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Est-ce
une coïncidence ? Ou bien Auster s’est-il inspiré de Djian ?
Je pencherai plutôt pour la coïncidence. En tout cas, lorsque
j’ai commencé à lire le dernier roman de Paul Auster,
j’ai réalisé qu’il traitait du même thème que l’avant
dernier roman de Philippe Djian Vers
chez les blancs . Ou, en mettant les choses au mieux,
que la toile de fond des deux livres présentait de réelles
analogies. Le fait qu’ils soient les deux romanciers contemporains que
je préfère, ce qui n’est d’ailleurs pas spécialement original si on
considère leurs qualités d’écriture respectives, m’a entrainé,
au fur et à mesure que j’ai découvert ce rapport, à faire des
allers-retours incessants entre les deux romans. J’avais été passionné
par la lecture du roman de Djian, je l’ai été autant (et peut-être
davantage encore) par la lecture du livre des illusions
de Paul Auster.
Dans
les deux romans, la vie d’un homme, le narrateur de l’histoire, est
brisée à la suite d’un accident d’avion dans lequel meurent sa
femme et ses enfants. Situation extrême, mais que chacun d’entre
nous peut d’autant plus facilement imaginer
Peut-on imaginer pire situation dans une vie ?
Dans
les deux romans, les narrateurs sont : un romancier chez Djian ;
un spécialiste du cinéma et traducteur de Chateaubriand pour Auster.
Dans
les deux romans, ils sont confrontés à la création artistique, à ses
douleurs, à ses rapports avec la souffrance, et surtout, au sens que la
création donne leur vie.
A
partir de ce point de départ commun, et comme il fallait s’y attendre,
les deux œuvres vont diverger fortement par leur construction, leurs thèmes
secondaires, leur écriture, chacune d’elles conservant pourtant une
force indubitable qui fait paraître fade beaucoup de petits romans
nombrilistes et intimistes dans l’air du temps, romans qui font (et
c’est bien le principal) le bonheur de nombreux éditeurs et critiques.
Il semble en effet qu’il n’est plus guère question de trouver dans la
littérature contemporaine une œuvre forte, marquante, construite, mais
plutôt un(e) jeune romancier(e) suffisamment médiatique, télégénique
et subtilement provocateur pour être un bon support à la promotion et à
la vente du roman.
Mais
foin des digressions et râleries intempestives, venons-en plutôt au fait !
David
Zimmer n’attend donc plus rien de la vie. Sa femme Helen et ses deux garçons sont
morts dans un accident d’avion. Il est devenu alcoolique et vit dans un
brouillard cotonneux en s’apitoyant sur son sort et en rêvant son
suicide. Un soir, il voit à la télé un extrait d’un vieux film
d’Hector Mann. Et pour la première fois depuis l’accident, il rit.
« Cela
peut sembler sans importance, mais c’était la première fois depuis
juin que je riais de quoi que ce fût et en sentant ce spasme inattendu
monter dans ma poitrine et se mettre à chahuter mes poumons,
je compris que je n’avais pas encore touché le fond, qu’il
restait en moi quelque chose qui souhaitait continuer à vivre ».
Il
entreprend alors ce qui n’avait jamais été fait, une étude fouillée,
exhaustive, de l’œuvre d’Hector Mann, cinéaste génial et méconnu
du cinéma muet, disparu depuis 1929.
« J’ai
écrit le livre en moins de neuf mois. Le manuscrit terminé comptait plus
de trois cents pages dactylographiées, et chacune de ces pages avait représenté
pour moi un combat ».
Le
livre est publié. David
Zimmer passe à autre chose, il commence un travail passionnant : la
traduction des « mémoires d’outre-tombe » de
Chateaubriand. Et puis, l’invraisemblable se produit. Hector Mann, que
tout le monde croyait mort, vit toujours, caché en Californie. Il veut
rencontrer David Zimmer. Alma Grund, une jeune femme, vient chercher David
Zimmer pour le conduire à Hector. Et David se laisse finalement
convaincre. Et peu à peu, la vie extraordinaire et méconnue d’Hector
Mann va lui être révélée par Alma. La vie, mais aussi tout un pan
immense de son œuvre cinématographique, quatorze films que jamais
personne n’a vu et qu’il va être le seul à pouvoir visionner en
partie. Tous ces films inédits d’Hector Mann seront en effet détruits
lorsque David les aura visionnés.
A
travers cette narration palpitante d’un bout à l’autre du livre, Paul
Auster mène avec brio une réflexion sur la signification de l’art. Que
représente l’œuvre d’art pour un artiste si celui-ci, de façon délibérée,
refuse de la montrer à qui que ce soit ? Pourquoi Frieda, l’épouse
d’Hector Mann, veut-elle absolument faire disparaître ces films alors
qu’elle a tant œuvré avec Hector pour leur réalisation ?
« Petit
à petit, c’était devenu un principe esthétique en soi. Alors même
qu’elle continuait à travailler avec Hector, elle devait avoir eu le
sentiment qu’il ne s’agissait plus de faire des films. Il s’agissait
de fabriquer quelque chose afin de le détruire. C’était ça, l’œuvre,
et tant que toute trace de l’œuvre n’aurait pas été détruite, l’œuvre
n’existerait pas. Elle ne commencerait à exister qu’au moment de son
anéantissement –et alors, tandis que la fumée s’élèverait dans le
jour brûlant du Nouveau-Mexique, elle disparaîtrait. »
Mais
le roman de Paul Auster est d’une grande richesse thématique.
Que
représente une vie d’homme, nous dit Paul Auster, sans la création ?
Et quelle peut être l’importance de cette vie, si la création reste
cachée ? Pour que la vie d’Hector prenne tout son sens, il faut
que ses films les plus importants, détruits par le feu, puissent enfin être
vus de tous. Peut-être Alma a-t-elle réussi à préserver les films ?
«
S’il en est ainsi, alors les films d’Hector ne sont pas perdus. Ils
n’ont que disparu et, tôt ou tard, quelqu’un surviendra qui ouvrira
par hasard la porte de la chambre où Alma les a cachés, et l’histoire
reprendra du début.
Je
vis dans cet espoir ».
A
travers l’histoire extraordinaire de la vie d’Hector, racontée par
Alma, à travers l’amour qui naît, avec difficultés, entre David et
Alma les deux admirateurs de l’œuvre d’Hector,
à travers l’oubli progressif de la douleur de David ainsi que
l’importance que va prendre la traduction des « mémoires
d’outre-tombe » dans sa vie, Paul Auster déploie son immense
talent narratif avec une maestria époustouflante. Le livre des
illusions est un roman qui fera date dans l’œuvre magistrale de
Paul Auster. Si vous ne devez lire qu’un seul roman cette année, lisez
celui-ci !
Jacques
Teissier |