Une voix vient de l'autre rive


par Emmanuel Bing

sommaire de la rubrique DOXA

Responsable de la rubrique :

Emmanuel Bing

bing@club-internet.fr

 

Une voix vient de l'autre rive, par Alain Finkielkraut, Gallimard.

Là encore je finis par acheter ce livre, comme par dépit, pour être à la pointe de l’actualité littéraire, pour pouvoir répondre à ceux qui parlent de ce qui parle. Certainement je ne suis pas seul à lire. J’avais acheté, en son temps, La mémoire vaine. J’ai lu par devoir La défaite de la pensée. Comme aujourd’hui je lis Une voix vient de l’autre rive. Je ne peux pas cacher le fait que, là encore la collection blanche, Gallimard, y fait beaucoup dans mon achat et dans mon plaisir à manipuler le livre. Finkielkraut, je l’ai vu à la télévision, à diverses reprises. Jamais il n’a emporté le morceau. Jamais je n’ai pu adhérer à ce qu’il disait. C’est tout de même curieux. Je n’ai jamais pu l’écouter jusqu’au bout. L’écœurement vient avant. Pourquoi ce sentiment, pourquoi cette nausée ? Rien ne semble plus entendable ou plus moral que la parole d’Alain Finkielkraut ! Il est définitivement légitimé par ce qu’il défend !

Eh bien non. Pourquoi à chaque fois que j’ouvre l’un de ses livres ma première réflexion est-elle «  il n’en n’a toujours pas fini avec sa revendication de la mémoire juive ». Ainsi cette parole qui naît dans ma tête peut-elle, ainsi dite, résonner comme ce contre quoi il lutte. Par bonheur(1) je porte un nom juif, ce qui pourrait, à priori, m’exonérer de toute explication supplémentaire. Mais pour autant, et nonobstant la question de mes origines, il me faut ici m’en expliquer, parce que cette question est au cœur d’un débat qui ne se peut dire, semble-t-il, sans ranimer des passions et des violences.

Il en va de même pour tout anti-racisme. Ce que pointe Alain Finkelkraut dans son livre n'est pas sans jugement, et sévère, pour ceux qu'il désigne. Trouver sa légitimité dans la shoah, c’est pour les juifs qui s’en réclament une sorte de garantie d’intouchabilité — et, partant la possibilité de ne plus jamais être inquiété, la force de l’impunité : n’ont-ils pas, après tout, été déjà punis ? On ne peut aujourd’hui leur faire pire violence que ce qu’ils ont subi en tant que juifs ! On ne peut pas leur faire plus de mal que le mal qui leur a déjà été fait ! Au nom des morts de la communauté chaque individu se réclame de cette flagrante injustice qui leur a été faite, qui les a détruits en nombre, qui a détruit leurs biens, leurs avenirs : eux-mêmes. Au nom de cela ils ont le droit de juger et de détruire. Ainsi les porte paroles divers enferment-ils ceux-là qui silencieux n’en peuvent mais dans une polémique brutale qu’ils n’ont pas demandé, à laquelle ils ne rallieraient guère, sans doute (mais je les fais parler, ces silencieux, moi aussi…) : le chapitre V, La tentation de l'intouchabilité, amène des réflexions assez dures sur ce sujet.

Que dire ? Les juifs existent-ils en tant que tels ? L’homme qui m’a élevé était juif. Avec un lourd passé catholique, puisqu’il avait été prêtre. Devant moi ce père-là ne s’est jamais défini comme étant avant tout juif, ni avant tout prêtre. Il ne s’est d’ailleurs jamais défini autrement que comme père. Pour cela, puis-je seulement dire : les juifs, la communauté juive ? On dira : toute communauté a ses brebis égarées ! N’ai-je donc jamais entendu parler de la diaspora ? On dira tout autant que juif, c’est une religion, pas une race (pas un peuple ?) Mais on dit aussi que l’on est juif par la mère. Ma mère n’est pas juive. Mais n’ai-je pas longtemps cru que j’avais du sang juif ? Qu’est-ce que cela veut donc dire, alors, quant à l’idée interdite de la race ? Qu’est-ce que c’est que cette idée de sang juif qu’il y avait dans ma famille ? Juif ! Même le Robert s’en sort par une ellipse : nom donné depuis l’Exil (IV e siècle av. J.C.), aux descendants d’Abraham, peuple sémite monothéiste qui vivait en Palestine.

