"
La juste nuit enveloppe ton corps. Nous sommes devenus obscurs et
déserts. De nos larmes germeront autant de toi que d'étoiles l'aube
blanchira les tombes et la mer. Nous serons prêts. "
René Kaës
Je me trouve dans la rue car je reviens d'acheter du pain, tout
simplement. Le ciel se colore d'orangé. Bientôt le crépuscule. A côté de chez moi,
Daria sort de chez elle. Sans le savoir. Je le sais. Une tresse. Trois lourdes mèches de
cheveux, à peine poivre et sel. Avant, durant de longues années, elle les serrait bien
fort, les tordait, pour qu'ils ne se dénouent pas de la journée. Là, ils jouent,
malgré eux, malgré
elle. Eparpillés.
- Daria ! Arrête, s'il te plaît...
Sur le pas de leur porte, son mari, mon voisin, Aloïs, agite sa douceur exaspérée comme
il peut. Il retient son épuisement, c'est visible. Il vire le plus délicatement
possible, tourne autour d'elle en un ballet tendresse.
Ses cernes démentent ses gestes lents, appliqués, pondérés. Ses bras montent,
descendent, lentement encore. Ils s'exclament en grande maîtrise d'eux-mêmes.
Comme signe de paix, de sa bonne foi, Aloïs tend à sa femme ses deux mains,
paumes vers le ciel. Mais Daria a peur. Elle recule, s'éloigne sur le trottoir.
- Rentre Daria, insiste-t-il, allons, rentre à la maison.
Aloïs est las. Daria reste dure, indifférente.
- Ne me touchez pas ! Je ne veux pas entrer chez vous. Laissez-moi.
Je suis témoin. Gêné d'être là. Pourtant je ne bouge pas.
Maintenant, elle lui tourne le dos. Son regard englobe la rue. Sans étonnement. Sans
découverte. Sans curiosité. Sans signe de reconnaissance.
Daria ne s'arrête pas sur leur maison, son regard glisse, glisse. Elle ne marque aucun
arrêt sur son presque enfant, un tulipier planté amoureusement il y a une quinzaine
d'années. Elle ne voit pas leur voiture, ni la voisine du 58 qui passe, son amie. Elle
glisse, glisse encore. Elle continue d'ignorer Aloïs sans s'évertuer, trop calmement.
Elle détourne ses yeux quand il se plante devant elle. Elle alterne ses fuites sur des
instants.
Fugue devant une ombre qui la gêne. Débâcle devant un être qu'elle redoute.
Dégagement à cette déroute qui se risque sur le linéaire de son vide. Je la sens
glisser, glisser toujours. Davantage que la pluie sur une vitre, comme une voiture sans
frein sur une grande pente. J'ai peur qu'elle se fracasse.
Ce soir une fragilité effrayante habite notre rue.
Puis, sans qu'aucun de nous ne sache pourquoi, Daria interrompt son tour d'horizon sur
moi. Et me sourit comme si je lui sauvais la vie.
- S'il te plaît, m'appelle-t-elle à l'aide, s'il te plaît, viens, il
m'embête.
Daria ne m'avait jamais tutoyé auparavant.
Là, son regard me parle, " comprends-moi, s'il te plaît, comprends-moi ".
Je ne crois pas qu'elle s'adresse véritablement à moi. Ni à l'homme, ni au voisin. Sa
voix est enfantine, perdue, néanmoins davantage exigeante que soumise. Je ne peux opposer
aucun refus. De toute façon elle se moque de mon avis. Peut-être même a-t-elle déjà
oublié l'aide qu'elle me réclame...
Non, cette fois-ci elle suit le fil de sa demande, insiste.
- Emmène-moi, je ne veux pas rester ici.
Mon pouls s'affole. Les maisons tournent. Le ciel du soir manque de se renverser d'une
telle responsabilité. Le coup d'il suppliant d'Aloïs. Son attente. Je me
ressaisis. Notre accord tacite immédiat.
J'enchaîne le plus naturellement possible :
- Alors viens Daria, on va se promener, toi et moi...
Je déplace mon pain, le carre sous l'autre bras, et très doucement, par peur de
l'effaroucher, je la guide par un coude. Elle se laisse mener, paraît soulagée de
s'éloigner d'Aloïs qu'elle ignore brisé. Son visage se lisse. Toutefois impénétrable.
Comme égoïste. Aloïs existe-t-il encore ?
Nos pas sur le trottoir prennent le chemin que suit la rue. Plus rien ne tourne. J'avance,
calme. Car Daria l'est aussi. Nous n'allons nulle part, comme ses pensées. Elle marche
vite. Presque gaiement. Un semblant de bonheur de petite fille qui part en promenade. Elle
ne sait plus pourquoi.
