Voilà, c'est dit, et tant pis si c'est blasphème ! Je hais la poésie. Je hais la
poésie comme je peux haïr l'amour, la religion, la culture, l'art, toutes ces choses
couramment sacralisées d'une majuscule irrévocable, toutes ces valeurs absolues qui me
semblent bien trop polies pour être honnêtes.
Chacun a les faiblesses qu'il peut ; la plus précieuse des miennes est d'avoir appris
ou plutôt d'apprendre chaque jour - à préférer le pragmatisme au dogmatisme.
Tout ce qui s'affirme comme vérité absolue m'inspire méfiance, et j'avoue préférer
l'enthousiasme et le doute méthodique de ceux qui font (qui font réellement j'entends,
aiguisant toujours davantage leur expérience) à l'idéalisme passif de ceux qui pensent
ou au traditionalisme aveugle de ceux qui croient. Ainsi je me sens plus aimante en
massant les épaules de celui que j'aime sans même qu'il ait eu besoin de me dire qu'il
était fatigué, plutôt qu'en lui disant je t'aime ou en lui offrant un briquet ou une
cravate parce que c'est la Saint- Valentin. Ainsi je me sens plus proche du
"bien" dans mon boulot d'infirmière ou quand j'aide mon voisin analphabète à
remplir ses feuilles de sécu que si j'allais le dimanche à l'église.
Mais je m'égare
Je hais la poésie, disais-je. Je hais cet autel sacré sur
lequel on sacrifie d'un même absolu notre ressenti et notre intelligence, les uns ne
jurant que par le classicisme, les autres n'ayant foi qu'en ce prodigieux vers libre
porteur des espoirs les plus fous, et tous oubliant que la seule importance, si importance
il y a, est ce fil sincère et invisible entre celui qui écrit et celui qui lit.
Peut-être que la véritable maladie, c'est le Poète avec un grand P. Ce Poète
qui revendique ceci ou cela selon d'où le vent tourne, ce Poète investi de telle ou
telle mission, ce Poète qui va sauver le monde et l'amour, ce Poète qui moi aussi
j'ai le droit d'écrire et maime de fère plein de fôte d'aurtografe si je veut parske
j'aicri avec mais tripe et tu peut pas conprendre.
Je hais la Poésie.
Et je hais les Poètes.
C'est sans doute ce qui me permet de temps en temps de prendre un poème en plein
cur, en pleine tête, en plein ventre. Vous savez ? Ce moment où tout chavire, ce
moment où oui, c'est exactement ça, là, maintenant, à mon âge et à l'heure qu'il
est.
Exactement comme je peux aimer quelqu'un, une personne, quand ce n'est pas l'amour que
j'aime
Je suis une lectrice égoïste. Je me fous de qui écrit. Je
me fous du poétiquement correct. Ce que j'aime, c'est la claque. C'est le frisson
dans le dos, comme cette fois où j'avais cru fondre, il y a quelques années, dans la
fosse d'une salle de concert, quand Santana a entamé le solo d'Europa. Ce sont les jambes
qui vacillent quand Barbara entonne, de sa voix usée, a capella et à Pantin, "Ma
plus belle histoire d'amour".
Stéphane Méliade, Isabelle Nouvel ou Robert Cuffi peuvent me toucher autant que Rimbaud
ou Baudelaire, et que l'histoire retienne ou non leur nom ne changera rien pour moi.
Peut-être pourrions-nous avoir un peu, un tout
petit peu, le courage de nos actes, de nos lectures, de nos écrits. Les regarder non pas
comme nous voudrions qu'ils soient, mais comme ils sont. Ne plus lire en moutons de
Panurge. Ne plus écrire sur des pages de vanité. Laisser les rencontres se faire ou ne
pas se faire. Juste comme ça. A auteur d'homme*.
- Si je te dis "saucisson", tu penses quoi ?
- Cochonou.
- Voilà, c'est ça l'abrutissement de l'homme dont je te parle ! A cause de la faute à
la pub !
Brèves de comptoir tome 1 Jean-Marie Gourio
* Stéphane Méliade |