Coup de gueule,

par Anne Gary

Voici l’éditorial d’un nouvel auteur " d’Ecrits…vains ? ", Anne Gary, dont vous pourrez lire deux poèmes cette semaine. Cet éditorial est tiré d’un article publié dans la revue " Florilège ",de septembre 1998. Merci à Anne Gary et à la revue Florilège denous avoir permis de publier cet article incisif et stimulant, quiaurait eu sans doute sa place dans le forum. Mais peut-être yaura-t-il des réponses ?

Pour une fois, je ne ferai pas de critiques de recueil, ayant plutôt le désir d'approfondir une pensée questionneuse sur l'écriture. Il est des choses qui parfois me sidèrent – je ne généralise pas, heureusement - c'est l'absence totale de lectures essentielles de certains poètes qui m'écrivent.

Le principal, et c'est le fondement de toute réflexion sur la littérature, quand on se dit poète, c'est de lire. Celui qui aime les mots se doit, c'est un devoir et pour les vrais poètes une joie, d'ouvrir de temps en temps un livre qui soit de la vraie littérature. L'écriture ne s'invente pas, et d'ailleurs, rien ne naît de rien : pour parvenir à se situer dans une lignée d'auteurs, plus ou moins actuels, en tout cas le choix doit être conscient, il est nécessaire - mieux vaut que ce soit une nécessité intérieure - d'aller voir les œuvres des autres, et surtout des classiques.

L'écriture, depuis la découverte de la psychanalyse, de la sémiologie, des théories de la distanciation brechtiennes, du neutre analysé par Maurice Blanchot, depuis I'Ere du soupçon de Nathalie Sarraute, du structuralisme de Michel Foucault ou de Levi-Strauss, n'est plus ce qu'elle était. On peut se revendiquer des classiques, à condition que ce soit en toute connaissance de cause. Cherchez-vous le rien mallarméen ou la profusion d'un Hugo ?

Le neutre du nouveau roman ou la préciosité de la Pléïade ? Quand on écrit, il est un minimum de questions à se poser : notre place dans l'histoire de la littérature, comment situer le "je" dans mon oeuvre, quelle orientation stylistique est-ce que je cherche, etc. Il est des poètes qui produisent au kilomètre, se croient d'avant-garde et qui n'ont jamais lu René Char ou Henri Michaux. Souvent, à lire ces recueils reçus, j'ai le sentiment que les poètes qui se réclament de la "vraie poésie" confondent sentimentalisme, émois intimes, états d'âme, avec ce qu'est l'écriture dans son travail quotidien. Car l'écriture se travaille, et n'est pas qu'un ramassis d'états d'âme sans la distanciation qui crée l'oeuvre. Toute création, si elle aspire à changer le monde ou du moins quelques regards, devrait être une architecture symbolique permettant la Re-présentation des forces internes et du monde, dans le dialogue conscient d'un jeu des signes vers le sens. Car le seul lieu où coïncident le signe et le sens, c'est l'Art. Si les créateurs refusent cette réflexion essentielle, sur eux-mêmes et sur leur écriture, ils tomberont immanquablement dans la guimauve sucrée du moralisme défait de lucidité, qui jamais ne pourra être reçu d'un lecteur avisé. Si l'on cherche le "spontané" ou le "sincère" on n'y parviendra pas, littérairement, sans quelques connaissances de base. Picasso a travaillé 80 ans son dessin avant de retrouver cela, la liberté de l'enfant. Mais l'enfant qui écrit ou peint 1c fait dans une totale inconscience. Nous ne sommes plus à l'époque où l'on faisait l'amalgame absurde entre génie, enfance et folie. La construction littéraire passe par une construction de soi, un recul essentiel à toute composition stylistique, qui connaît sa volonté avant de passer à l'acte d'écrire. L'impulsivité brute est une chose ; l'utilisation h des fins créatrices de cette impulsivité en est une autre. Prôner la fraternité ou je ne sais quel amour universel n'est pas un travail littéraire. Si Gide a dit : " on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments" il exprimait cette nécessaire conscience de l'existence des multiplicités quand on tente de composer un texte. Deleuze participe admirablement de cette réflexion dans ses essais sur Beckett (L'épuisé) ou dans son Proust et les signes.

Les petits oiseaux et le ciel bleu oublient quelque chose : ce n'est pas cela le monde. Le travail de chercher l'essentiel fait partie d'un cheminement long et difficile. A 20 ans on croit qu'on peut changer le monde : mais à 40, 50 ? Est-on aussi naïf qu'on aspire encore à ce refuge de la beauté parfaite et imaginaire, fuite du réel et de la vraie liberté qui est confrontation avec le monde, en tout ce qu'il comporte de heurts, de sang et de douleurs ? Comprendre, c'est prendre avec : prendre à bras le corps ce que les choses sont, et pas seulement gentilles, jolies et zen. La tension a cette qualité qu'elle force l'attention. L'espace littéraire est un univers particulier, ouvert, qui recompose les multiplicités via une expérience- limite par-delà les effusions intimes. 
Voilà pour ma réflexion du jour.

Anne Gary