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Le livre noir de la psychanalyse
Catherine Meyer, (sous la direction de), Le livre noir de la psychanalyse, vivre, penser et aller mieux sans Freud.
Paris, Éditions des Arènes, 829 pages.
C’est la rentrée. Nous avons donc droit à un livre « noir » de plus ! Chaque dite rentrée littéraire ne se doit-elle pas d’annoncer ce genre de publication. Il y eut déjà Le livre noir du communisme, nous avons aussi à disposition le Livre noir de Saddam Hussein, celui de serial killer, celui enfin de l’insécurité. Avis aux collectionneurs, il y a aura bientôt de quoi ouvrir une bibliothèque de « livres noirs ». Un fil rouge traverse ce genre de littérature à l’estomac : déplorer puis dénoncer une massification des victimes, une maltraitance généralisée, un empire du mal que protège une odieuse chape de silence.
Catherine Meyer, copieusement assistée de ses quatre mousquetaires Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer, sont las de voir la psychanalyse bien se porter en France, en passe de gagner sa reconnaissance dans l’opinion, et ils se lancent dans une grande croisade. Après le camouflet que fut pour eux le retrait d’un rapport de l’INSERM du site du ministère de Santé (rapport dont la synthèse fut, sans l’accord des tous les experts pressentis, forcée en faveur des TTC), il s’agit tout bonnement pour nos cinq héros de relever le museau et de se draper dans les plis d’une grande et juste cause. Leur tâche herculéenne sera de voler au secours des Argentins et des Français, derniers peuples encore égarés par leur vénération du freudisme, alors que, prétendent à tort les contributeurs, ailleurs Freud a fait son temps. Ailleurs c’est-à-dire principalement aux U.S.A., au Canada et dans la plupart des pays d’Europe du Nord. Je note, au passage que ce genre d’affirmation géographique est très fantaisiste. De sorte que, si ce n’est pour ces drôles de Français et pour ces étonnants Argentins, les épigones de Freud ne sont plus qu’une médiocre légion en déroute, ayant ruiné son crédit et perdu le tout de son influence. Oui, pensent et clament ces nouveaux sauveurs de la santé mentale rectifiée par la vieille tendance comportementaliste, boutons Freud, Lacan, Dolto, et par-dessus le marché Deleuze, hors de l’hexagone et les Français seront de bien meilleure humeur, moins tristounets, plus « en forme » et moins enclins, les pauvrets, à se prendre la tête en s’aliénant aux sculpteurs de chimères. Voilà le point de départ, voilà l’enjeu, voilà toute l’ambition, voici, enfin, la chose éditée!
Et certains parmi les plus humbles et les plus dévoués des cliniciens se référant, comme de juste, à Freud, à Winnicott, Dolto, Klein ou Lacan, se sentent gagnés par le découragement devant la violence et la grossièreté de cette attaque. Eh bien non ! faisons face !
Réagissons et considérons donc cet esquif aux flancs chargés de tempêtes que nous avons entre les mains : c’est un gras pavé où s’agglutinent sans méthode des contributions éparses et très inégales. Elles sont, de plus, fort contradictoires entre elles. Que d’écarts, en effet entre le rapport à Freud que cultive Mahony (plutôt enclin à reconnaître sa dette au maître viennois) et celui de Cottraux (figure exemplaire du dépité haineux et jaloux). De même les propos de Pignarre sur la dépression n’ont pas cet aspect de cavalerie lourde anti-psychanalytique où s’ébroue et s’échoue un Déglon survolté jusqu’à l’indécence dans son épuisant « Comment les théories psychanalytiques ont bloqué le traitement efficace des toxicomanes et contribué à la mort de milliers d’individus » (sic, mais si on publie ça !). Tout cela mis bout à bout donne l’impression d’un ramassis de vieilles acrimonies sans cohérence et totalement dénuées de la moindre perspective scientifique. Une seule constante : la qualité généralement consternante du style employé. Lire posément la plupart des contributions, manifestement écrites à la diable, est une triste épreuve pour le lecteur. Rien n’est plus navrant que ce qui s’y montre : le caquet d’une polémique sans style et sans panache ! Ah ! que doit périr d’ennui une malheureuse phrase de Déglon dans un texte de Cottreaux ! A-t-on vu la langue française à ce point ratiboisée, enlaidie, alourdie, exténuée de mollesses et de boursouflures ? Et cela dure 819 pages ! Les auteurs veulent réduire Freud à néant… jalousie de plumitif peut-être aussi. Au vrai, il serait vain de considérer la parution de ce livre comme un drame, et dérisoire de faire grand cas de son contenu en tentant de démêler de son ivraie un hypothétique bon grain. Ce serait, en tout cas, très exagéré. Car finalement la seule impression qui reste un peu, une fois passées quelques crises de fous rires, est celle d’une immense déception. Qui pense encore que les psychanalystes n’auraient pas besoin, aujourd’hui, de s’engager dans des débats critiques concernant et les notions cardinales de leur champ : le statut de l’inconscient, la notion d’affect, et les dimensions politiques de leur présence : de la psychanalyse et de sa place dans les institutions de soins, de son lien à la folie, de son rôle dans les institutions d’enseignement, et, enfin, de son rapport à l’État !
