Le 6 mai 2004, un dénommé Bruno Beurier se tuait en traversant le boulevard Saint-Michel au moment où remontaient vers le Luxembourg deux autobus de la RATP, roulant trop vite probablement et qui l’écrasèrent lui et son scooter. Je m’appelle Bruno Beurier, et c’est en lisant le journal au hasard d’une annonce nécrologique que j’appris cet accident et la mort de Bruno Beurier. L’annonce ne donnait pas son âge, seulement son adresse et la liste des personnes qui informaient de son décès, soit ses parents (Claire et Michel Beurier), sa femme (Clémence Montagné) et deux enfants désignés par leur seul prénom : Alexandra et Mickaela. C’est « Bruno Beurier » que je vis d’abord, en lettres grasses et vous comprendrez que ce genre de lecture crée un trouble, une certaine fièvre. Il y eut un petit moment d’écarquillement, et il me fallut relire deux ou trois fois les quelques cinquante-cinq mots de l’annonce. Le texte était incontestable, bien imprimé, et l’orthographe était correcte.
Ce doit être une blague, me suis-je dit un instant, une vilaine blague, je dois protester par les mêmes voies ; et m’est venu d’un coup le texte d’une nouvelle annonce : « Bruno Beurier dément sa mort, il se porte bien et peut être joint au 06 09 89 87 21, ceux qui ont cru le troubler en seront pour leurs frais ; quant au journal, il est prié de vérifier ses sources ; Bruno Beurier se réserve le droit de poursuivre », mais aucun nom de blagueur, de mauvais plaisant ne m’est venu à l’esprit. Mon carnet d’adresses ne comporte aucune personnalité assez tarée pour lancer ce genre de blagues, aucun pervers, aucun farceur. Ce n’était pas une blague. Il y avait donc autre chose. Je regardais le nom imprimé, ce « Bruno Beurier » que je connaissais trop et l’hypothèse de la farce s’évanouissant, je ressentais un trouble, et me prenait à vrai dire comme une envie de pleurer. Cela, ce fait irrémédiable, définitif était arrivé, on l’annonçait ; et par une inversion bizarre, inattendue du calendrier, j’assistais à l’annonce publique avant d’en être averti personnellement. Les quelques jours de gagnés sur le fait réel, je devrais les mettre à profit. Il fallait que je me prépare. Ranger mes affaires, appeler mes proches, lire mes contrats d’assurances (sur ce plan, il y avait eut-être quelque avantage à retirer de la situation), annuler ma location du mois d’août et prévenir mon bureau. Que de démarches alors que le temps est compté !
Toutes ces pensées, en deux secondes au plus, circulèrent entre mon front et ma nuque en ricochets fulgurants au point d’emplir tout mon crâne et d’abolir le sens de l’ouie, de la vue et toute idée qui préexistait au nom de « Bruno Beurier » en page 9 du journal, droit sous mes yeux. A cela près, je ne voyais et n’entendais plus rien, je ne bougeais plus, le journal à la main, comme un être enfermé en lui-même par une paralysie inéluctable, la peur, et la crainte que tout mouvement, aussi petit fût-il, le fasse chuter dans un précipice. Quelques secondes plus tard, le calme revint. C’est la berlue, me suis-je dit ; il s’agit d’une coïncidence, non d’une farce, j’ai tort de mal le prendre. Je me suis trompé, tout le monde peut se tromper, je n’ai pas à avoir honte.
D’autres allaient d’ailleurs se tromper. Un vieux copain, rigolard, m’appela le soir même sur le ton : tu vas rire, mais un instant, je t’ai cru mort, ça m’a fait un choc, je suis content de t’entendre, au revoir. Une collègue de bureau a téléphoné à la maison, une demi-heure après, toute prudente, pour me parler, a-t-elle dit à la bonne ; et quand j’ai pris le récepteur, elle a avoué : j’ai eu peur… j’ai voulu vérifier … je suis rassurée. Le concierge me déposa, la semaine suivant l’annonce, quelques lettres de condoléances adressées à « Madame Beurier » - et même à « Madame Bruno Beurier » pour une lettre qui venait de province et dont l’auteur connaissait les vieux usages. Je les ai ré-adressées à la veuve, non sans bien sûr les ouvrir et lire le bien qu’on avait pensé de Bruno Beurier. Je dois avouer que la plus jolie des lettres, la mieux tournée, je l’ai conservée pour mon usage personnel.
