Editorial

par Emmanuel Hiriart

Qu’apporte internet à la littérature? Les tenants de la médiologie, ceux pour qui le medium dominant détermine la vie culturelle, parleront de l’hypertexte, des possibilités de nouveaux types de mise en page favorisés par les cadres, de l’interactivité... ils évoqueront alors le changement du statut de l’auteur, la fin du texte linéaire (pour un développement magistral, nuancé et intelligent de ce type de thèses, voir la mine d’or, http://pages.infinit.net/gulliver/) . Je ne crois pas que tout ceci soit très important. On pourrait d’ailleurs affirmer que les textes littéraires ont toujours eu recours à des liens hypertextes, qui n’étaient pas des caractères bleus mais des mots qui trouvaient un écho dans la mémoire du lecteur. Quand Jacques Reda décrit les supermarchés dans sa lettre sur l’univers (Gallimard 1991)

“une ombre que j’avais suivie
Me conduisit auprès d’un temple bas
Mais éclairé d’une vive lumière.
“Entre, dit l’ombre, ici tous les combats
Qui déchiraient ton âme prisonnière
S’apaiseront...”

le lecteur reconnaît la parodie de Dante, saisit que la visite du
supermarché est représentée par une descente aux enfer... Et
probablement l’intertextualité n’est vraiment féconde, que lorsqu’elle fait jouer ainsi plusieurs textes simultanément et non successivement. Vive le par coeur donc, et tant pis pour les mémoires électroniques!
L’interactivité aussi à ses limites... Certains, en particulier des
admirateurs de poètes contemporains comme Char, insistent sur la polysémie du texte, la liberté pour le lecteur d’y tracer son propre chemin.
Et pourtant... je pense au poème de Char bien connu (“dans les rues de la ville il y a mon amour”) qui, selon l’interprétation de Paul Veyne que je trouve convaincante ne parle pas d’une femme mais d’un poème. Le texte s’achève ainsi : “Il ne se souvient plus : qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas”. Le poème, en somme, même si chacun est libre de le lire à sa façon (sans que toutes les lectures se valent!), ne se maintient à hauteur d’homme que par le lien qu’il garde avec sans son premier amant, je veux dire auteur. Si au contraire il s’offre comme une
plaine ouverte au quatre vents, vaut-il d’être lu?
Qu’apporte internet à la littérature? Pas une révolution, mais un espace de rencontre. Rencontre francophone pour nous : l’Atlantique a disparu (pas la méditerranée hélas...). Décloisonnement des littératures marginales voire groupusculaires (amis poètes, serions-nous visés ;-) ?).
Tout ceci à condition, ça va de soi mais ne se fera pas tout seul, que nous continuions , avec l’aide de bénévoles comme ceux qui animent écrits.... vains, à en faire autre chose que l’espace marchand qui menace (où l’on revient au texte de Jaques Reda...).

Emmanuel Hiriart