de Elodia Zaragoza-Turki |
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| par Lise Willar | |
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Elodia
est avant tout un poète. Ce livre que je viens de commencer
puisqu'elle me l'a donné hier est, dès les premiers
mots, touchant de poésie parce que c'est elle, la narratrice,
le premier des personnages qui sont la trame du récit.
Elodia est poète, qu'elle évoque ses enfants,
sa taille effilée, ses mains déformées
par une maladie rhumatismale dont elle parle avec légèreté
mais dont je connais les phases de souffrance, son utopie (décidément,
" mes auteurs " n'en finissent pas de me ramener à
cet idéal indéfinissable que je croyais mien avant
de les connaître puisqu'il ne s'est pas passé un
seul jour de mon enfance et de ma jeunesse sans que mon père
me traite ou d' " utopiste " ou de " Don Quichotte
" à la conquête de moulins à vents
imaginaires.) A la différence des miennes, son utopie
fut " réalisable " (un des termes préférés
d'André Chouraqui) puisque cette Espagne qui fut un rêve
comme elle le dit si bien elle-même : L'Espagne
était un rêve. Le pays dont on m'avait dépossédée.
Le bouc émissaire était tout désigné
: Franco. Assimilé au diable. Par sa " faute "
nous vivions en exil, entre parenthèses, dans un pays
provisoire qui devait durer plus de trente ans. " Là-bas
il ne pleut que la nuit
" nous disait ma mère.
" Les femmes y sont si belles ! " disait mon père
entre deux interminables silences où seuls ses yeux obliques
parlaient dans leur langage de lumière
Cette
Espagne dis-je, et plus particulièrement Valencia où
vit sa tante maternelle, cette Espagne dont elle était
nostalgique depuis l'enfance, elle y est retournée avec
sa mère, avec la Chiqueta, et elle s'est immédiatement
retrouvée quelque trente ans en arrière, dès
que sa tante a parlé des actes héroïques
d'une jeune femme mariée à un officier de marine
républicain qui a " failli être fusillée
quatorze fois
", qui était condamnée
à mort, qui n'a jamais livré le nom de ses camarades,
qui est restée " au secret " jusqu'à
la naissance d'Elodia, un bébé au cordon ombilical
noué deux fois autour du cou et bleu des coups portés
durant la grossesse au ventre de sa mère. La
Chiqueta n'est pas la seule personne de la famille qui ait subi
les sévices de Franco. Son " tio Enrique "
auquel on vient de couper la jambe a été emprisonné
dix sept ans et ne fut libéré qu'après
la mort de Franco. Et son père à elle, à
Elodia ? Il a été reconnu par l'Etat espagnol
capitaine de corvette et commandant de l'armée de terre.
Il avait lui-même sauvé des centaines de personnes
pendant la guerre et il est mort d'un décollement de
la plèvre sans avoir jamais voulu jouir de la pension
d'invalidité qu'on lui avait accordée. Ma poétesse
évoque sa mémoire : Il
se taisait. Ses silences étaient toujours habités,
forts. Les mots trop lourds ne trouvaient pas leur route ; alors
parfois des larmes perlaient aux coins affaissés de ses
yeux.