Cette absence de définition recouvre celle qui fut débordée par les nazis, où le mot même de juif était une insulte. Aujourd’hui cela n’a d’ailleurs guère changé. Sale juif, sale arabe, sale nègre… Sale ? Sale con. Se sentir juif, ou non ? Comment est-on juif lorsque l’on n’est pas juif ? Comment est-on non-juif alors que l’on est juif ? Est-on juif parce que l’on naît juif ? À qui, in fine, de choisir son appartenance ? Destinée, fatum ? On ne peut donc vivre sans cette horreur là de l’étiquette qui vous colle à la peau, vous épingle(2) par le nom pire encore ?

J’étais dans un collège catholique. J’avais dit, sans savoir(3), que mon nom était juif (on me tarabustait sur la bizarrerie de mon nom). Alors on me demanda si j’étais fier.
– De quoi ?
– D’avoir tué le Christ !
On me laissa avec cette bizarre culpabilité. Je n’avais tué personne. Et mon prénom signifiait, comme mes parents me l'avaient expliqué, le nom de Jésus.

Les juifs n’en n’ont pas fini avec la Shoah, les autres avec le Christ. Mettre la Shoah et le Christ en balance. Voilà autre chose ! On ne se débarrassera sans doute pas de la question de cette façon.(4)

Mon père, juif,  fut pris par les allemands, embarqué sur un bateau prison qui naviguait sur le lac d’Annecy. Il fut sauvé in-extremis par un prêtre avec qui il travaillait. Fils naturel de Jacques Copeau, dont il ne porta jamais le nom, il faisait du théâtre pour les prisonniers, ayant trouvé là une activité qui correspondait sans doute à son désir de se rapprocher de son père, tout en ayant l’impression d’apporter quelque chose aux autres, désir qui le mena à la prêtrise. Alors, devrais-je moi-même, fort de cela, de ce risque pris par mon père, d'avoir frôlé la mort auschwitzienne, m’élever, sûr de mon fait, devant cet aspect du désastre par procuration ? Fût-il mon père, ce père-là, je n’en n’étais pas plus juif, ni même plus catholique pour autant. Pour tout dire je n’ai jamais été très catholique.

Vous me pardonnerez cette longue introduction : il m’était impossible d’entrer en matière autrement. Il me fallait expliquer d’où, comme on dit chez les psychanalystes, d’où je parle.

Y a-t-il un devoir de mémoire ?

Cette question posée en premier chapitre ramène directement à La mémoire vaine. Le procès Barbie était-il de nature à raviver la mémoire ? Ou bien encore, comme cela fut dit, et martelé sur tous les tons, ce procès permettrait-il de dépasser la mémoire de ceux qui avaient vécu la période du nazisme, en ouvrant la conscience des générations postérieures à la révélation hurlante de l’histoire ? Mais alors, en quoi cela est-il une question de mémoire ? On peut lire à ce sujet mon article de l’époque.

Toujours est-il que s’il y a un devoir de mémoire, il serait bon de dire à qui s’adresse ce devoir, et de quoi il est fait. L’ouverture du chapitre se fait sur Jankélévitch, qui crée en 1966 le concept de devoir de mémoire, comme pour positionner une parole. Paraphrasant, Finkielkraut traduit : « oublier, c’est obéir ; oublier, c’est suivre le mouvement.» Pour ce que j’en comprends, l’oubli participe du refoulement, même s’il peut ici s’agir d’un refoulement collectif. Il y a lieu de penser qu’oubliant, loin de suivre le mouvement naturel vers l’avenir, on se fixe là, dans un passé plus ou moins stable ; que cette fixation n’apparaisse pas comme telle, rien de plus normal. Mais l’oubli n’a lieu que pour les gens qui ont vécu ce qu’ils pourraient risquer d’oublier. Ici cela dérape. Il n’y a pas plus de mémoire collective que d’inconscient collectif. On n’oublie pas des défunts que l’on n’a pas connu.

Ce qui gêne, à lire Finkielkraut, c’est la finesse de ses analyses, son intelligence, qui sous-tendent un discours qui n’aboutit souvent qu’à ce que j’identifie comme des grossières erreurs ; en cela il m’agresse de ce que je voudrais qu’il soit moins affirmatif, moins pédant (!), moins dominé par ses origines ou son appartenance (peut-on dire cela?), son passé, sa culpabilité peut-être(5). Vain espoir, sans doute ! Mais qui montre que la déroute de ses idées n’enlève pas l’importance des sujets qui le motivent, qu’il y a intérêt à cesser le désir politique en tant que tel (c’est à dire vouloir agir dans l’immédiateté, par une parole gauchie nécessairement de ce désir).

