" La Chiqueta "
de Elodia Zaragoza-Turki

Editions
LGR
21 euros

par Lise Willar

Je n'ai jamais écrit de Mots…dits sur mon Elodia. Bien sûr une partie de " Harput et Sidi Bou Saïd " lui était dédiée mais elle était dans cette histoire une habitante fortunée de la ville maraboutique, propriétaire d'un des plus beaux palais du site qui en comporte suffisamment pour qu'on puisse les admirer sur des albums. Elle était une dame que je respecte, que j'admire, que j'aime, dont je suis, comme elle aime à la dire, la complice, elle n'était pas le poète, l'écrivain dont je veux parler aujourd'hui, elle n'était pas la fille de la Chiqueta, cette mère dont je savais tout de même qu'elle avait été jetée en prison pour ses idées et surtout ses activités antifranquistes, prison où Elodia est née quand j'étais déjà une fillette en âge de comprendre toutes les choses que m'expliquait mon républicain de père.

Elodia est avant tout un poète. Ce livre que je viens de commencer puisqu'elle me l'a donné hier est, dès les premiers mots, touchant de poésie parce que c'est elle, la narratrice, le premier des personnages qui sont la trame du récit. Elodia est poète, qu'elle évoque ses enfants, sa taille effilée, ses mains déformées par une maladie rhumatismale dont elle parle avec légèreté mais dont je connais les phases de souffrance, son utopie (décidément, " mes auteurs " n'en finissent pas de me ramener à cet idéal indéfinissable que je croyais mien avant de les connaître puisqu'il ne s'est pas passé un seul jour de mon enfance et de ma jeunesse sans que mon père me traite ou d' " utopiste " ou de " Don Quichotte " à la conquête de moulins à vents imaginaires.) A la différence des miennes, son utopie fut " réalisable " (un des termes préférés d'André Chouraqui) puisque cette Espagne qui fut un rêve comme elle le dit si bien elle-même :

L'Espagne était un rêve. Le pays dont on m'avait dépossédée. Le bouc émissaire était tout désigné : Franco. Assimilé au diable. Par sa " faute " nous vivions en exil, entre parenthèses, dans un pays provisoire qui devait durer plus de trente ans. " Là-bas il ne pleut que la nuit… " nous disait ma mère. " Les femmes y sont si belles ! " disait mon père entre deux interminables silences où seuls ses yeux obliques parlaient dans leur langage de lumière…

Cette Espagne dis-je, et plus particulièrement Valencia où vit sa tante maternelle, cette Espagne dont elle était nostalgique depuis l'enfance, elle y est retournée avec sa mère, avec la Chiqueta, et elle s'est immédiatement retrouvée quelque trente ans en arrière, dès que sa tante a parlé des actes héroïques d'une jeune femme mariée à un officier de marine républicain qui a " failli être fusillée quatorze fois… ", qui était condamnée à mort, qui n'a jamais livré le nom de ses camarades, qui est restée " au secret " jusqu'à la naissance d'Elodia, un bébé au cordon ombilical noué deux fois autour du cou et bleu des coups portés durant la grossesse au ventre de sa mère.

La Chiqueta n'est pas la seule personne de la famille qui ait subi les sévices de Franco. Son " tio Enrique " auquel on vient de couper la jambe a été emprisonné dix sept ans et ne fut libéré qu'après la mort de Franco. Et son père à elle, à Elodia ? Il a été reconnu par l'Etat espagnol capitaine de corvette et commandant de l'armée de terre. Il avait lui-même sauvé des centaines de personnes pendant la guerre et il est mort d'un décollement de la plèvre sans avoir jamais voulu jouir de la pension d'invalidité qu'on lui avait accordée. Ma poétesse évoque sa mémoire :

Il se taisait. Ses silences étaient toujours habités, forts. Les mots trop lourds ne trouvaient pas leur route ; alors parfois des larmes perlaient aux coins affaissés de ses yeux.

…Il est grand, noble. Il avait une démarche de prince des mers, un rien chaloupée… Je le reconnais parfois dans le miroir qui renvoie mon image. Mes yeux rejoignent les siens en s'effondrant aux extrémités. Des yeux qui rient pour ne pas pleurer. Et cette pudeur impudique.

La suite, je la connaissais par des récits d'Elodia : Des amis à elle ont aidé la Chiqueta à s'évader de sa prison après la naissance du bébé et à passer en France à travers les Pyrénées, ce voyage que j'ai fait quelques années plus tard en sens contraire pour participer à ma propre guerre. Elles se sont retrouvées dans l'affreux camp d'Argelès puis dans celui encore plus terrible de Bram après le début de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait une épidémie de typhoïde mais le médecin n'a pas vacciné la petite fille parce qu'elle n'était pas française ! Il était sans doute pour l'épuration ethnique, le toubib ! J'en frissonne de dégoût mais là encore je ne suis pas surprise puisque j'avais déjà seize ans à l'époque et savais tout ce qui se passait dans les camps où ont croupis nos amis républicains espagnols, les premières victimes non seulement de Franco mais également d'Hitler et des nazis qui se sont joints aux troupes franquistes pour écraser la république.

