Être. Et ( se ) le prouver. Voilà un angle dattaque possible. Ainsi,
lécriture - poétique surtout, je crois - nous ramène au Verbe sacré : nommer,
cest donner existence. Rien de religieux là-dedans mais de métaphysique, sans
doute. Difficile de nêtre pas un peu sérieux en évoquant de tels sujets.
Japprécie le concept de complexus, « lunité de
recherche dEdgar Morin [...] dans le souci dune connaissance ni mutilée ni
cloisonnée, qui puisse respecter lindividuel et le singulier tout en
linsérant dans son contexte et son ensemble »1
et il me semble que la poésie permet cette approche globale, ontologique, en dehors de
tout système trop étriqué, y compris philosophique ...
Créer le réel en le nommant, donc, mais quel réel ? Celui qui renvoie à la parole qui
la fondé et linterroge à son tour, non un objet posé et reconnaissable.
Cest ainsi que limage poétique va, par accident, ouvrir des brèches de
lumière sur labsurdité, que le poème sera une sorte dintuition dun
essentiel ou d un autre chose dans lequel celui qui écrit sent quil
a part prenante. Évidemment, cela nest pas sans évoquer certaines perceptions
cosmogoniques tel le bouddhisme zen, par exemple - en tant quil est une mise en
relation immédiate avec le réel ; je crois que la poésie, en dépit des mots, tend à
cette connaissance complète et sans intermédiaire ; comme le bouddhisme zen, elle
intègre en outre ce quun regard porté du dehors appellerait paradoxes. Mais je
dirais quil sagit là dabîmes et de leurs contraires tout à la fois,
doù la particulière difficulté dun discours extérieur au poème, dun
discours qui veuille en faire une approche théorique. On ne peut discourir
« raisonnablement » sur la poésie. Elle est une expérience, et une
expérience séprouve de lintérieur.
De la façon dont se produit le poème, lAllemand Peter Huchel dit :
« On poursuit ses petites affaires, on attend jusquà ce
que quelque chose sabatte, deux ou trois mots, le son dune voyelle, peut-être
une métaphore, en quelque sorte, une poignée de limaille de fer, qui se trouve encore en
dehors du champ magnétique. A un stade supérieur du processus, limage
séclaire, elle devient parabole, cest-à-dire, laimant structure la
limaille. »2 .
Révélation, noyau de lumière brut qui va exploser en paillettes recueillies par
le poème , ce dernier proposant alors un éclairage, jamais rien de définitif, façon
déchec donc, si lon veut, à reproduire infiniment, la poésie se trouvant
être
( dans ) cette tentative répétée plutôt quun résultat fini. La poésie nous
dépose au bord du Monde comme se le représentaient les anciens cartographes. En
franchissant les limites, va-t-on choir dans le vide, dans un espace peuplé de dragons ?
Les deux sans doute, et plus encore.
« On dirait parfois / que nous sommes au centre de la fête. /
Cependant / au centre de la fête il ny a personne. Au centre de la fête cest
le vide. // Mais au centre du vide il y a une autre fête. » 3
Roberto Juarroz.
1. in Planète : laventure inconnue, Edgar Morin, Christoph Wulf ( ARTE Éditions /
Mille Et Une Nuits ; 1997 ).
2. in Der Preisträger dankt, cité par Emmanuel Moses dans sa préface à La tristesse
est inhabitable, Peter Huchel (Orphée / La Différence ; 1990).
3. in Douzième Poésie verticale, Roberto Juarroz ( Orphée / La Différence ; 1993 ).
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