Ceci n'est pas la critique de livre promise tantôt à Jacques. Et pourtant elle pourrait
en être la genèse ou la digression.
Je lisais il y a peu " Les heures " de Michael Cunningham(1). qui tourne
littéralement autour de " Mrs. Dalloway ". A peine la dernière page tournée,
je suis allée reprendre tout naturellement le livre de Virginia Woolf qui dormait depuis
près de quinze ans dans ma bibliothèque.
Eloge s'il en est de ce temps immobile, de ces moments de présent aigu où s'exacerbe
notre conscience, l'édition française que je possède (Livre de poche - Biblio)
l'illustre en couverture par cette dame très comme-il-faut promenant en laisse un cadran
de montre brisé et sans aiguilles(2).
On a pu dire que Virginia Woolf a décrit la réalité dans un style onirique mais
franchement, il n'y a rien d'onirique dans cette lente spirale qui unit le lecteur et les
personnages. Il y a la parfaite traduction de cette vie parallèle, de ce foisonnement de
pensées qui accompagnent nos gestes les plus quotidiens :
" Dans les yeux des hommes, dans leurs pas, leurs
piétinements, leur tumulte, dans le fracas, dans le vacarme, voitures, autos, omnibus,
camions, hommes-sandwiches traînant et oscillant, orchestres, orgues de Barbarie, dans le
triomphe et dans le tintement et dans le chant étrange d'un aéroplane au-dessus de sa
tête, il y avait ce qu'elle aimait : la vie, Londres, ce moment de juin.
"(3)
Ce ralenti dans un tourbillon de mots qui s'enchaînent en phrases, en paragraphes, en
chapitres vous dépose à la dernière page, pas même essoufflé, avec le sentiment
presque palpable d'avoir enfin compris quelque chose d'essentiel. Et dans la toile tissée
par ces détails anodins nous, lecteurs, comme les personnages, restons seuls. Au milieu
du foisonnement de la vie et des pensées les plus intimes, nous demeurons malgré tout
étrangers aux autres et à nous même et pourtant miraculeusement à notre place dans le
monde.
Belle réponse me direz-vous, mais quelle était la question ?
Et bien, c'est cela écrire pour moi. Lorsque la littérature atteint ce degré d'osmose
avec le lecteur, sans effets de manche, sans coup de théâtre, sans effusion de
sentiments bons ou mauvais. Quand en s'attachant à la description du monde extérieur
dans toute sa trivialité, elle offre le portrait du plus profond de l'âme. Lorsqu'elle
arrête le temps pour l'étirer ou le condenser, pour en faire ce qu'il a toujours été :
une mesure purement subjective que nous pouvons enfin nous réapproprier.
Anita Beldiman-Moore
(1)Michael CUNNINGHAM - " Les heures " - Paris : BELFOND (Littérature
étrangère), 1999 - ISBN : 2-7144-3643-9
(2) le dessin est de Rozier-Gaudriault
(3)Virginia WOOLF - " Mrs. Dalloway " - Paris : LIVRE DE POCHE (Biblio), 1982 -
ISBN : 2-253-03058-9
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