Il m'est arrivé récemment une chose effroyable : Jacques Teissier m'a proposé d'animer
Doxa et les échanges qui en découlent sur le forum (sous la rubrique philo). J'ai tout
de suite trouvé l'idée emballante, je me suis dit : mais oui, quelle bonne idée, après
tout, je suis quand même un assez gros consommateur de " littérature d'idée
", ce serait bien de m'essayer, comme ça, en toute simplicité, à partager des
réflexions, je sais pas, à partir de situations très quotidiennes par exemple, et d'en
profiter pour glisser ici et là quelques fragments des uvres de mes ratiocineurs
favoris, histoire de montrer qu'ils ne sont pas si abstrus et éthérés qu'il n'y paraît
au premier coup d'il et aussi qu'au fond, la littérature d'idée, celle des
philosophes comme les autres, nous appartient et qu'on peut très bien en tirer ce qui
nous convient sans toujours passer par les interprétations savantes et résolument
ésotériques de nos universitaires adorés qui n'aiment rien tant que de ne s'adresser
qu'à eux-mêmes. Ah! Quel beau programme mes amis, et que de nobles intentions!
J'étais donc chez moi en train de me débattre avec un portrait de Gainsbourg que
j'essayais désespérément de peindre (ça n'a l'air de rien, je sais, mais rendre avec
justesse l'esprit qu'abrite une gueule aussi typée, c'est pas de la tarte, surtout que
là, on parle de quelqu'un qui a vraiment tout fait pour masquer sa sensibilité)
Bref j'étais là, un pinceau dans chaque main, un autre dans la bouche, me précipitant
dans la salle de bain avec mon barbouillage à la main pour le foutre sous la douche une
énième fois (j'utilise un papier diablement résistant), histoire d'éliminer quelques
couches partiellement séchées, pour introduire un peu d'aléa dans le processus, je ne
sais trop, enfin, invoquer les puissances hasardeuses pour que se révèle enfin à moi ce
que je cherchais sans trop savoir ce que c'était, vous voyez? Bref, je suais sévère
pour qu'enfin la fièvre m'habite et que se dénoue l'énigme Gainsbourg que j'étais à
m'inventer. Comme ça se passe toujours, j'ai carrément perdu la tête et dans la fougue
j'ai totalement oublié Gainsbourg pour faire éclater la couleur et la vie; et merde si
à la fin c'était pas lui! Vous pouvez imaginer la tronche que ça lui a value
Vaguement extraterrestre
J'étais pas mécontent du résultat quand même; bon,
d'accord, c'était pas du tout ce que je voulais faire au départ, mais alors là pas du
tout, je lui avais d'abord peint un arrière-plan soigneusement choisi pour bien illustrer
son rapport aux femmes assez contradictoire, il me semble (je veux dire : l'image publique
d'un côté, et ses rapports réels avec les femmes de sa vie de l'autre), et voilà qu'à
la dernière seconde j'avais couvert tout ça d'un jaune vibrant où dansaient des formes
aux accents vaguement africains
Et vous savez quoi? J'ai mis un certain temps à
m'en rendre vraiment compte, mais j'avais peint Gainsbourg dans la peau d'un Noir! Et le
fond, les motifs, tout ça, ben c'était tout bonnement des réminiscences de la peinture
de Miles Davis
J'ai pas du tout vu venir le coup mais " Black Gainsbourg
", Gainsbourg-Davis, je crois pas que ce soit une association purement fortuite, vous
voyez? Mais donc, tout au long de ce combat désespéré avec les couleurs et le papier,
vous imaginez bien que je me torturais les méninges pour trouver un sujet de réflexion
susceptible d'amorcer ma collaboration à Doxa, un truc qui illustrerait du même coup
l'esprit que je souhaitais lui insuffler. Et c'est là que je suis passé brusquement de
l'enthousiasme à l'effroi
Tandis que je délirais sur le papier, je fus brusquement assailli par cette série de
questions qui n'ont sans doute rien de bien étonnant, étant donné que j'avais comme qui
dirait les deux pieds dedans :
Que vient faire le besoin de spiritualité, de transcendance dans nos vie? Quel est son
rapport à l'art? Et l'expression artistique de ce besoin n'est-elle pas toujours en
contradiction avec les courants de pensée dominants? En somme, l'expression artistique du
besoin de transcendance n'est-elle pas toujours ignorée socialement et n'est-elle pas, en
un sens, une philosophie en action également répudiée par la philosophie dominante? Une
philosophie absolument subversive et pour cette raison toujours systématiquement tuée
dans l'uf par tous les pouvoirs de tous les temps (du moins dans ce que notre
culture nous laisse entrevoir de notre civilisation et soupçonner de tout ce qu'elle
n'est pas) et, en premier lieu, par les pouvoirs les plus mineurs : ceux de l'art et de la
philosophie officiels. (Là, autant le reconnaître tout de suite, je perdais franchement
les pédales!)
