Mireille Disdero-Seassau

Chats

 Mireille Disdero-Seassau

Editorial du 2 0ctobre 2000

Coup de projecteur, par Marie Bataille


Bio-bibliographie

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Textes  déjà publiés sur ES?

Poèmes

Pensée d'amour à la Albert Cohen
Kobo
L'être à lettre
Naissance
Voyage au bout de la lumière
Poupée du vent
Lumière dressée
Présent du subjectif
le vent s'est levé
Océanique
Amitié rouge
Esquisse

Nouvelles

La brigade des stup...ides
Néfertiti
Casque de feu

Mémé
Le boucher
Les carnets du vampire

Jack Crow

Karina S.  
Le livre du soleil

 


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A Marie Bataille

 C'est bizarre mais je crois que les enfants devraient avoir au moins deux pères. Un seul ne suffit pas. Quand j'étais môme, s'il avait été deux, il m'aurait moins manqué. Il m'aurait reconnue. Je saurais qui je suis. Pourtant, quand je me regarde dans le miroir, je comprends à qui j'ai affaire. Je suis belle et ça ne se calcule pas.

 Dans mon cœur il y a Van. Il ne fait rien comme tout le monde, ressemble à papa sur la photo dans mon sac, au fond, sous les cartes de crédits.

 Van travaille avec moi. Au bureau, personne ne l'aime. Il n'est pas beau, "trop maigre, fragile", c'est ce qu'ils disent. Évidemment, ils ne l'ont pas déshabillé avant l'amour. Ils sont stupides. On ne peut comprendre la beauté qu'en la touchant, en lui faisant un chemin de peau et de baisers. Mais eux, ils ne saisissent pas ces choses-là. A croire qu'ils n'ont pas de mains, ni de tendresse à caresser. Des manchots.

Ils se méfient de ses grands yeux éteins, de sa démarche. La mère Eléanor l'a même appelé "Quasimodo", l'autre soir, devant un client. Van est devenu blanc, puis il a disparu en emportant quelques dossiers et son manteau. Lorsque madame Eléanor est rentrée chez elle, elle a trouvé la cage de son canari ouverte, et le chat de Van endormi à côté. Satisfait.

 Si mon père était là, il défendrait Van, exactement comme moi. J'essaie toujours. Je prends sa main quand les autres lui parlent durement. Il soulève les épaules, pose des lunettes noires sur ses yeux éteins, et le monde se place à hauteur d'homme, la sienne :

"Regarde, regarde-les danser comme des nains de jardin !".

 Après, le soir, on quitte le bureau avant les autres. On grimpe dans sa voiture. Mon sac vole à l'arrière, au milieu des dossiers. il conduit vite. Je m'accroche au siège pour ne pas m'envoler. Je suis si légère ! La nuit nous prend souvent par surprise, dans une ville qui a déjà entendu le son chaloupé de nos pas. Il me dit "ma petite, ma jolie à moi, mon chat". Il m'offre des glaces au chocolat, des Smarties et des masques de carnaval - quand il en trouve - pour jouer à madame Eléanor en colère contre nous. Les sales mômes.

 Lui, pendant ce temps, il boit. Il dit "c'est le sang de ma vie. Regarde cette couleur, et ce parfum de tombe fraîche". J'ai peur. Ses yeux virent au vert absinthe. Liquides, émouvants. Je me recroqueville alors dans sa main, contre sa poitrine. Apeurée, encore plus petite, orpheline deux fois. Il me rassure, pourtant. Il raconte que je suis sucrée, prononce des mots déshabillés. Après il me mange. On oublie le parfum de tombe. On oublie tout ce qu'on peut. Puis on rentre.

 Quand il a trop bu, Van devient violent envers lui-même. Hier à l'aube, comme on remontait chez nous, il a brusquement cogné sa tête contre le miroir de l'ascenseur. Puis en riant, un peu fêlé il a chantonné : "le miroir pleure du sang". C'était vrai. Moi je pleurais aussi, à l'intérieur. Une véritable fontaine. Mon père me manquait. Une porte rouge venait de claquer, 20 ans et des poussières en arrière... Si j'avais été moins lasse, je crois que j'aurais hurlé... Mais non. Silence. Agonie du cri. J'ai pris le visage de Van dans mes mains, peau à peau, j'ai mélangé nos larmes. Il a chuchoté : "elles vont sécher. Le sang aussi. Je te promets".

 Van ne fait rien comme tout le monde. Aujourd'hui après une ballade en solitaire, il est rentré avec un grand paquet cadeau sous le bras. L'air un peu égaré. Je me suis approchée doucement, sur la pointe des pieds. J'avais son chat dans les bras. Je le berçais, le visage dans son pelage. L'odeur de foin chaud contre mon coeur, j'étais enserrée dans la douceur. Un peu rêveuse. Mais Van a soupiré, comme dans son sommeil. Pourtant il était éveillé. J'ai même senti qu'il n'avait jamais été aussi éveillé depuis que je le connais. Il avait allumé ses yeux. Des phares verts. J'ai frissonné. Une sensation bizarre m'a touché le coeur, à l'arrachée. Alors, j'ai compris qu'il allait parler. Le chat a abandonné mes bras. Je n'ai plus quitté le paquet des yeux.

 Van a commencé : "Les sorciers de Nouvelle Guinée m'ont appris quelques tours... Jusqu'à maintenant je n'avais jamais pensé les mettre en pratique. Mais à quoi sert un enseignement si on ne le fait pas basculer dans le quotidien ? Et mon quotidien, c'est cette horde de fous qui travaillent avec nous, au bureau. "

 Il a marqué un temps de pause, a attendu que les mots s'inscrivent sous ma peau. Puis il a repris :

 " Il arrive un moment où on doit agir. On passe une nouvelle porte. Une saison s'ouvre, différente des quatre autres. Celle-là n'est pas attestée... Bien sûr..."

 Là, il s'est mis à rire. Les éclats de sa voix ont fait trembler les vitres de la cuisine, puis mon ventre. J'ai sorti deux tasses de café du micro-ondes. Van a soupiré, une fois de plus :

 " Non, il perd toute sa saveur... Jette-moi cette horreur dans l'évier."

 J'ai fait ce qu'il m'a demandé. J'ai évacué le café, balancé les tasses à la poubelle. On a écouté leur bruit doux brisé. Kling et klang. Puis le silence. Van alors m'a saisie, soulevée dans ses bras et posée sur la table de la cuisine, juste à côté du paquet. Il a dit "cadeau". Electrisée, j'ai cru percevoir des boursouflures de vie, prises à l'intérieur. Il a voulu m'expliquer. J'ai dit "chut Van, je sais...".

Alors, lentement, avec application, lui et moi avons ouvert la boîte en carton. Un peu craintive, je me suis penchée. Mes cheveux balayaient les bords lisses du paquet. Géante pour la première fois de ma vie, j'ai découvert madame Eléanor en miniature, au fond. Poupée, jouet, chimère pour enfants, elle courait d'un bord à l'autre en s'arrachant les cheveux, en se projetant contre les parois à la façon d'un animal piégé. Quand elle a levé les yeux vers mon visage, j'ai senti la folie se glisser d'un seul coup dans sa tête. Son hurlement m'a semblé imiter le cri doux d'une souris.

 Je me suis redressée vers Van, lui ai souri des yeux, du cœur. Puis on a soigneusement refermé la boîte avec mon nouveau jouet à l'intérieur. En silence, à pas de velours, on est sortis chasser dans la nuit.

Mireille, août 2000