Il
est grand, noble. Il avait une démarche de prince des
mers, un rien chaloupée
Je le reconnais parfois
dans le miroir qui renvoie mon image. Mes yeux rejoignent les
siens en s'effondrant aux extrémités. Des yeux
qui rient pour ne pas pleurer. Et cette pudeur impudique. La
suite, je la connaissais par des récits d'Elodia : Des
amis à elle ont aidé la Chiqueta à s'évader
de sa prison après la naissance du bébé
et à passer en France à travers les Pyrénées,
ce voyage que j'ai fait quelques années plus tard en
sens contraire pour participer à ma propre guerre. Elles
se sont retrouvées dans l'affreux camp d'Argelès
puis dans celui encore plus terrible de Bram après le
début de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait une épidémie
de typhoïde mais le médecin n'a pas vacciné
la petite fille parce qu'elle n'était pas française
! Il était sans doute pour l'épuration ethnique,
le toubib ! J'en frissonne de dégoût mais là
encore je ne suis pas surprise puisque j'avais déjà
seize ans à l'époque et savais tout ce qui se
passait dans les camps où ont croupis nos amis républicains
espagnols, les premières victimes non seulement de Franco
mais également d'Hitler et des nazis qui se sont joints
aux troupes franquistes pour écraser la république. Durant
ce séjour de retrouvailles avec l'Espagne pour sa mère
et de découverte pour Elodia, les deux femmes se sont
rendues dans le village d'Albuixech où est né
le mari de l'une et le père de l'autre. Lui-même
n'y était revenu qu'une seule fois, pour voir mourir
son frère poète. Elodia qui tient peut-être
ses dons de cet oncle inconnu découvre la demeure de
ses grands-parents paternels et une foule d'amis et de parents
qui reconnaissent sa mère malgré les quatre vingt
trois ans dont elle se pare avec coquetterie. Est-ce la projection
d'une vidéo sur le mariage d'une de ses cousines qui
la ramène à ses propres souvenirs ? Elle évoque
le beau mariage de sa fille Rim avec un comédien connu
et son divorce après une année de mariage. Elle
est triste, elle a sommeil et voudrait se pelotonner dans un
grand lit ou, seule, dans sa cellule initiale
Au réveil,
elle retrouve son nom sur presque toutes les tombes du cimetière,
elle se refait un passé " légal ", elle
pense à sa propre enfance républicaine quand l'entrée
dans les églises lui était interdite par son père,
elle essaie la robe de mariée de sa cousine Deborah,
elle se trouve belle (mais elle l'est mon Elodia, toujours,
à tel point que si j'invite un ami à se joindre
à nous pour l'un de nos fréquents déjeuners,
il tombe aussitôt amoureux d'elle ! A me rendre jalouse
si mon avenir n'était pas derrière moi !) Durant
ce séjour au pays de ses aïeux, elle réapprend
sa mère qui est devenue une jeune femme agréable
et sympathique. Elle ne l'avait jamais vue ainsi : elle
connaissait une femme autoritaire, passionnée, intransigeante,
nerveuse, comédienne, courageuse, volontariste, un peu
dictateur
fière comme une figure de proue,
elle découvre une enfant que les circonstances ont faite
espagnole, tunisienne, française mais qui vient de retrouver
sa jeunesse et l'amour de sa jeunesse, ce " tio Enrique
" qui l'aime depuis toujours. A nouveau Elodia pense à
ce pays qui l'a forgée, elle : la Tunisie où ses
ancêtres gaulois avaient la vie dure dans le protectorat
comme pour André Chouraqui en Algérie, la Tunisie
où son passé de français est devenu phénicien,
ottoman ou andalou hérité des derniers des Abencérages.
Elle pense à son père, à son papaïto
qui l'appelait parfois sa Chiqueta, aux quelques fois où
ce père s'est montré auprès d'elle plus
homme que géniteur, où elle a eu peur des gestes
Elle refait connaissance avec sa sur Rocio qu'elle vit
pour la première fois quand elle avait un peu moins de
dix huit ans car celle-ci, élevée par ses grands-parents,
n'avait jamais rejoint sa famille en Tunisie. Elle se rend compte
que si la tentative d'évasion de sa mère n'avait
pas réussi, elle n'aurait peut-être jamais quitté
l'Espagne. Je
tremble en lisant ces lignes, en songeant à ce qui aurait
pu être. Je veux mon Elodia telle qu'elle est avec tout
son passé tragique, merveilleux, avec sa tolérance
qu'elle compare à mon intolérance et à
ma détestation de certains êtres humains, avec
ses filles aussi belles que des princesses de conte de fée,
ses joies, ses peines et ses amours qui l'auraient fait poète
même sans cet oncle paternel, avec son palais de Sidi
Bou Saïd et la librairie où se réunissent
souvent tous ses fans. Est-ce pour cette raison que je passe
vite sur les dernières pages. Quand elle dit ses peurs,
sa tristesse, quand elle revient une fois encore sur le divorce
de Rim, quand elle écrit que L'Espagne est devenue
un vieil album jauni qu'elle a encore du plaisir à
feuilleter de loin en loin
pas plus, je remercie
le destin qui l'a faite autre, telle que nous la connaissons
et que nous l'aimons. Je suis heureuse que son voyage n'ait
duré que huit jours, assez pour reconnaître ses
racines, trop peu pour se forger un avenir qui nous priverait
d'elle, je suis heureuse que, comme moi mais beaucoup mieux
que moi, elle parle dans les dernières lignes de l'écriture,
cette passion que nous avons en commun et de l'amour dont elle
n'a pas dit tout ce qu'il représentait pour elle et surtout
pour ceux qui tombent amoureux d'elle, comme par enchantement,
l'amour qui est, comme elle le dit, au-delà de la
page.
Lise Willar |
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