Mais d'où diable je sortais des conneries pareilles?
D'abord, je venais de me baiser impitoyablement moi-même avec la première question qui
me ramenait à une de mes indéracinables interrogations obsessionnelles : mais qu'est-ce
que je suis censé être venu foutre dans cette connerie d'existence ou, plus
formellement, quelle est la finalité de l'expérience humaine? Merde! J'étais pas loin
de l'uf ou la poule là, non? Pourtant, malgré tous mes efforts, si j'arrive à
vivre sans peine en négligeant la généalogie ovipare, pas moyen d'esquiver cette
histoire de finalité à mon existence. (D'ailleurs, en fouillant dans mes propres
élucubrations, je suis tombé sur une tentative déjà ancienne et un peu puérile de
présentation de ma " démarche artistique " - claudication serait plus juste -
où je me décrivais comme un " fervent lecteur cultivant une curiosité débridée
dont l'éclectisme apparent dissimule un souci frôlant l'obsession : établir dans quelle
mesure la quête d'une finalité à l'expérience humaine découle des exigences
implicites du langage "
) Me voilà donc à fouiller les entrailles de ma
bibliothèque, histoire de rester fidèle à ma première intention (partager non
seulement mes réflexions mais aussi mes lectures)
Vous auriez vu le résultat!
Étalées sur le plancher du salon, de jolies petites piles où je devais dénicher
quelques citations clés qui donneraient un aperçu des différentes attitudes à l'égard
de cette épineuse question : on y trouvait, selon un premier tri grossièrement basé sur
la discipline (science, psycho, philo, logique), Laborit, Reeves, Jung, Laing, Camus,
Schopenhauer, Bataille, Rosset, Cioran, Sartre, Wittgenstein et je sais plus qui d'autre
(j'avais laissé tomber Kierkegaard et toutes les réponses religieuses et donc aussi le
bouddhisme et ses " dérivés ")
Vous pensez bien que c'était pas la chose à faire
Déjà que, sur l'insistante
recommandation d'un ami, je m'étais finalement décidé à me taper " Le matin des
magiciens ", tout ce remue-ménage livresque m'a totalement égaré dans toutes
sortes de directions, si bien que notre pauvre Jacques n'a plus entendu parler de moi
pendant des semaines, j'ai totalement déserté le forum, négligé le comité de lecture
auquel je collabore, sans parler des nécessités quotidiennes, vous savez, bouffer, se
laver, chercher un boulot et le reste, tout ça pour en être à la fin au même point
qu'au début : désemparé devant une question qui me dépassait mais que je devais tout
de même affronter avant de pouvoir aller plus loin. Ben mes vieux, comme collaboration,
ça promettait
À la première question que je me posais, c'était tout juste si
j'allais pas tout droit me foutre au fleuve!
Inutile de vous dire qu'avec tout ce que la littérature renferme de réflexions sur
" le sens de la vie ", je serais bien en peine de faire la synthèse du peu que
j'en ai saisi ou retenu
Je me suis donc avisé que le mieux était de toute façon
d'envisager la question de la façon la plus primaire possible (autant reconnaître tout
de suite mes limites); après tout, y avait quand même pas trente-six possibilités. Soit
l'existence humaine participe d'une finalité, soit non. Si une telle finalité existe,
soit elle est connaissable, soit elle ne l'est pas. Et si elle n'existe pas, soit on peut
en être sûr, soit on doit le présumer. Il y a aussi une autre alternative : la
finalité ne précède pas l'existence mais est, par elle, à créer (je pense, notamment,
à l'existentialisme de Sartre). (Bon, si j'ai oublié quelque chose, faut pas hésiter à
me le dire
)
En dehors de Schopenhauer et Cioran qui la nient carrément, chez la grande majorité des
auteurs que j'ai lus qui se sont directement ou indirectement penchés sur la question, je
dois dire que domine nettement la conviction de l'impossibilité d'appréhender une telle
finalité. D'ailleurs, c'est au fond également la position des croyants qui s'en
remettent de diverses façons sur ce point à " l'impénétrabilité des desseins de
Dieu "
Ce qui tombe, bien sûr, sous le sens : notre existence n'est
manifestement pas une fin en soi puisqu'elle est inexorablement vouée à
l'anéantissement. Si, par conséquent, cette existence participe d'une finalité qui la
dépasse, comment cette dernière nous serait-elle perceptible; pourquoi et, surtout,
comment l'instrument saurait-il à quoi il sert? Comme le dit Ronald D. Laing (dans "
Les Faits de la vie ") : " Le cerveau fait partie de l'ensemble des objets du