Bruno est banal et Beurier est commun, mais cela ne m’était jamais arrivé de rencontrer un homonyme et moins encore un homonyme dans les dernières circonstances de sa vie, disons dans la dernière circonstance de son existence publique. Je ne devrais pas être aussi troublé, me disais-je. Si je m’appelais David Anderson en Angleterre (quatre pages à Londres), Pedro Martinez en Espagne (trois pages à Madrid) ou Rodolph Schmidt en Allemagne (deux pages à Berlin, une à Francfort, deux à Munich), je serais certainement blasé, mes homonymes mourraient sans m’inquiéter. A Paris, il ne semblait y avoir que lui et moi – du moins pour être répertorié ainsi dans l’annuaire général des habitants.
Peut-être existe-t-il un « Bruno Beurier » de bien meilleur standing social que nous et qui refuse d’apparaître dans la liste officielle, le Who’s Who lui suffit, ou alors il existe un « Bruno Beurier » prudent, qui ne veut pas se désigner au coup du sort, au nom de l’adage « pour vivre heureux, vivons caché » ? L’infortuné Bruno Beurier et moi nous y figurons en page 213 de l’Edition 2004. C’était la première fois que je vérifiais ma propre adresse dans l’annuaire, et il fallait que ce fût pour cette chose si triste. Pour l’année 2005, j’y serai seul, la suppression de l’autre est inévitable, à moins qu’un enfant né dans une famille Beurier reçoive ce prénom - ce qui est peu probable, Bruno étant passé de mode - et prenne un abonnement au téléphone ; à moins encore qu’un provincial dénommé Bruno Beurier s’installe à Paris. S’il y a une providence, l’une ou l’autre de ces situations devrait se produire afin de maintenir l’effectif des Bruno Beurier constant dans la capitale.
Sur un site Internet où je tapais « Bruno Beurier », je trouvais beaucoup d’informations sur mon homonyme, et toutes choses égales par ailleurs, il m’apparut assez proche de moi par l’âge et la condition. Je trouvais quelques articles de journaux sur le défunt, non dans la grande presse mais dans des publications spécialisées. Il semblait avoir atteint une certaine notoriété dans sa profession, qui semblait liée au Bâtiment et à l’architecture. A lire les lettres de condoléances, celles que j’avais ouvertes puis réexpédiées (sauf la plus élogieuse que je voulais conserver à toutes fins utiles), et elles paraissaient sincères, on s’apercevait qu’il avait de nombreux amis et quoiqu’il ne fût pas un homme important, qu’il avait rencontré de réels succès dans les cercles qu’il fréquentait. De nous tous, il donnait une image sérieuse et respectable. Je lui en savais gré.
Je découpais l’annonce nécrologique et me dit qu’elle aurait sa place dans mon album de famille. Les liens du sang ne peuvent suffire aujourd’hui, il faut tenir compte des homonymes et les traiter avec respect et sympathie. Si c’est moi qui étais passé sous un bus, Bruno Beurier aurait certainement agi comme j’ai agi, reçu les mêmes appels et ressenti les mêmes troubles. Il aurait lu mon courrier. Nous n’étions pas si étranger l’un à l’autre. A mon sujet, il aurait eu les pensées que j’avais pour lui.
Peut-être est-ce, me suis-je laissé aller à imaginer, parce qu’il existe un lien entre tous les Bruno Beurier qui les rend solidaires lorsqu’une affaire sinistre arrive à l’un d’eux ; on se rapproche alors de celui des Bruno Beurier que le sort a foudroyé comme d’un représentant moral, pour lui témoigner compassion et sympathie face au malheur que nous tous, homonymes, quelque part ses frères, nous ressentons de façon intime. Tous nous procédons de la même espèce et n’avons pour nous distinguer que la forme particulière de nos corps respectifs et certaines circonstances accessoires. Je dois arrêter, il faut un esprit très particulier pour ce type de conjectures et je me garderais de poursuivre, n’essayons pas de rationaliser. A ce compte néanmoins, mieux valut qu’il fût mort par accident. S’il avait été assassiné, je serais devenu paranoïaque
La chose continuait de m’intriguer néanmoins, et les quelques jours qui suivirent, je les consacrais à enquêter sur l’accident du boulevard Saint-Michel, le choc, un dérapage, les deux bus qui l’écrasent, le scooter encastré sous le second bus dans un foisonnement d’étincelles, l’arrivée de l’ambulance et le constat de décès, établi en pleine voie publique 18 minutes après alors qu’on attendait qu’une grue vînt soulever le bus, l’installation de la grue, et puis le transfert du corps en sale état à la morgue de l’hôpital Saint-Antoine pour je ne sais quelle formalité médicale. Il n’était plus question de soigner ce qui restait de Bruno Beurier. Nous comptons pour peu de choses à ce stade. L’affaire était classée.
