion est rempli aux deux-tiers seulement et je n’ai personne à côté de moi. Le repas est terminé. A la gauche du larynx, où je porte le doigt machinalement, je sens une petite boule dure, très distincte sur ce un cou épais, musculeux, auquel je dois de tenir longtemps, lors des entraînements de judo quand mon adversaire veut m’étrangler. La boule grossit doucement et passe de la taille d’un petit pois à celle d’une phalange du pouce. D’un coup, se produit une petite explosion de chair que je ressens à peine. La boule a percé. Il se met à jaillir du sang, un flot de sang qui retombe en jet sur le côté du siège et commence à en rougir le revêtement bleu ciel qui marque la Classe affaires. Une hôtesse me voit ; un passager aussi mais il détourne le regard vers le hublot. Une autre hôtesse arrive. Le jet de sang continue. Les deux femmes se postent un peu en retrait et se parlent à l’oreille comme s’il fallait arrêter quoi faire. Elles s’approchent. On croit que c’est une sorte de vomi, et que je rends le très médiocre déjeuner servi après le décollage, mais non, c’est rouge, c’est liquide, leur dis-je, ce n’est pas de la bouillie alimentaire, c’est du sang. L’hôtesse me tend un paquet de mouchoirs en papier et j’en applique un sur le petit trou, à gauche du larynx. Alors, le sang fuit par les côtés. Il y a des taches. Le siège fait peine à voir. Il faut se relaxer, me dit une hôtesse, enlevez vos chaussures. Bientôt le steward apportera un seau à champagne, comme l’on met une bassine en cas de fuite au plafond. Il le placera à ma gauche, sur l’accoudoir, au point d’impact du jet de sang. Mais je ne le sais pas encore. Pour l’instant, j’essaye de rester calme et de conserver une certaine dignité. Je ne ressens aucune douleur. Perdre tout ce sang ne m’a pas affaibli. Je suis seulement étonné qu’il y en ait autant. Certaines personnes ont les traits fins ou grossiers, moi j’ai un cou trop épais, aux veines qui charrient trop de sang. C’est ainsi. Je l’explique au commandant, qui a voulu suivre l’hôtesse jusqu’à mon siège pour voir le jet de sang, et au steward qui approche, le seau à champagne à la main. Aucun médecin, malgré l’appel général, ne vient m’apporter son aide. Les hôtesses me regardent du coin de l’œil, et l’une d’elles passe tous les quarts d’heures m’apporter un nouveau seau à champagne pris dans la Classe Première. Je suis gêné d’être la cause d’une noria de seaux à champagne. Mon jet de sang ne méritait pas ces égards. Ou les vident-ils ? Un passager qui n’ose pas me regarder directement se demande à haute voix, en anglais, si je ne devrais pas m’allonger. Il n’en est pas question, dis-je à l’hôtesse de l’air, le sang me tacherait et tacherait les sièges, alors qu’assis, le jet bien dirigé finit dans le seau à champagne. Un autre passager se demande si l’on ne devrait pas me garrotter. Je proteste. Comment peut-on garrotter le cou d’un homme qui saigne sans l’étrangler, sans l’étouffer ? Le passager en convient ; il se détourne, remet les écouteurs et continue de regarder le film projeté sur l’écran central. L’odeur du sang me déplait. Elle déplait aussi aux passagers de la Classe Affaires. Je me mets à pleurer, et le steward s’assoit une minute près de moi. Il me prend la main, par compassion ou pour me prendre le pouls, je ne me souviens plus. J’essaye de rester calme. Laissé seul, le seau à champagne bien disposé à ma gauche, je me mets à penser aux différentes expressions qui décriraient mon pauvre état. Pisser le sang convient parfaitement : le jet est dru, bien dessiné, mais à la différence de l’urine, il ne vient pas d’une petite vessie qui finirait par s’épuiser. C’est tout le corps qui se vide, me dis-je un peu vite, oubliant qu’avec tout le sang versé dans les seaux à champagne, il y aurait de quoi transfuser plusieurs personnes. Je ne pleure plus mais je ne dois pas avoir bonne mine. Le commandant revient me voir et me dit de ne pas m’en faire. L’hôpital de l’aéroport est prévenu et recherche, dans tous les ouvrages de médecines, s’il existe un syndrome du jet de sang comme le mien. Je veux m’endormir mais je dois me tenir droit, le cou bien dégagé si je ne veux pas tacher mes vêtements et les sièges à côté de moi. Je demande qu’on prévienne l’Ambassade. A l’arrivée, la compagnie a commandé une ambulance et j’embarque, une hôtesse à mes cotés pendant que je maintiens un seau à glace vide dans l’axe du jet de sang, aussi rouge, aussi dru que lors du vol. L’hôpital de Séoul a réservé une chambre au service des grands transfusés. On fait des mesures. Un professeur à l’air hiératique décommande la transfusion qu’on a préparée à mon intention ; l’équipe se retire, un gros bidon à roulettes glisse vers la porte centrale. Votre fonction Production de sang-Régénération fonctionne à un rythme que les manuels n’ont jamais envisagé, dit le professeur, et il appelle ses collègues. On m’ausculte. Ils sont encore autour de moi quand le journaliste du Lancet vient me prendre en photo. La télé de Séoul viendra plus tard. Les infirmières refont leur maquillage. Je vais connaître une certaine célébrité et s’il n’y avait ce déversement de sang qui n’arrête pas, ce serait presque amusant. Le professeur prépare un communiqué, qu’il me lit par et qu’une infirmière me traduit ensuite en anglais. « Notre patient a saigné comme une fontaine, doucement, mais avec un débit qui aurait dû le tuer au bout de 4 minutes 35 secondes, durée qui suffisait à vider un corps comme le sien (soixante quinze kilos pour un mètre soixante dix.). L’altitude a dû provoquer un emballement de ses organes intéressés à la production du sang, et son cœur, ses veines ont en urgence trouvé un exutoire à cette marée de sang, puis relancé la fabrication de globules rouges et de globules blancs – si bien que le patient reste en état stationnaire quant à la quantité de sang qui circule dans son corps. La nature a bien fait son travail, et l’hôpital de Séoul, Service du professeur Lee, a diagnostiqué cette pathologie inconnue avec la précision dont il est coutumier. Le pronostic reste réservé. » Evidemment, je m’inquiète mais le professeur vient avec une assistante sociale et un psychologue. Ils me rassurent en coréen. Le professeur ajoute en anglais : il ne faut pas s’énerver, cela risque de contrarier la Nature, qui pour l’instant est de notre coté. La nature est de notre coté, dit le psychologue et il me prend la main. Je les regarde dans les yeux et je demande un livre, à manger et le droit de faire la sieste. Le professeur accepte et fait appeler un garde qui sera muni d’un seau à champagne pour demeurer à mes cotés pendant que je dormirai. Il s’occupera du jet de sang. Un porteur entre alors avec une grande corbeille de fruits qui m’est offerte par l’Ambassade. Arrive le garde, qui est une sorte de policier en civil, lui aussi coréen, et qui me sourit avec bonhomie. Je lui offre un fruit. Toute la petite foule qui m’observe se dirige vers la sortie. Je suis seul au milieu des appareils de toute sorte qu’on a disposés autour de moi comme autant de guetteur autour d’une forteresse, ronds, carrés, rectangulaires, presque tous pourvus d’un œil-écran noir où passe périodiquement un signal jaune ou vert pâle.
La situation paraît stabilisée, je vais pouvoir dormir. |