Éditorial

par

Rolande Cielny


Projecteur

Quelques poèmes 
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Illustration du recueil de Rolande Cielny 
"Le rameau d'olivier", 
Maison Rhodanienne de Poésie.

POÈTE EN L'AN 2000 ?

Peut-on être encore ou ne peut-on plus ÊTRE POÈTE au seuil de l'An 2000 ?
Le message poétique a-t-il encore quelque chance d'atteindre le lecteur potentiel de plus en plus blasé et désemparé devant ce qui s'offre à lui aux devantures ou dans les rayons des libraires ?
Désemparés le sont aussi les poètes - les vrais! - ceux qui croient au rôle essentiel et profondément humain que la Poésie aura à jouer dans les siècles à venir, pour contrebalancer et supplanter si possible, un matérialisme de plus en plus stressant et dévalorisant pour l'humanité.

Être ou n'être plus POÈTE ? Choix hasardeux semé de doutes d'embûches, de désillusions presque certaines car, à quoi bon écrire aujourd'hui si la plume qui a conçu le poème ou le roman ou toute autre oeuvre de pure imagination créatrice, se retrouve demain jugulée par une société décadente fermée à l'entendement et à la beauté ?

Que deviendront-elles dans l'avenir, la Poésie-refuge de toutes les solitudes, la Poésie-sacerdoce porteuse de réconfort, la Poésie mystique, messagère d'amour et d'espérance ? Tous ces précieux temples aux parois de verre que fragilisent et brisent en moins de temps qu'il n'en fallut pour les édifier, le mépris railleur ou pis, l'indifférence glacée de ceux-là mêmes qui, en tribune ou en chaire, dans leurs journaux, leurs conférences ou leurs émissions, n'hésiteront jamais à émailler leurs discours ou articles de l'une ou l'autre citation de poètes illustres ? Illustres oui, parce qu'ils n'appartiennent plus au monde des vivants, parce qu'ils furent statufiés dans la pierre, le marbre et dans le culte tout idéal de la sacro-sainte Poésie telle qu'elle fut naguère honorée, exaltée !

Mais, en ces temps-là, l'esprit et la sensibilité de l'homme n'étaient pas encore manipulés et pétris comme pâte molle sous le rouleau compresseur de slogans, de sigles, de formules toutes faites, de clichés publicitaires bêtifiants à force d'être actionnés par les assommants mais incontournables robots de la technicité moderne!

Doit-on ou ne doit-t-on plus ÊTRE POÈTE en cette fin décadente d'un deuxième millénaire plus "verbal" qu'écrit, plus "verbeux" que verbal, où le seul fait de s'exprimer en un langage écrit différent de celui du "mass-média" est déjà, en soi, une gageure risquée - et coûteuse, oh combien ! - pour son auteur trop confiant ?

Et pourtant... pourtant! Jamais siècle autant que le nôtre ne vit naître et s'épanouir, en particulier dans ces dernières décennies, un tel foisonnement d'inspirations poétiques diverses, du plus pur classicisme aux formes les plus libérées, voire les plus extravagantes, mais traduisant toutes -ou presque-cette soif inextinguible d'accéder à une neuve et plus saine conception de la vie et du monde.

Alors, en dépit des éditeurs qui n'en éditent plus, des libraires qui n'en veulent plus, des journaux qui n'en publient plus, face à la misère envahissante et aux luttes fratricides, la Poésie jaillit à flots de toutes parts en un grand cri unanime de révolte et de répulsion contre les horreurs cauchemardesques qui marquent ce temps -le nôtre- si riche en découvertes, innovations, évolution du confort de vie; mais riche aussi, hélas, de tant d'incompréhension, d'intolérance, d'injustice et de non-respect de la personne et de ses biens.

En ce Présent déstabilisé, le poète comme l'écologiste est devenu conscient de l'importante mission qu'il lui faut assumer: contribuer avec les moyens qui lui sont propres, au sauvetage de notre planète et de ses habitants.

Grâce à l'expansion du mouvement écologique, nul ne peut plus ignorer aujourd'hui la menace qui pèse sur l'équilibre naturel et la survie de la Terre et des Terriens agressés en tous lieux par les conséquences d'une progression fulgurante et mal contrôlée des technostructures. Mais l'homme, confortablement et passivement 
installé chaque soir devant son poste de télévision, est-il assez conscient, lui, qu'une autre forme de pollution, pire encore peut-être, le guette dans ce qu'il a sans doute de plus précieux : sa personnalité d'être pensant, imaginant, projetant, jugeant et décidant, en toute liberté, de ce qui est beau et bon, de ce qui est mal et laid ?

