Une
peinture d'Emmanuel Bing
Il est devenu évident un jour que les quelques nouvelles toiles que j'avais accroché au mur formaient un ensemble.
Pas seulement du côté de la facture, ni même de l'intention : mais bien de leur intensité propre, leur densité. Cette identité, c'était le sacré. Non pas qu'il y ait une représentation voulue, ou forcée, de quelque chose de sacré, mais que le sacré transparaissait comme naturellement de la peinture.
Il s'agit là pour moi d'une intuition paradoxale. Cette intuition que ces toiles touchaient au sacré, alors que je les avais peintes sans autre discussion intérieure que la nécessité de peindre, sans aborder même la question du sujet, même si j'en pressentais vaguement la légende.
Je n'habitais pas la vie mais la mort.
Aussi loin que je me souvienne
Les cadavres se dressaient tout droit devant moi :
" Tu as beau te détourner, te cacher, renier
Tu es bien de la famille et tu seras des nôtres ce soir. "
J'étais hanté par ce poème qui ouvre le Sacré de Laure, la mère diagonale de Peignot. Hanté depuis toujours. Voici deux pages plus loin la question que Laure pose : quelle couleur a pour moi la notion même du sacré ?
Elle n'y répond d'ailleurs pas, enchaînant sur ce moment infiniment rare où la
" part éternelle " que chaque être porte en soi entre dans la vie, se trouve emportée dans le mouvement universel, intégrée dans ce mouvement, réalisée.
C'est bien là ce que repère aussi Eliade, dans Le sacré et le profane. Pour l'homme religieux, écrit-il, cette non homogénéité spatiale se traduit par une opposition entre l'espace sacré, le seul qui soit réel, qui existe réellement, et tout le reste, l'étendue informe qui l'entoure. Je ne suis pas religieux.
Ou bien je ne crois pas l'être. Ce qui m'importe, c'est bien cela, le sacré. Si l'on peut s'extirper de cette idée de religion, le sacré est pour tout un chacun ce qui le relie au réel de sa propre histoire, de sa propre historicité. Ainsi un lieu privilégié, lieu d'une rencontre ou d'une sensation, un moment d'absolu.
En regardant mes quelques toiles accrochées au mur je savais qu'elles prenaient sens par leur relation au sacré. Je n'avais à ce moment là qu'une sorte d'illumination, d'intelligence avec mon travail, je connaissais la consistance de mon propos, je l'avais découvert, presque par hasard, mais je ne savais que cette hantise du poème de Laure, et presque rien d'autre. Cette révélation que je me fis m'amena à prendre conscience d'une chose : c'était dans le caractère sacré d'une toile que je pouvais confirmer sa finitude. Il est parfois trop tôt pour lâcher, parfois trop tard.
Et pourtant il n'y a rien là de purement technique ; la beauté ne se suffit pas d'un simple geste, ce serait trop facile. Les toiles que j'ai décidé d'exposer sont des toiles qui d'une façon ou d'une autre sont du domaine du sacré. Elle tiennent du sacré, et c'est le sacré qui fait qu'elles tiennent. Il y a bien entendu une certaine étrangeté dans cette découverte. C'est pourtant cela qui m'a permis de travailler, d'aller plus loin, d'entrer dans ce qui arrivait comme hors moi à ma peinture.
Lorsque Eliade, parlant de l'espace sacré, indique que le seuil, celui de la maison, celui de la cathédrale, marque la limite, la frontière entre l'espace profane et l'espace sacré, alors aussi résonne ce vers de Georg Trakl, la douleur pétrifia le seuil, cité par Heidegger dans Acheminement vers la parole. Il y a quelque chose de la pierre. Non pas du roc. La pierre taillée, la pierre dont on a autrefois bâti les murs. La pierre autrefois touchée.
Ainsi lorsque l'espace sacré est ce lieu unique et multiple qui signifie le centre du monde, parce qu'il est ce lieu qui permet l'accès au divin, c'est aussi la mise en corps du divin, c'est à dire qu'il y a du matériel qui permet le transfert ; la colonne de Notre Dame, dont on a dit que c'était une romantique légende. Toute trace. Il est dès lors remarquable que ce qui s'apparente au divin est essentiellement de l'origine, promettant et permettant comme un retour à l'origine. Et pourtant cela nous est terriblement étranger. Cela nous est étranger du fait qu'il ne s'agirait là que d'une origine collective, forcément collective. Pourtant, il existe du sacré personnel, si j'ose dire, et celui là n'est ni divin ni collectif. Ce lieu d'enfance, telle route, les rails anciens des trams enserrés dans le goudron ou les pavés, traces d'autrefois aujourd'hui d'ailleurs disparues. Il s'agit là bien de la même matière. La matière sacrée. Le sacré est ce qui donne chair et vie à ce qui, sans lui, n'aurait pas d'existence, pas d'importance.
D'une certaine façon ces toiles sont lourdes, lourdes de cette matière supplémentaire, ineffable, qu'est le sacré.
La peinture se suffit à elle même. Le discours du peintre sur son objet est sans doute d'un obscénité sans nom. M'y résoudre c'est succomber au désir non pas d'ajouter quelque chose à la peinture, mais d'apposer à côté d'elle quelque chose qui ferait ¦uvre en soi, ce texte. Je sais pourtant qu'il est illusoire d'y parvenir.
© Emmanuel Bing, 2001
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