Éditorial

par

Pierre Posno

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Parole d'ethnologue
Ou l'extrême dérision de l'écriture.


Très Chère Xavière,

Les temps sont passés où j'espérais secrètement du pouvoir des mots quelques vérités.
Je n'écris plus. Je t'écris.
Ce texte s'apparente à la poignée de main, au sourire.
Ce message n'a d'autre but que d'être avec toi - intimement unis ou opposés dans nos contradictions indispensables - le temps d'une heure vécue à la penser.
À cette lettre, une logique exigerait une réponse.
Mais ne crois-tu pas que la méditation silencieuse est le plus beau des dialogues?

Déjà, cette interrogation résume brièvement l'incongruité de mon propos.
Il serait indispensable que le verbe circule, qu'il s'aère pour que la dynamique de nos relations soit possible.
Objet de culture, le texte devient aisément objet de pouvoir.
La dialectique se durcit dans ces pages. Elle prend l'apparence d'un bel ordre, d'une vérité qui dépasse l'instant de son apogée et s'installe dans le temps pour lutter en vain contre sa négation.

Je vois dans le goût de l'écrit, le goût du pouvoir. Et dans ce désir une raison de la guerre.
Ainsi ma démarche est vaine. Je m'épuise à nier par le verbe la réalité même de mon acte.
Je ressemble à ces prêtres chrétiens qui bénissent les guerriers.
Dans cette aventure, le livre n'est qu'un objet de luxe.
Pourtant j'aimerais écrire. Écrire ? Oui, un grand texte qui ne soit que de l'écriture. Une langue ni parfaite ni correcte mais remplie de sens, de sève, de sexe, un grand désespoir de musique où les verbes et les cris chauds se mélangent.
Non pas une confusion mais l'état des lieux d'une évidence : une copulation de mots et de sang.
Dans le quartier où j'habite, certains voisins repeignent chaque hiver les volets blancs de leur maison.
Moi, à chaque saison d'écriture, je repique dans mes phrases quelques mots privilégiés.
J'attends le printemps et l'éclosion d'une expression bien tournée.
L'écriture est alors un plaisir, une forme de bricolage : une manière de mettre de l'ordre dans la petite maison de ses pensées.
Évidemment, cet ordre est précaire et le risque est grand de passer sa vie à refaire sans cesse son ménage.

Il y a aussi du jeu dans l'écriture : un jeu de relations entre des mots qui s'échangent du sens comme des joueurs de football se passent des ballons.
Je crois que ce jeu est souvent plus impérieux en lui-même que les idées qu'inévitablement il produit.
C'est le plaisir de la poésie : ce terrain vague où la découverte des mots prime le sens qu'on leur accorde.
Les mots sont beaux.
Ce sont aussi de bons objets. On peut les retourner sous la langue comme un bonbon acidulé.
Hélas, trop souvent ce jeu est crédité d'idées qu'on n'a pas voulues.
Il faudrait traiter l'écriture comme du riz entier.
La saveur des céréales se découvre dans la plus lente des mastications.
C'est en mouillant chaque phrase écrite de la salive de l'imaginaire que le lecteur découvre
Les nuances inépuisables du sens.
Ainsi, très chère Xavière, pour me rassurer je devrais raconter.
Te raconter quelques histoires concrètes : celles de mes aventures ethnologiques.
Mais ceci sera une autre histoire.
Aujourd'hui, si l'amour est impossible et la guerre trop étroite, il ne resterait que le rire fou de l'idiot : le mien peut-être que j'ai soin de taire.
Merci et à très bientôt.

Pierre Posno