Durant ce séjour de retrouvailles avec l'Espagne pour sa mère et de découverte pour Elodia, les deux femmes se sont rendues dans le village d'Albuixech où est né le mari de l'une et le père de l'autre. Lui-même n'y était revenu qu'une seule fois, pour voir mourir son frère poète. Elodia qui tient peut-être ses dons de cet oncle inconnu découvre la demeure de ses grands-parents paternels et une foule d'amis et de parents qui reconnaissent sa mère malgré les quatre vingt trois ans dont elle se pare avec coquetterie. Est-ce la projection d'une vidéo sur le mariage d'une de ses cousines qui la ramène à ses propres souvenirs ? Elle évoque le beau mariage de sa fille Rim avec un comédien connu et son divorce après une année de mariage. Elle est triste, elle a sommeil et voudrait se pelotonner dans un grand lit ou, seule, dans sa cellule initiale… Au réveil, elle retrouve son nom sur presque toutes les tombes du cimetière, elle se refait un passé " légal ", elle pense à sa propre enfance républicaine quand l'entrée dans les églises lui était interdite par son père, elle essaie la robe de mariée de sa cousine Deborah, elle se trouve belle (mais elle l'est mon Elodia, toujours, à tel point que si j'invite un ami à se joindre à nous pour l'un de nos fréquents déjeuners, il tombe aussitôt amoureux d'elle ! A me rendre jalouse si mon avenir n'était pas derrière moi !)

Durant ce séjour au pays de ses aïeux, elle réapprend sa mère qui est devenue une jeune femme agréable et sympathique. Elle ne l'avait jamais vue ainsi : elle connaissait une femme autoritaire, passionnée, intransigeante, nerveuse, comédienne, courageuse, volontariste, un peu dictateur… fière comme une figure de proue, elle découvre une enfant que les circonstances ont faite espagnole, tunisienne, française mais qui vient de retrouver sa jeunesse et l'amour de sa jeunesse, ce " tio Enrique " qui l'aime depuis toujours. A nouveau Elodia pense à ce pays qui l'a forgée, elle : la Tunisie où ses ancêtres gaulois avaient la vie dure dans le protectorat comme pour André Chouraqui en Algérie, la Tunisie où son passé de français est devenu phénicien, ottoman ou andalou hérité des derniers des Abencérages. Elle pense à son père, à son papaïto qui l'appelait parfois sa Chiqueta, aux quelques fois où ce père s'est montré auprès d'elle plus homme que géniteur, où elle a eu peur des gestes… Elle refait connaissance avec sa sœur Rocio qu'elle vit pour la première fois quand elle avait un peu moins de dix huit ans car celle-ci, élevée par ses grands-parents, n'avait jamais rejoint sa famille en Tunisie. Elle se rend compte que si la tentative d'évasion de sa mère n'avait pas réussi, elle n'aurait peut-être jamais quitté l'Espagne.

Je tremble en lisant ces lignes, en songeant à ce qui aurait pu être. Je veux mon Elodia telle qu'elle est avec tout son passé tragique, merveilleux, avec sa tolérance qu'elle compare à mon intolérance et à ma détestation de certains êtres humains, avec ses filles aussi belles que des princesses de conte de fée, ses joies, ses peines et ses amours qui l'auraient fait poète même sans cet oncle paternel, avec son palais de Sidi Bou Saïd et la librairie où se réunissent souvent tous ses fans. Est-ce pour cette raison que je passe vite sur les dernières pages. Quand elle dit ses peurs, sa tristesse, quand elle revient une fois encore sur le divorce de Rim, quand elle écrit que L'Espagne est devenue un vieil album jauni qu'elle a encore du plaisir à feuilleter de loin en loin… pas plus, je remercie le destin qui l'a faite autre, telle que nous la connaissons et que nous l'aimons. Je suis heureuse que son voyage n'ait duré que huit jours, assez pour reconnaître ses racines, trop peu pour se forger un avenir qui nous priverait d'elle, je suis heureuse que, comme moi mais beaucoup mieux que moi, elle parle dans les dernières lignes de l'écriture, cette passion que nous avons en commun et de l'amour dont elle n'a pas dit tout ce qu'il représentait pour elle et surtout pour ceux qui tombent amoureux d'elle, comme par enchantement, l'amour qui est, comme elle le dit, au-delà de la page.




 

Lise Willar