monde phénoménal. Comment, en tant qu'élément de l'ensemble qu'il nous faut décrire,
peut-on l'utiliser pour décrire l'ensemble globalement, tous les éléments de
l'ensemble, y compris lui-même? "
Toutefois, cette constatation strictement logique ne nous débarrasse pas pour autant du
besoin de saisir le sens de l'existence, du sentiment de la nécessité qu'un tel sens
existe. À cet égard, la position de Schopenhauer est remarquable d'une lucidité que la
philosophie " officielle " a malheureusement toujours négligée (je vous invite
à lire à ce sujet " Schopenhauer, philosophe de l'absurde " de Clément Rosset
- un beau livre, bref et limpide, chose fort rare en ce domaine) : bien qu'en dernière
analyse, Schopenhauer nie toute finalité à l'existence, il n'en constate pas moins la
suggestion constante dans toutes les manifestations de la vie - tout en effet, dans la
remarquable organisation de la nature, semble tendre vers une fin. Et bien sûr,
ultimement, on ne peut manquer d'assimiler cette perception constante d'un but à
l'organisation de la matière à la structure même de l'instrument de la pensée qui la
scrute : le langage. À ce sujet, la terminologie utilisée par Henri Laborit pour aborder
la question du sens de la vie dans son " Éloge de la fuite ", me semble assez
révélatrice : "
pouvons-nous tenter de comprendre le " sens ",
c'est-à-dire la signification, le contenu sémantique, supporté par l'organisation
d'ensemble des processus vivants qu'offrent à notre observation les individus qui
constituent les espèces vivantes au sein de la biosphère? Et parmi ces espèces, le
" sens " de la vie d'une espèce qui nous intéresse particulièrement,
l'espèce humaine?
Les notions et les faits liés à la connaissance de la matière,
de l'énergie et de l'information, nous ont ainsi permis de mieux comprendre comment les
lettres du message étaient assemblées. Nous avons, avec la physique et la biologie
contemporaine, débouché sur la syntaxe des processus vivants. Serons-nous jamais
capables d'en comprendre la sémantique? Que veut dire le message dont nous disséquons la
structure? Y a-t-il même un signifié à transmettre? Dans l'ignorance de celui-ci, la
Vie peut-elle avoir un sens? Nous sommes dans la position de quelqu'un ayant en main un
papier couvert de signes, qui se croirait dépositaire d'un message rédigé dans une
langue qu'il ignore, persuadé qu'il lui faut le porter dans les meilleurs délais
possibles vers un destinataire qu'il ne connaît pas. Il a beau connaître parfaitement la
structure physico-chimique de l'encre et papier, celle du moyen de communication qu'il a
choisi, le principe du moteur à explosion par exemple, il ne peut être sûr que ce
papier qu'il a entre les mains est un message, que ce message a été rédigé par
quelqu'un, voulant en informer un autre, non plus que du sens de cette information. "
Ainsi donc, il semble évident que, quelle que soit l'attitude que nous choisissions,
reconnaître ou refuser une finalité à notre existence, nous ne pouvons nous
débarrasser de la constante insistance de cette dernière à exiger de nous que nous lui
en attribuions un, pas plus que nous ne pouvons asseoir ce choix sur aucune certitude.
Jung dira par exemple (dans " Ma vie ") : " Le sens de mon existence est
que la vie me pose une question. Ou inversement, je suis moi-même une question posée au
monde et je dois fournir ma réponse, sinon j'en suis réduit à la réponse que me
donnera le monde. Telle est la tâche vitale transpersonnelle, que je ne réalise qu'avec
peine. " La réponse serait donc à découvrir ou à inventer
Hubert Reeves,
quant à lui, déclare dans " L'heure de s'enivrer " : " L'univers engendre
la complexité. La complexité engendre l'efficacité. Mais l'efficacité n'engendre pas
nécessairement le sens. Elle peut aussi engendrer le non-sens.
Il revient à
l'être humain de donner un sens à la réalité. " Mais, en tout cas, on ne peut
ignorer la question. On peut par contre, nous l'avons vu, répondre à la question d'un
sens à la vie par la négative. Cependant, cette négation ne peut jamais se réduire à
un simple haussement d'épaules. Au contraire, c'est certainement l'attitude la plus
exigeante puisqu'elle implique de lutter sans relâche contre l'appel incessant du sens,
c'est une attitude toute de tension que très peu d'individus peuvent soutenir : elle
s'appuie sur un postulat impossible à fonder avec certitude (tout comme son contraire)
mais qui, de plus, va systématiquement à l'encontre de nos élans les plus profondément
enracinés.