«Le malheur d’Auschwitz n’est bon à rien, écrit Alain Finkielkraut. Scission du tragique et du logique. La dignité des événements historiques s’est perdue dans les camps de la mort.» C'est vrai. Plus loin encore, il écrit : «Trop longtemps considérés comme de vulgaires nostalgiques de la croix gammée, alors qu’ils viennent, pour la plupart, de l’ultra-gauche, les négationnistes poussent jusqu’à son paroxysme logique cette domestication du monde par l’Idée : seule étant à leurs yeux une réalité dont on peut rendre raison, ils ne se contentent pas d’habiller d’une rhétorique orthodoxe l’indécent génocide, ils l’annulent purement et simplement.» Comment sait-on que les négationnistes viennent pour la plupart de l’ultra-gauche ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce exactement que l’ultra-gauche ? Cela se confond-il avec l’extrême gauche ? Les anarchistes ? Les libertaires ? Les autonomes ? Cette phrase a toutes les caractéristiques d’un amalgame. Elle dit, et c’est là bien son sens principal, que l’ultra-gauche (suffisamment indéfinie pour que l’on ne retienne que le terme de gauche), est le lieu de création du courant négationniste, c’est à dire que les idées de gauche contiennent secrètement le venin puissant qui mène aux idées négationnistes. Qu’est-ce que cela signifie donc ? Finkielkraut est-il de droite ? Et il emploie les méthodes de ceux qu’il récuse en accusant sans fondement, en affirmant sans preuve !(6) La phrase passe. Elle est avalée dans le flot raisonneur. On sort de grands noms inattaquables. Primo Levi, Levinas, Jankélévitch. Le titre du livre est tiré de Levinas : «Une voix vient de l’autre rive, écrit Levinas. Une voix interrompt le dire du déjà-dit.»

« Si la mémoire d’Auschwitz et de la destruction industrielle des Juifs d’Europe n’a plus d’ennemi crédible, elle a, maintenant qu’elle règne, souveraine, vénérée, des amis inquiétants qui projettent sur la scène du mal absolu leurs attentes, leurs rêves, leurs combats, et qui pratiquent, en guise de fidélité, la convocation des ombres. Les formes les plus actives de cette inquiétante amitié font l’objet des pages qui suivent. » L’inquiétante amitié résonne comme l’inquiétante étrangeté de Freud. Et en effet, c'est bien du côté d'une folie soutenue par des ombres que se déchaîne la violence.

La convocation des ombres : le Kosovo.

Où la remise en question de Régis Debray l’occupe jusqu’à occulter la guerre. Ce chapitre s'arrête sur une conclusion assez sotte  : «au train où va l’intelligence, la critique des médias ravira au sens commun le statut de la chose la mieux partagée : aucun événement n’échappant au soupçon, aucune nouvelle imprévue ne viendra plus déranger personne. Trop médiologue pour se laisser avoir, trop clairvoyant pour en croire ses yeux, le cybernaute incrédule ne reconnaîtra que les faits qui conviennent à sa croyance. La pensée sera à l’abri du donné, et alors même que tous les parcours seront possibles et toutes les options autorisées dans l’univers fluide de l’image et du texte électroniques, toutes les idées découleront de prémisses irréfutables. Chacun aura sa lubie ou son hobby, les individus se regrouperont par marottes et, superbe paradoxe médiologique, c’est à l’époque de la communication planétaire que l’entrecroisement de logiques rigoureusement étanches remplacera le dialogue entre les hommes.» Autrement dit Alain Finkielkraut prend les gens pour des imbéciles, lorsqu'ils sont «cybernautes», mot sous lequel il range les personnes qui utilisent Internet, dont visiblement il se dégage et ne souhaite pas faire partie.

Les métaphores de la radicalité

Où il est fait état de l’agonie du communisme (avec une certaine jubilation, ce qui ne manque pas de m’interroger sur les capacités critiques de leur auteur), « il n’y a certes plus d’alternative à l’Est, mais à l’Ouest, quoi de nouveau sinon la sortie de l’âge d’or où la croissance se conjuguait avec la protection sociale et le plein emploi ? »
Comme on nous en remet encore des trente glorieuses ! Protection sociale et plein emploi, figures de proue des impérialismes finissants, masque des guerres nommées événements, a-t-on encore oublié la guerre d’Algérie ? Ces trente glorieuses du capitalisme européen furent-elles un âge d'or ?