La psychanalyse a eu, en France de prestigieux critiques dont Ricœur, et plus décisivement Lévi-Strauss, Foucault, Guattari et Deleuze. Bien évidemment nul ne saurait attendre des signataires du pensum recensé ne serait-ce que l’amorce de l’ouverture intellectuelle et culturelle dont ces prestigieux auteurs d’antan firent presque constamment preuve. C’est que nous sommes passés du règne des critiques au régime des calomniateurs et des détracteurs. Il ne s’agit plus de ferrailler avec Freud ou avec Lacan, mais de les récuser. Or, cette récusation – qui s’en étonnerait vraiment- se fait au prix d’une régression notionnelle et épistémique confondante. Avec toute la rage des amoureux déçus par la Dame psychanalyse, ce Livre noir, pour mieux remâcher sa rage et son chagrin, retourne aux artifices surannés d’un scientisme de cafétéria. Cette prétention à la science est une scie. Elle suppose qu’un clair enchaînement des propositions conduise inéluctablement à une claire mise en marche des actions. Ce qui, dit en d’autres termes, signifie qu’une bonne connaissance des schèmes neuronaux puisse renseigner sur une bonne prescription des conduites. Seul le naïf pourra ici se retrouver. Dégonflons la baudruche quand bien même elle pavane. Et faisons le en trois étapes. D’abord permettez moi de ne pas vous engager à confier à la science le soin de régler les plus chers de vos malentendus dans ce qui de votre vie professionnelle et sentimentale est savoureusement perturbé par vos désirs. Mieux vaut lire les horoscopes. C’est là une notation banale, faite par bien d’autres avant moi, dont Melman, et salutaire à rappeler. Envisageons ensuite la généalogie fantasque que nos scientistes façonnent entre neurosciences et comportementalisme. Si la psychanalyse est issue de la neurologie et des débats internes à cette discipline naissante, si ensuite elle a su nouer des dialogues avec d’autres sciences dont l’anthropologie et le droit, le comportementalisme n’a pas un lien aussi net avec le domaine scientifique. les thérapies comportementalistes, qui sont des rééducations, sont plutôt, depuis Watson, un sous produit de la lecture psychologique des thèses psychanalytiques du moi fort et elles ne s’opposent aux pratiques psychanalytiques avec virulence que très récemment et pour des raisons de marché bien davantage que d’épistémologie. Au reste, et c’est mon troisième argument, il n’est aucun chercheur sérieux en neuroscience qui affirmerait que l’on est en droit de déduire d’un montage neuronal un montage comportemental. Le référent neural est une pure chimère, gonflée comme un artifice pour des raisons de racolage commercial, le plus souvent.
Les psychanalystes anglo-saxons le savent bien qui seraient tout de même fort surpris de constater que l’on considère les U.S.A comme un pays « rincé » de la référence freudienne. Cela est faux, consultons donc les programmes des universités de psychologie d’Amérique du Nord pour nous faire une meilleure idée des forces en présence.
