Le concept est sensuel.

par nicolas saez
 

C'est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez.
(Albert Camus)

Le meurtre et le mouvement. Le mouvement et les flux. Les pensées liées de Watzlawick qui perdent le fil. Avoir le visage crispé, creusé et sale, revenir droit dans le mille, se remettre les idées en place et marcher en ligne, l'agitation qui calme et qui torture - se sentir violemment mourir - contredire et nier, contredire, nier, et la survie du concept qui tient au plaisir qu'on tire à le réfuter. Il s'agit de ne surtout pas oublier que toute l'erreur provient de cette séparation malsaine entre le " je " et son attribut - il s'agit vraiment de conceptualiser l'émotion, la schématiser, je veux dire en faire un schème et l'appliquer à tout, le " je conscience maintenant ", multiple, un et linéaire, l'homme sensible qui est comme dans sa tête, sans poumons, sans bras, sans pieds et sans membres : l'homme sensible qui est comme terriblement sans corps.

Bien sur, un mot pour chaque chose et l'indicible enfin dit. On pourrait parler de philo comme on parlerait de littérature - à voix haute et le front qui rougit. Garder à l'esprit qu'elle est affaire de meurtres et d'abandons au meurtre. Un ramassis de phénomènes auxquels le sage donne un sens. La logique qui guide, la métaphysique absolue et paisible, touchée du doigt par le mystique qui bande devant une vérité qu'il s'est construite. Cracher sur les joies futiles et vomir l'éphémère par vertu. La métaphysique ou l'ontologie, en tant que terre promise philosophique. Le philosophe qui donne un sens, le philosophe qui n'a pas de sens, le philosophe pathétique et pathétiquement perdu, larve sclérosée, fade et sombre cervelle sur pattes. On l'entend parfois parler d'un doute salvateur, puissant. Et le psychotique qui se lacère les bras et balance la tête rouge pour le faire fuir, ce satané doute, maudit, le doute comme fatalité, " le diable qui vendrait son âme s'il n'était le diable ", plutôt que de douter. Le doute comme souffrance à échelle exacerbée, le doute qui s'impose de lui-même à un certain nombre d'élus maudits qui ne trouvent alors pas d'autre voie que celle de se faire souffrir physiquement pour oublier, se faire violemment mal pour se convaincre de quoi que ce soit et surtout pour sentir. Exsangue, épuisant. Tout à fait invivable et dangereux. Le doute, c'est se mordre les lèvres et se tordre les bras. Rouge. Artaud qui niait régulièrement avoir une pensée. Ne pas savoir exister, insupportable et ignoble, l'agonie du néant, voilà ce que c'est, le doute.

Non, non, la philo c'est tout autre chose. Ce n'est d'ailleurs pas plus réfléchir que douter, parce que les artistes et les mathématiciens n'ont comme vraiment pas attendu la philo pour ça. Deleuze dirait que la définir de cette façon, ce serait tout lui donner pour tout lui reprendre. Non, ce qui revient à la philo, je veux dire ce qui lui revient exclusivement, c'est la création de concepts renvoyant au philosophe. La mort de la métaphysique, de l'ontologie, on s'en contente bien et du reste, parler de l'utilité de la philo est un sujet très creux et très niais. Le concept en tant qu'intrinsèque au philosophe, le concept en tant qu'extrinsèque aussi, et la philo comme but tiré de l'avant. Il s'agissait de penser à définir la philo avant de penser à en faire ; il est vrai pourtant que le sujet ne se prête pas au cadre d'un 'banquet'. Mais quand on est arrivé au bout du tunnel métaphysique, qu'on a dansé sur sa tombe ou qu'on l'a pleuré, il ne reste plus que le nihilisme mauvais à la cervelle qui se disait l'amie du Bien-Fondé. Parce que dire qu'une question a une valeur en soi, c'est une réponse grotesque, pitoyable disons, au paradoxe du Ménon.

Poser la philo comme création de concepts, c'est poser le miraculeux ou, pour ainsi dire, c'est réincarner le philosophe. Le concept qui est intrinsèque et extrinsèque, le concept qui se pose en soi une fois créé, légitime, et qui, en quelque sorte, appelle le philosophe, le concept qui s'auto-positionne, indépendamment et nécessairement. Parce que Dieu est omniscient par définition, parce qu'il est créateur de concepts, le philosophe peut enfin refaire de la philosophie, c'est-à-dire viser à la connaissance.