Ce qui permit mai 68 fut justement ce sentiment de dichotomie entre la réalité de plus en plus déshumanisante et la satisfaction du pouvoir politique. Mai 68, tout le monde fut trompé. La protection sociale et le plein emploi étaient la base solide sur laquelle on pouvait se permettre une révolution, dont on était finalement sûr de sortir en se raccrochant aux branches solides d’une croissance à peine perturbée par les grèves ouvrières qu’il fallut à la fois subir et porter, afin d’assurer une légitimité populaire garante du bon droit de foutre le bordel. Ainsi les précieuses revendications de liberté ne pouvaient avoir lieu que dans la mesure où un certain confort semblait assuré. La contradiction la plus inadmissible fut non pas que les soixante-huitards, comme on nomma dès lors cette génération, finirent soit avec les chèvres, soit dans la pub et les médias (disons pour les plus connus d’entre eux), dans la politique, l'architecture ou dans le social psycho-pédagogique. Le plus inadmissible fut le mensonge transmis comme vérité première : sous les pavés, la plage ; erreur, hélas. Il ne fallait pas croire à la plage. Il fallait continuer de croire aux pavés, qui restèrent, puis furent peu à peu remplacés par les goudrons et bitumes.

«L’heure est à la mondialisation des échanges, à l’abandon progressif de la plupart des formes d’encadrement légal ou de contrôle sur l’économie privée, aux gains de productivité pour rester compétitif, au creusement des inégalités entre les gagnant et les perdants, les ayant droit et les autres : chômeurs, travailleurs précaires, immigrés clandestins.» Imperceptiblement, Alain Finkielkraut oppose gauche et démocratie, prenant pour témoin ceux qui sont à la gauche de la gauche. Déformant à plaisir, il entraîne Bourdieu sur le terrain d’un anti-nationalisme cosmopolite néfaste à la mémoire et à l’identité. Quel raccourci. On parle de parjure. Il en appelle à Saint Paul. Et conclue que «la logique négationniste a investi la mémoire et le combat contre la négation».

La rédemption pédagogique

Le pauvre vieux Renan, qui n’en peut mais, est attaqué dès le début du chapitre. «Moi qui suis cultivé, je ne trouve pas de mal en moi», a-t-il osé écrire ! Au fur et à mesure que j’avance dans le décryptage de ce livre, Alain Finkielkraut m’apparaît avec une évidence de plus en plus prononcée comme un réactionnaire intelligent, un conservateur lettré, un érudit abîmé dans son exécration de la gauche. «Les éveillés, affirmait Héraclite, n’ont qu’un seul et même monde. Chaque dormeur, au contraire, se porte vers le monde qui lui est propre.» Alain Finkielkraut est un dormeur qui s’ignore.

La tentation de l’intouchable

« Penser aux disparus, c’est aussi veiller sur ce qui nous en sépare. Pour importantes et même urgentes que soient les tâches du temps présent, il ne nous faut jamais perdre de vue que les morts ont besoin de nous pour eux.» C’est précisément ce discours qui m’éloigne. L’histoire du devoir annihilant tous les autres. Plus loin Finkielkraut met le doigt sur l’enfermement de Lanzmann dans ses contradictions, dues à son style définitif, et à ses erreurs d’appréciation assez sartriennes, peut-être.

Pourquoi lire Finkielkraut? Pourquoi le critiquer? En quelques années son discours à vocation consensuelle et réactionnaire a pris une place consistante (et déniée tout à la fois) dans le spectaculaire dont nous sommes abreuvés. Il y a un plaisir à lire Finkielkraut, qui est le plaisir de la connaissance, le plaisir d'aller dans des régions de la pensée toujours intéressantes, étayées, le plaisir d'apprendre et d'entendre. Il y a même un plaisir à entendre le mécontentement, à entendre le désir qui s'y exprime. Il y a enfin le plaisir de la langue qu'il emploie, ce que l'on nomme le style ; je dirai : un plaisir du texte. Il y a un déplaisir certain à en lire les conclusions et les jugements, et la représentation du monde auquel il aspire décourage et inquiète.(7)


Notes de septembre 2005.