De toute façon, avec « Bruno Beurier » pour seul point commun, l’accidenté et moi ne pouvions être confondus. Comment se tromper ? L’annonce était pourtant circonstanciée, avec tous détails d’état-civil ; et moi, c’est notoire, je n’ai pas d’enfants et mes parents sont morts ; je n’ai pas exactement le même âge que le malheureux accidenté ; j’habite la Trinité et non le quartier de la Convention, je n’aime pas le Quinzième. Il fallait mal me connaître pour me croire visé par l’annonce, à croire que la simple possibilité de ma mort suffise à brouiller le discernement. Que certains de mes proches, que mes relations aient cru à mon décès m’a donc attristé. Il est déjà difficile de noter la mort d’un homonyme ; il est poignant de s’apercevoir que, pour un temps plus ou moins long, il a été pris pour moi, et par moi y compris l’espace d’une dizaine de seconde. Je fus pris d’un accès de mélancolie redoublé !
Il y eut ensuite, pendant les mois de juin et de juillet une période assez difficile qui me fit consulter notre médecin de famille. Il me dit : « vous êtes déprimé, prenez du Lexomil ou du Brindium, dormez bien et surtout mangez correctement, pas d’excès d’alcool ni de nourriture trop grasse, il faut entretenir votre corps, on n’en a qu’un, faites de la gymnastique et marchez un peu ». C’était la sagesse même, et je me tins à ce régime, si bien qu’au mois de novembre, le deuil, la dépression étaient terminés. Je ne pensais plus à Bruno Beurier. L’accident ne me revenait plus à l’esprit, avec la violence d’un flash, à la simple vue d’un bus, comme les mois précédents, et il ne m’arrivait plus de pleurer sur la futilité des choses et sur le hasard qui vous commande de naître ainsi et dans cet endroit, plutôt qu’autrement dans un lieu tout différent.
Je dois néanmoins admettre que je n’allais plus boulevard Saint-Michel de peur qu’une crise de larmes, une nausée brutale ne me renvoient à la crise de l’été.
Sur les conseils d’un prêtre, je décidais de ne pas écrire à Madame Beurier. Lui avoir dérobé une lettre était un pêché qui ne serait pas réparé par une lettre de ma plume. Il valait mieux se taire, on m’oublierait (si même on songeait à moi comme à un parent éloigné, ce qui n’est pas sûr car je ne m’étais jamais déclaré à cette famille Beurier), d’autant que je ne connaissais pas le défunt et je n’aurais pu compatir à sa douleur qu’en termes généraux, et donc inutiles. J’imagine qu’on console une veuve et des orphelins en leur enseignant un aspect de la vie du mort qu’ils ne connaissaient pas. Se trouver homonyme ne donnait pas de vrai titre. Je ne pourrais dire : j’ai bien connu Bruno Beurier au service militaire… ou au collège…. ou dans mon travail…, nous avons eu les mêmes joies…, les mêmes aventures…, je me rappelle le jour où…, et soyez certaine que je garderai pour toujours le souvenir d’un homme…, sa mort laisse en moi un vide comme chez tous ceux qui l’ont connu... Se dire tout crûment touché par la perte de Bruno Beurier, sans détails, c’était un peu court, un peu insuffisant. La veuve aurait pu s’inquiéter de cet hommage venu d’on ne sait où ; on présumerait un secret de famille. Il fallait donner du réconfort et cela, un simple homonyme ne le peut pas. Je conservais donc le silence et ne me rapprochais pas de la famille Beurier. Personne ne m’en voulut.
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