|
Le meurtre et le mouvement. Le mouvement et les flux. Les pensées liées
de Watzlawick qui perdent le fil. Avoir le visage crispé, creusé et sale,
revenir droit dans le mille, se remettre les idées en place et marcher
en ligne, l'agitation qui calme et qui torture - se sentir violemment
mourir - contredire et nier, contredire, nier, et la survie du concept
qui tient au plaisir qu'on tire à le réfuter. Il s'agit de ne surtout
pas oublier que toute l'erreur provient de cette séparation malsaine entre
le " je " et son attribut - il s'agit vraiment de conceptualiser l'émotion,
la schématiser, je veux dire en faire un schème et l'appliquer à tout,
le " je conscience maintenant ", multiple, un et linéaire, l'homme sensible
qui est comme dans sa tête, sans poumons, sans bras, sans pieds et sans
membres : l'homme sensible qui est comme terriblement sans corps.
Bien sur, un mot pour chaque chose et l'indicible enfin dit. On pourrait
parler de philo comme on parlerait de littérature - à voix haute et le
front qui rougit. Garder à l'esprit qu'elle est affaire de meurtres et
d'abandons au meurtre. Un ramassis de phénomènes auxquels le sage donne
un sens. La logique qui guide, la métaphysique absolue et paisible, touchée
du doigt par le mystique qui bande devant une vérité qu'il s'est construite.
Cracher sur les joies futiles et vomir l'éphémère par vertu. La métaphysique
ou l'ontologie, en tant que terre promise philosophique. Le philosophe
qui donne un sens, le philosophe qui n'a pas de sens, le philosophe pathétique
et pathétiquement perdu, larve sclérosée, fade et sombre cervelle sur
pattes. On l'entend parfois parler d'un doute salvateur, puissant. Et
le psychotique qui se lacère les bras et balance la tête rouge pour le
faire fuir, ce satané doute, maudit, le doute comme fatalité, " le diable
qui vendrait son âme s'il n'était le diable ", plutôt que de douter. Le
doute comme souffrance à échelle exacerbée, le doute qui s'impose de lui-même
à un certain nombre d'élus maudits qui ne trouvent alors pas d'autre voie
que celle de se faire souffrir physiquement pour oublier, se faire violemment
mal pour se convaincre de quoi que ce soit et surtout pour sentir. Exsangue,
épuisant. Tout à fait invivable et dangereux. Le doute, c'est se mordre
les lèvres et se tordre les bras. Rouge. Artaud qui niait régulièrement
avoir une pensée. Ne pas savoir exister, insupportable et ignoble, l'agonie
du néant, voilà ce que c'est, le doute.
Non, non, la philo c'est tout autre chose. Ce n'est d'ailleurs pas plus
réfléchir que douter, parce que les artistes et les mathématiciens n'ont
comme vraiment pas attendu la philo pour ça. Deleuze dirait que la définir
de cette façon, ce serait tout lui donner pour tout lui reprendre. Non,
ce qui revient à la philo, je veux dire ce qui lui revient exclusivement,
c'est la création de concepts renvoyant au philosophe. La mort de la métaphysique,
de l'ontologie, on s'en contente bien et du reste, parler de l'utilité
de la philo est un sujet très creux et très niais. Le concept en tant
qu'intrinsèque au philosophe, le concept en tant qu'extrinsèque aussi,
et la philo comme but tiré de l'avant. Il s'agissait de penser à définir
la philo avant de penser à en faire ; il est vrai pourtant que le sujet
ne se prête pas au cadre d'un 'banquet'. Mais quand on est arrivé au bout
du tunnel métaphysique, qu'on a dansé sur sa tombe ou qu'on l'a pleuré,
il ne reste plus que le nihilisme mauvais à la cervelle qui se disait
l'amie du Bien-Fondé. Parce que dire qu'une question a une valeur en soi,
c'est une réponse grotesque, pitoyable disons, au paradoxe du Ménon.
Poser la philo comme création de concepts, c'est poser le miraculeux
ou, pour ainsi dire, c'est réincarner le philosophe. Le concept qui est
intrinsèque et extrinsèque, le concept qui se pose en soi une fois créé,
légitime, et qui, en quelque sorte, appelle le philosophe, le concept
qui s'auto-positionne, indépendamment et nécessairement. Parce que Dieu
est omniscient par définition, parce qu'il est créateur de concepts, le
philosophe peut enfin refaire de la philosophie, c'est-à-dire viser à
la connaissance.
|