Bourré de slogans publicitaires ou propagandistes, d'images violentes ou obscènes sur fond de musiques et rythmes souvent éprouvants pour les nerfs autant que pour les yeux et l'ouïe, le cerveau de l'homme "sous-influence" vacille, somnole, se vide peu à peu de son essence supérieure: la pensée volontaire et réfléchie.

Mais les poètes veillent. Intuitifs de nature et d'une très vive sensibilité (sinon ils ne seraient pas poètes !), ils dénoncent, condamnent, associent leurs voix en une immense exhortation collective à redécouvrir, en dehors des manœuvres robotisantes, les voies sereines, claires, naturelles de l'amitié sans frontière, de l'amour sans érotisme malsain, de la conciliation, de l'espoir.

Et jamais ne se créèrent autant d'associations poétiques ! Jamais on ne vit naître et prendre leur essor autant de revues de poésie ! Jamais ne se composèrent autant de brillantes anthologies qu'en ces dernières décennies où la poésie, dit-on, ne se vend pas!

Et c'est vrai qu'elle ne se vend pas, la poésie ! Elle s'offre ! Le poète, écologiste de l'âme et de l'esprit, offre les fruits de son inspiration pour que refleurissent au cœur de l'homme l'idéal d'amour, la joie de vivre et le droit de rêver d'un avertir plus digne.

Et tous les poètes du monde, chacun dans sa langue et avec son talent particulier, s'unissent pour crier: " Assez ! " Assez de ces drogues meurtrières et avilissantes ! Assez d'agressions, de viols, de profanations, de folies destructrices! Assez de suicides! Assez de pitoyables mômes éduqués dès l'enfance à mendier, chaparder, lapider, massacrer, à se prostituer ou à prostituer les autres! Assez de non-respect vis-à-vis de l'homme, de ses idées, de ses biens ! " Ils sont déjà des milliers de poètes partout dans le monde à crier: " Assez ! " Ils seront des millions demain. Puissent leurs voix être entendues, être écoutées !
Et, s'il est vrai que " Les plus désespérés sont les chants les plus beaux " que de beautés à découvrir dans notre production poétique d'aujourd'hui par les historiens, philologues et exégètes d'après l'an 2000
Mais que ce vaste mouvement de révolte des poètes, et de condamnation du laxisme et de l'avilissement moral de nos sociétés actuelles, ne nous fassent pas perdre de vue que ces mêmes poètes - et d'autres parmi les meilleurs - continuent, comme ceux d'hier et de jadis, à cultiver leurs jardins secrets où s'épanouissent tant de fleurs multiformes et multicolores qu'ils rassemblent en de captivants bouquets frais, parfumés de tendresse et d'émotion sincère. Et peut-être est-ce encore cette poésie-là qui, noble et classique de forme ou superbement libérée en harmonies neuves, en images inattendues, si elle était suffisamment diffusée, rencontrerait l'adhésion du plus grand nombre de lecteurs, ceux pour qui le poème, tout de dépaysement et de chaleur humaine, doit être ce clair miroir où se reflètent, joliment exprimés, leurs propres rêves, leurs visions d'espoir, de joie, de souffrance, en intime communion avec cette Nature toujours Magicienne en dépit des cruautés et des outrages que les technostructures lui ont fait subir.

Oui, l'on peut encore ÊTRE POÈTE au seuil de l'An 2000, écouter les voix de la miraculeuse Inspiration et les recueillir pour le lecteur épris de beauté, dans cet étonnant écrin de mots choisis et harmonieusement agencés, nommé POÈME. Car la poésie - la vraie -c'est l'auto-défense de l'âme contre toute forme d'agression morale ou psychique, c'est l'évasion suprême, la manne qui réveille et stimule ce qu'il y a de meilleur en nous: la conscience du beau, du bien, du juste !

Que le lecteur se laisse bercer par un rythme, une harmonie, la résonance émouvante ou passionnée des mots !... Et voilà qu'une lumière neuve idéalise son environnement : des images surgissent fulgurantes, s'élèvent jusqu'à son subconscient... Le lecteur de poésie est à l'écoute de son âme propre et de l'âme du monde, celle qui prend naissance aux sources vives et éternelles de l'être bien avant la vie terrestre...

Le miracle de la poésie s'est accompli.

Comme il s'accomplira encore en l'An 2000! Car il n'est point d'avenir pour l'homme sans une belle et riche vie intérieure et il n'est point de vie intérieure sans que la Poésie n'y soit présente !

Rolande Cielny