Revenons un moment sur la déconstruction opiniâtre de la statue de Freud tentée dans ce Livre noir. Freud n’aurait rien inventé puisqu’il prend appui sur des trouvailles et des acquis antérieurs. Telle est encore une thèse chère à Van Rillaer qui exige de revoir totalement l’histoire de Freud et du freudisme. Or, en 2005, nul n’irait faire encore gloire à Jones d’être le seul historien de la psychanalyse. À l’hagiographie inévitable et à la fantaisie rétrospective et féconde d’un Anzieu, succèdent des constructions d’épistémologues (Assoun) et d’historiens plus que recevables dont celles d’Ellenberger, Gay, ou Rodrigué. Il ne s’agit en rien pour ces chercheurs sérieux de régler des comptes, mais d’établir des faits, des filiations, des tensions, de situer plus exactement le contexte de l’invention freudienne. Le beau livre de Nathan Hale sur la réception de la psychanalyse en Amérique (USA) et le travail plus récent encore de Carmen Lucia Montechi Valladares de Oliveira consacré à l’histoire de la psychanalyse au Brésil expliquent bien dans quel contexte Freud a pu être entendu, comment il a pu échanger aussi avec ses correspondants étrangers. La démarche freudienne se construisait beaucoup plus dans l’échange qu’il n’y paraît de prime abord. Son discours, ses recherches, ses théorisations ne se passaient ni de filiation, ni de controverses, ni d’emprunts raisonnés. Mais quel discours scientifique irait autrement se construire ? Où est ici le procès à instruire ? La force de la pensée de Freud fut d’unifier des doctrines éparses (celles de Broca, de Lipps, puis celle de Beard, puis celle de Janet, par exemple), de les discuter et aussi de les subvertir. La psychanalyse n’a pas inventé l’inconscient pas davantage qu’elle n’a inventé l’instinct. Mais elle a dynamité ces deux notions afin de les placer au cœur de la condition humaine, et a créé la métapsychologie dynamique, topique, économique, la sexualité infantile inconsciente et la notion de « pulsion « - soit une heuristique beaucoup plus vaste que le moralisme adaptatif des représentants de commerce des TTC. De sorte que toute la théorie du symptôme s’en est trouvé bouleversée au profit d’un art de la lecture du fait psychique au singulier. Voilà ce qui répugne aux détracteurs féroces : cette science et cette pratique du singulier dont le psychanalyste ne peut faire fi. Voilà ce qui doit être dénoncé comme ascientifique au regards d’idéaux qui fleurent continûment un parfum très XIX° siècle de scientisme et de mise au pas. Et, nous l’avons montré suffisamment, la prétention à la science participe dans ce livre du bluff le plus grossier.
Mais rédigeant cette critique, je me surprends à quelques naïvetés. Que vaut-ici cette épistémologie rudimentaire dont j’ai assommé mon lecteur ? Car, est-ce seulement au nom de la science que nos auteurs ont voulu nous faire ingurgiter ce pavé indigeste ? Il est à craindre qu’une forte dose de jouissance irrationnelle ait guidé la plume des plus acharnés d’entre eux. Livre Noir … Apparaît sinon le fond du fantasme, du moins le nez du fantasque. Réduire l’ombre par la lumière. Eh bien oui cette fade prétention est par trop actuelle tant le social contemporain ne donne pas les moyens de faire avec sa part d’ombre. S’intituler « livre noir » pour dénoncer c’est déjà se prendre pour la lumière. Nous avons pu démontrer que cette lumière clignote. Il reste à indiquer aussi qu’elle vacille dans l’obscurantisme le plus fade, le plus niais. La psychanalyse a su faire place à la part d’ombre de l’humain, aux créations hybrides du jour et de la nuit, aux rêves. La psychanalyse a su donner à chacun le goût bien tempéré de l’ombre. Dans ce vilain bouquin, les chantres du plein jour s’allient aux mystagogues des banlieues, et l’ethnopsychiatrie, finissant pleinement de trahir Devereux, et plus usine à gourou que jamais, prête son bras, si peu vaillant pourtant, aux diverses tentatives de rééducation comportementalistes. Et c’est sans doute pour une raison que Devereux lui-même avait entrevue. Face au signes, symptômes et conduites que présentait le sujet, Devereux précisait souvent combien, entre le déterminisme sociologique et la causalité psychique, il y a un hiatus. Ce hiatus Devereux savait l’entendre. Ses nouveaux disciples auto-proclamés, réunis ici autour de Tobie Nathan, le résorbent dans des prescriptions comportementales d’allure exotique. Au final cette tendance rectificatrice de l’ethnopsychiatrie qui va dans la sens d’un soin ethnique file le même coton que la tendance rééducative des TTC. Colmater une solution de continuité entre la chaîne neuronale et la chaîne comportementale, colmater une autre solution de continuité entre la chaîne sociologique et la chaîne psychologique par une prescription de comportements supposés adaptés, tout cela participe de la même vision réductrice du symptôme. Tout cela se confond dans la même idéologie qui exige que la causalité intérieure ne puisse jamais influer sur le social. Et si il y a du totalitarisme dans un tel projet que souligne une telle alliance entre TTC et ethnopsychiatrie, ce n’est point parce que la science viendrait ici nous faire du mal, mais plus parce que le scientisme sert ici de bastion pour traiter de la même manière, pour tous, le rapport au social.
Se dévoile alors l’autre face du projet, qui est bel et bien politique. C’est celui de rafler la mise dans les établissements de soin et d’enseignement. La lutte sera rude. Nous la mènerons. A l’obscurantisme des rectificateurs nous choisirons le clair-obscur de la psychanalyse. Et resterons force vive de la science tant que nous poursuivrons le dialogue avec les sciences humaines, les mathématiques, et la philosophie. Et resterons en lien avec les particularités de la demande d’écoute, aujourd’hui, tant que nous affirmerons notre solidarité féconde avec la psychiatrie humaniste.
Et la psychanalyse, comme doxa et comme pratique, en sortira renforcée.
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