Moi non plus. Je la guide à peine, c'est elle qui avance. Infatigable. Son pas, exalté,
plus long que le mien nous entraîne. Une rue à gauche, une rue à gauche, la suivante
encore. Nous faisons le tour du pâté de maisons.
Vers l'Ouest, le feu du ciel promet un coucher flamboyant. Je montre l'horizon à Daria.
Qui ne me répond pas. Elle se parle. Monologue dans lequel je n'ai pas à prendre place.
Aloïs me l'a dit, elle alterne sa vie d'ombres et de mutismes avec de longs bavardages,
des moments de logorrhée.
Là, Daria a oublié le silence. Elle accompagne nos pas de paroles.
Détachées. Asservies à je ne sais quelles pensées. Mais paisibles. Car,
paradoxalement, elle prononce des mots sur un ton de vieux sage. Ils ne sont pas folies,
puisqu'elle n'affabule jamais.
Devant la vitrine de la pâtisserie elle s'exerce à se sourire. S'adresse un "
Bonjour mademoiselle ", le prononce d'un ton gracieux. La seconde suivante elle est
déjà lointaine. Eloignée d'elle. Puis elle revient.
Semble revenir. En elle. Juste un peu. En minaudant, elle me désigne du doigt les petits
fours poudrés. Ils l'amusent, sans plus, elle refuse ma proposition de lui en offrir un.
Elle refuse de m'entendre. Ses yeux se colorent d'impénétrable et de noir quand je
réitère. Alors je me tais.
J'avais stupidement oublié, Daria ne refuse jamais par politesse. Par contre, j'en ai
été le témoin à plusieurs reprises, elle peut s'enflammer de colères très irritées.
Daria. Une femme. Un très doux pays, un monde, un univers. Le plus violent
aussi, depuis qu'elle est éparpillée en milliers d'éclats imprévisibles.
Notre boucle prend fin, nous passons devant chez moi. Par conséquent devant
chez elle. Aloïs se tient droit dans le recoin de leur porte. Je sens qu'il voudrait
rallumer de très anciennes flammes en sa femme. Chacun de ses gestes est une supplication
au temps d'avant. Sa détresse le crie, l'invoque, le convoque. Mais pas un cil de Daria
n'indique qu'elle sait où nous nous trouvons. Ni qu'elle aperçoit Aloïs, ni qu'elle le
connaît. Pas un de ses pas ne ralentit.
Une autre femme, la mienne, est sortie dans mon jardin. Elle attend également. Inquiète
pour nous. Je baisse les yeux. Impuissant. Ne rien y pouvoir. Qu'attendre. Attendre que
Daria ait fini.
Nous continuons de faire avancer nos pieds. Second tour du quartier ?
Visiblement, oui. Le rythme de Daria m'éreinte. Où trouve-t-elle cette force d'avancer
ainsi vers la minutie du néant ? Les bruits de la ville et ceux des curs échappent
à Daria. Enfin peut-être. A ce que l'on en dit.
Je me demande ce qu'elle entend encore. La musique en souffles ? L'horreur en marche ? La
virginité de son avenir ? Il paraît que non. Qu'elle n'entend rien. Ses pensées
seraient mortes. De cette mort qui tue Aloïs.
Une rue à gauche, une rue à gauche, puis la suivante...
A présent c'est moi qui parle. Daria se moque complètement de ce que je raconte. Moi
aussi. Je m'écoute à peine, je meuble. Je marche, je meuble, je marche. Je ne sais pas
jusqu'à quelle heure nous allons avancer ainsi, ni combien de trottoirs nous allons
arpenter. Je sais seulement que la chaleur de son bras traverse sa manche, puis la mienne,
et touche mon bras.
Me touche. Réaction émotionnelle, aussi. Daria existe. Nous sommes deux vivants en
avancée. Je suis triste qu'elle ne le sache plus.
L'orangé du ciel se fait grignoter par un violet intense. Presque vert à certains
endroits. Le ciel est incroyable ce soir. Très beau. Ce moment est incroyable aussi. Son
bras presse le mien, Daria bâille. S'extasie sur un de ses lacets défait. Continue deux
discussions pas commencées, sur les hortensias et des fourchettes sales. Soudain l'effroi
se peint sur son visage. Elle déclare ne plus savoir pourquoi je lui parle tout le temps
de la mer. Je n'ai pas évoqué la mer. La vie, en lierre, s'agrippe à elle, elle
s'énerve. S'irrite. Daria insiste sur des montagnes qui existeront un jour, dit-elle.
A notre troisième passage, le ton de la conversation de ceux qui nous guettent baisse.
Daria regarde Aloïs. Le voit. Ses mots le griffent car il tente d'approcher. Daria n'a
pas le désir de l'empoisonner, puisqu'elle n'a aucun désir, pourtant elle affirme :
- Cet homme n'est pas mon mari. Non, non, non. Je le sais bien. Ce qu'il
veut, c'est que j'entre chez lui. Mais j'ai peur. Je me méfie. Il veut
m'emmener dans sa chambre. Et là...