(1) Par bonheur : c'est là une prise de position sans équivoque quant au nom et à la filiation. Le bonheur du nom n'en exclue d'aucune façon le malheur inhérant, et les trois versions du Nom-du-père viennent en rappeler, s'il le fallait, toute la complexité.

(2) J'avais écrit dans une première version « vous tatoue » le nom, mais l'image aujourd'hui me semble moins exacte, dans la mesure où le tatouage est une monstration (monstrueuse en ce qui concerne les numéros tatoués dans les camps nazis), mais aussi une inscription dans le réel, qui fait limite, et qui, en tant que telle, arrête la parole, là où en tant que symbole il y a du courage à la prendre. Le terme épingler amène d'autres significations, qui me paraissent plus à même aujourd'hui de rendre compte d'une chose, la forme psychotique de la signification du nom dans le social, et la façon dont on est épinglé par le réel du nom, comme on risque de se faire épingler, au sens policier cette fois, par le nom.

(3) C'est cette confrontation avec le réel du siècle qui fut si difficile. Ce que je ne savais pas, et les raisons pour lesquelles je ne savais pas, me mettaient dans une position où nulle défense n'était possible, tant l'agression était inimaginable, hors de tout enjeu réel, forclose. Or cette forclusion venait de ce que les enjeux religieux avaient été soigneusement évacués de mon éducation, et qu'il reposait sur eux une forme d'interdit indépassable, au nom d'une éthique intellectuelle et culturelle qui, bien qu'elle fût difficile à cerner, n'en n'étaitt pas moins lourde et rigoureuse.

(4) Ajourd'hui ce débat judéo-chrétien trouve d'autres formes, le nouveau pape Benoît XVI ayant visité une synagogue lors des JMJ de l'été 2005 en Allemagne. Mais la férocité des attentats, ceux du 11 septembre 2001 et tous ceux qui suivirent ont très largement contribué à reléguer cette discussion à l'arrière plan. On pourrait interpréter ce geste comme la nécessité ressentie par l'Église, face à une autre religion dont elle estimerait qu'elle est trop envahissante, de faire cause commune, s'il n'y avait par ailleurs des gestes du même esprit en direction de la religion . Ce geste pourtant m'a touché (c'était son but), et le rappel, par ce pape peu amène et conservateur, de l'origine juive du christianisme me sembla opportun, inattendu et quelque peu en retard.

(5) Mais en critiquant ainsi la subjectivité de cet auteur, je ne puis que m'apercevoir que la mienne propre est engagée dès que j'écris, dès que je parle, et que ma subjectivité, les contradictions de mon discours même, ne peuvent qu'apparaître, elles aussi, et peuvent, pour d'autres, être gênantes également.

(6) Lorsque cet article est sorti, il y a cinq ans, j'ai reçu des courriers concernant le négationnisme et l'ultra-gauche, et des indications concernant la véracité des allégations d'Alain Finkielkraut. Je crois que je refuse le nom de «gauche» à de telles idées négationistes, et que cette nomination d'ultra-gauche vaut à peu près autant que le socialisme du parti nazi, bien que cette comparaison soit un peu scabreuse : il y a des signifiants inexploitables à cause de ce qu'ils recouvrent, l'histoire, et de ce qu'ils déchaînent de violence. Je ne puis que regretter qu'il n'y ait pas de pistes données par l'auteur pour me sortir de l'ignorance, mais cette ignorance vient très certainement de ma répugnance en face du négationnisme.

(7) Cette conclusion date de 2005. La conclusion initiale, qui pointait de manière vive le caractère subjectif déjà discuté dans mes présentes notes, n'était pas de nature, je crois, à laisser percevoir le plaisir du texte et l'inquiétude du sens. Le rapport identitaire (le fait qu'il soit juif et que cette question soit aujourd'hui la question qui l'occupe dans ses livres, d'une part, et que de mon côté cette question de l'identité juive se pose pour moi comme confrontation au racisme dans mon histoire personnelle d'autre part), mêlé de la question de la culpabilité dont est chargée l'identification à la nomination, c'est à dire au signifiant «juif», permet de prendre la mesure de la déception et de la frustration, c'est à dire que la frustration s'organise autour d'un désir dont l'objet serait «juif». La complexité de ce rapport m'engage dans une réflexion, annoncée par ailleurs, qui tire ses sources de ce petit livre de Reygnault, Notre objet a.
Je compte pouvoir mener à bien cet écrit, et le donner en lecture dans une prochaîne livraison.

 

Paysage. Huile sur toile.
Emmanuel Bing - 2000