Ce que je peux dire pour mon propre compte, c'est que bien que je reconnaisse ce que ma
propre finalité a d'inconnaissable, je ne puis me résoudre à la nier, pas plus que je
n'arrive à me convaincre qu'il ne m'est pas possible, en quelque façon, d'au moins la
" rencontrer ", ne serait-ce que furtivement. C'est un volet que je n'ai pas
abordé mais il me semble qu'au-delà des efforts strictement rationnels pour
l'appréhender, certains états " extra-lucides ", satori, transes, extases,
nous mettent possiblement en " contact " avec notre propre finalité. Mais ce
n'est guère de ma part, je l'avoue, qu'une intuition
L'idée d'une finalité à
créer, elle, me semble la plus pernicieuse; j'y vois surtout une dérobade
anthropocentrique un peu présomptueuse. (Reeves, d'ailleurs, dira un peu plus loin dans
l'extrait cité plus haut : " Si nous avons un rôle à jouer dans l'univers, c'est
bien celui d'aider la nature à accoucher d'elle-même. " L'enfant aidant sa mère à
accoucher d'elle-même? L'image est fort jolie certes, mais sa fécondité me semble assez
douteuse
) En fait, ce qui me semble le plus délicat, c'est la relation véritable
que nous entretenons, dans nos vies, au quotidien, avec la question du sens
L'attitude la plus courante consiste, il me semble, à ignorer ouvertement la question (le
haussement d'épaules). Même les prétendus " croyants " se débarrassent le
plus souvent du problème en affirmant croire en Dieu, mais cette croyance se manifeste
rarement autrement que dans cette commode affirmation, nullement en actes (ce qui est
peut-être une chance lorsqu'on songe au pathétiques manifestations de " foi "
que nous offrent les intégristes, par exemple)
Ce refus d'affronter la question du
sens de nos vies me semble même, pour être tout à fait franc, assez inquiétant. Ce que
je perçois très clairement, en tout cas, c'est que ceux qui refusent de se poser la
question n'en agissent pas moins constamment en vertu de " nécessités " qui
sont bien loin d'être réductibles à de simples mécanismes d'adaptation et de survie.
À vrai dire, plus que jamais me semble-t-il, l'escamotage de la question du sens nous
amène à agir presque exclusivement en réponse à des exigences purement symboliques
dont nous devenons rapidement les plus lamentables jouets.
Je suis désolé de nous ramener si brusquement sur terre, mais vous savez comme moi que
de prétendus " impératifs économiques ", à l'échelle planétaire, servent
actuellement à masquer (quand on ne prétend pas grossièrement les justifier) des
abominations intolérables aussi bien qu'à déterminer indirectement ce que la très
grande majorité d'entre-nous font de leurs vies. Si vous ne vous posez pas la question du
sens de votre existence, d'autres répondent à votre place : vous servez leurs
intérêts. C'est une chose tout à fait ahurissante pour moi de constater à quel point
les gens que je côtoie chaque jour admettent si aisément que richesse et argent sont
synonymes, à quel point ils adhèrent sans plus de réflexion à des impératifs purement
arbitraires et forgés de toutes pièces par des intérêts évidents comme s'il
s'agissait de lois naturelles incontournables
En prétendant simplement remplir
leurs " devoirs ", les esclaves privilégiés de notre si adorable économie
" libérale " contribuent à ce qui pourrait bien être le processus de
destruction le plus colossal et insensé jamais encore même imaginé sur cette planète,
et ceci, en réponse inconsciente à un véritable culte. En refusant d'envisager en actes
la question du sens de leur existence, ils n'en agissent pas moins en vertu de la foi en
une finalité qu'ils refusent de reconnaître : l'accroissement du Capital. Et je ne le
dis pas pour dévier vers des considérations socio-politiques mais simplement parce que
c'est une évidence que nous ne cessons de nous cacher : on ne se débarrasse pas de la
nécessité d'une finalité à notre existence en éludant la question.
Mais, vous l'avez sans doute oublié, si j'ai abordé cette question, c'est que dans le
délire issu de mon combat avec l'esprit d'un Gainsbourg inopinément africanisé, j'avais
été saisi de cette fulgurante intuition que l'art constituait justement, à l'instar de
certaines pratiques religieuses, une tentative de réponse à la question de la finalité
de l'expérience humaine, que l'art était, ou du moins pouvait être, en un sens, une
philosophie en actes. Je ne parle évidemment pas de l'art devant lequel on s'aplatit
d'admiration béate mais bien de l'art comme pratique. Et je suggérais que c'était
précisément le rapport à l'art privilégié par notre culture qui nous privait des
bénéfices de cette possible réponse
Mais je vais m'arrêter là pour tout de
suite parce que, hein, quand même, y en a qui doivent déjà avoir une indigestion de mes
salades alors je garde ça pour ma prochaine contribution à Doxa
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