|
La
littérature peut-elle donner une image vraie de l’homme? Si
Pirandello a répondu par la négative à cette question, Hubert
Nyssen continue à y réfléchir. Mystère oblige. Le silence de
la mort rend loquace. Cinq personnages se mettent en scène pour
parler du défunt professeur, Bruno Bonopéra, tout en révélant
les recoins de leur cœurs: Charles Miossec pour commencer, l’ami
fidèle, mis à sec à l’orée du désir, féru de Montaigne et, comme
par hasard, de deux fétiches du professeur disparu, Paulina
Masdeclaire, femme idéale et fatale et Salluste du Bartas, grand
poète du seizième siècle porté aux nues dans sa thèse de doctorat.
On pourrait se douter qu’il existe une relation entre cette
femme de tête et de chair superbe et cet homme de génie: “ Cette
œuvre (de Salluste du Bartas), grâce à vous, était peut-être
la poche amniotique où votre Paulina baignait pour des siècles
des siècles. ” (p. 329) Mais ce n’est qu’un avis, celui
de “la Chinoise,” l’étudiante et confidente du professeur élevé,
grâce à elle, au statut de maître. Ce maître, vénéré et adoré
par son élève, est aussi l’objet convoité et fuyant de sa compagne,
Irma Soulier, femme grossière et ignorante, mais ayant le même
droit à la parole que les autres. Chacun sa vérité. Tout s’accorde
mais ne concorde pas toujours. On pense à Rashomon. Et
les deux filles du professeur s’assemblent aux narrateurs mais
elles ne se ressemblent pas. Laure, aux abois par ses déboires
amoureux, a transféré son amour pour le père à Charles Miossec.
C’est elle qui viole le cercueil du défunt et dévisage le mort
aux lèvres rouges. A plusieurs milliers de kilomètres de là,
Juliette noie le chagrin de l’infidélité paternelle dans la
jalousie qu’elle éprouve pour son mari.
Néanmoins,
dans cette cérémonie de la parole, où les cinq narrateurs sont
conviés, une hiérarchie s’établit, à l’instar de Zeg ou les
infortunes de la fiction, le roman précédent de Hubert Nyssen.
Pour couronner le tout, le sixième personnage prend la parole
et nous raconte la genèse du roman qu’on est en train de lire.
Comme dans Zeg, Hubert Nyssen a de nouveau recours à
une mise en abyme, ce procédé littéraire qui nous met devant
un miroir. En effet, il est beaucoup question de la littérature
dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur. D’emblée,
le vieux lettré, Charles Miossec nous interroge : “ L’impression
que je vis à l’étroit vient de l’envahissement par les livres.
(...) Leur ordre m’importe moins que leur présence. Mais qui
peut comprendre cela? ” (p.14) Son ami défunt, sûrement,
qui a confié sa vie dans vingt-sept carnets noirs, car les deux
hommes ne partagent pas seulement une passion inassouvie pour
la virginale Paulina mais aussi pour
“
cette putain de littérature. ” (p. 259)
Qu’est
ce qui inspire un écrivain? Alors que c’est l’amour pour Albert
Cohen, la sexualité pour Henry Miller, la criminalité pour Jean
Genet, la guerre pour Erich Maria Remarque, pour Hubert Nyssen
c’est l’écriture et en particulier l’écriture d’un journal intime.
Diariste assidu, acharné et convaincu, il a déjà publié une
petite partie de son journal utile, mais il a imposé un embargo
de cinquante ans sur le reste. Entre-temps que peut-on faire
d’un journal? La réponse est donnée dans Pavanes et javas
sur la tombe d’un professeur : un roman sur l’amour, l’amitié
et la mort où le journal n’est plus caché dans une ruche comme
dans L’Italienne au rucher, mais est confondu avec le
deuil des personnages. Le treizième roman de Hubert Nyssen semble
un requiem pour un journal perdu et retrouvé, joué sur le
deuxième clavier de son petit orgue.
Aristie Trendel
|