Aloïs ne se décompose pas. Il soupire. Rien ne sert de fuir ce que l'on doit affronter,
il l'a appris, l'a gravé dans sa chair.
- Elle est trop jeune pour tous ces fantômes... me murmure-t-il.
Ses yeux cherchent les miens, il doit espérer que j'entérine, mais je suis fatigué.
Daria s'agite, inconsciente de nos efforts, fraîche et disposée à trottiner encore.
Maintenant c'est elle qui agrippe mon bras. Ses ongles cramponnent ma manche. Elle me
charrie. Me tire. M'emporte. Nous continuons donc. Nous marchons. Je voudrais savoir qui
me tient. Qui se promène avec moi. Son atrophie cérébrale ou Daria.
Au bout de la vie l'attend le ciel, mais elle ne le sait plus.
Moins qu'une enfant, elle ne traque même pas le présent immédiat. Le dessus et le
dessous de son âme l'indiffèrent.
En temps ordinaire je ne peux pas grand-chose pour mes deux voisins. Aloïs et Daria. Ce
soir je peux marcher. Avancer. Accompagner leur nulle part.
L'utile de l'inutile. L'inutile utile.
Il y a deux ans, après les premières échappées de Daria, le diagnostic de son mal
rongeur venait d'être posé, je pensais à Aloïs. Le plaignais. Il adorait tant Daria.
Je me demandais quelles souffrances allaient davantage user son goût de vivre. Au sel de
ses larmes, la vie d'Aloïs ne continue pas chaque matin. Il la recommence. L'invente. Une
vie d'occasion. Comme l'eau fuit entre les doigts, Daria glisse entre les siens sans
jamais plus s'arrêter. Ni mots véritablement destinés, ni regards préparés, ni
pensées dirigées, ni amour intentionné. Négligence affective et involontaire. Comme un
seul grain de sable peut crier sur la peau, Daria crisse et l'atteinte massive de sa
mémoire est un rien impalpable qui déchire l'horizon de leurs
deux vies.
Je ne sais lequel d'Aloïs ou de Daria est devenu le plus transparent.
Si le goût du bonheur se nourrit parfois de peu, deux mains, fragment de cur, vis
à vis, il se sustente rarement de rien. Pourtant, sur ce néant, vain à vide, jour à
jour, Aloïs tente de réédifier la vie pour leur ouvrir des ailes journalières.
Soudain, à deux rues de chez nous, Daria stoppe. Ses pieds ne veulent plus trotter. Ses
yeux se perdent dans le ciel à présent mauve foncé. Sans raison, elle abandonne son
allure, sa précipitation et toute résistance.
Affaiblie, elle semble éreintée. Elle accepte l'effritement de ses forces comme elle
admettait la hâte. Elle ne parle plus. Elle ne pleure pas, ne supplie pas, ne crie pas,
comme je le redoutais. Toutefois, elle affiche une moue. Puis, elle hoche un peu la tête.
Les yeux davantage écarquillés que d'habitude. Ses mains s'ouvrent. Vers le haut, en
signe de quête. Un geste presque similaire à celui d'Aloïs précédemment.
- Maintenant on rentre ? je demande doucement.
- ...
Elle halète sur des émotions qui n'ont pas de sens pour moi. Silence. A peine troublé.
J'ai peur qu'elle refuse. Je ne sais comment progresser vers elle.
Mais c'est elle qui vient à moi.
- Pernelle...
Echo qui papillonne. Daria réclame l'objet de son affection. Une des seules choses
qu'elle sache encore nommer quand elle se trouve dans sa chambre.
Une peluche qu'Aloïs lui a offerte.
Je peux la ramener. Pernelle est un but qui existe, maintenant, immédiatement. Une rue à
gauche. La dernière. Devant chez nous. La nuit est tombée. Les gestes lents de Daria.
Toute la vie et la mort nous attendent.
Chez elle. Daria a accepté de rentrer. Là, comme si c'était ailleurs.
Je suis épuisé. Il est temps que je mette une fenêtre autour de la nuit, mon pain sur
la table et qu'eux ferment leur porte.
Je dis à Aloïs et Daria :
- Bonsoir tous les deux.
Banalement. Mais c'est ce qu'il faut arriver à prononcer. Nous sommes au centre du
quotidien des années à vivre.
Je me retire dans la pénombre, qui était violette tout à l'heure. Il y a si longtemps.
Daria... Sent-elle ses cheveux épars lui caresser les épaules ?
Avant, ils formaient une tresse sage. Trois lourdes mèches, à peine poivre et sel,
enlacées et rangées.
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