Voici un roman comme il en est peu, le deuxième livre de son auteur.
Son premier roman :
« Touché !», ayant été publié aux éditions du Seuil. Au premier regard,
on peut dire : encore un livre sur lamour fou, la folie damour, ou la
folie tout simplement. Un thème si souvent rebattu, qui semble si éculé, que lon
peut se demander comment un romancier peut encore le choisir. Mais les thèmes originaux
sont bien rares, et on peut même dire que tout a déjà sans doute été écrit,
loriginalité semble impossible à trouver. Que faire ? Entrecroiser des
thèmes différents dans une même histoire ?
Pourquoi pas en effet. Mais les possibilités restent limitées. Et pourquoi écrire si cest pour
répéter, même avec talent, une histoire déjà traitée mille fois ?
Jimagine que Christophe Spielberger sest posé la question. Sa réponse est
claire : loriginalité, il faut la chercher à la fois par le regard décalé
quil pose sur ces personnages, et surtout, surtout, dans lécriture
elle-même. « On part » est, de ce point de vue, une vraie réussite.
Mathieu, Bénédicte, Armand, cest à dire le mari, la femme et lamant... de
quoi vous faire bailler dennui tellement ce trio est éculé. Mathieu et Bénédicte
saiment. Il répare des photocopieuses et elle est conductrice de métro. Ils
doivent partir, prendre des vacances, c'est pour demain. Et puis, le matin, Mathieu
voit que Bénédicte est froide, ne bouge plus. Mais elle ne peut pas être morte,
cest impossible. Seulement endormie, un peu plus longtemps que dhabitude,
voilà tout. Mathieu, en découvrant le corps sans vie de Bénédicte, disjoncte. Il
garde le corps plusieurs semaines. Et finit par être accusé du meurtre de sa femme. Sur ce point de départ simple, sans fioritures
scénaristiques, Christophe Spielberger réussit à
écrire un livre prenant, surprenant, émouvant parfois, et drôle très souvent. Il joue
avec les mots, les mâchonne, les invente quand cest nécessaire, crée son langage
personnel, un véritable langage décrivain.
« Mathieu et Bénédicte se sont connus sous la coque de
noix dun amphithéâtre, à luniversité ils ne voulaient pas être
professeurs. Sêtre rencontrés, cétait vie active, se cultiver tant
quon peut, puis tenter le deux-tendre. Ils nallaient quaux cours
intéressants, nourrissaient leur sucre au balcon. Un jour clouté comme culotte,
Bénédicte a dit jarrête létude, passer mon concours ce sera coller au
terrain, cheminer vers le nid. Elle avait réussi lexamen souterrain à vingt-deux
ans, cétait ravissant, mais part devant je te rejoins, Mathieu voulait
lunivers encore un peu. Il sétait arrêté lannée daprès grâce
aux malices dun trombone, vous avez du fil à retordre, on vous garde. Mathieu
était rentré en compagnie à vingt-trois ans. Lui et Bénédicte saimaient tout le
temps il fallait se mettre à le vivre, un bocal de pommes vaut mieux quun
glucomètre, ils avaient trouvé des formules comme des curs capsules. »
Et cest la lente progression vers la logique implacable de la
folie de Mathieu, dans laquelle Christophe
Spielberger ne nous épargne rien, aucun détail, surtout pas les plus noirs ou les plus
horribles. Cette logique interne de la folie, nous la suivons encore à travers Mathieu et
son internement chez les fous, où un « sage » va soccuper de lui en lui
administrant du doximum.
L'auteur use d'une langue elliptique, redoutablement efficace et
poétique en même temps. En quelques pages,
voila les deux personnages campés et leur univers déjà dessiné, en quelques phrases. Il ne manque plus quArmand, lami de la
famille, le « psycul » qui aime loseille et joue régulièrement aux
tarots avec eux, personnage qui prend de plus en plus dimportance au fil des pages et du déroulement implacable de
lhistoire, un personnage trouble et antipathique, l'exact opposé de Mathieu.
Lutilisation du présent de lindicatif donne à
lhistoire une tonalité très particulière, et nous met au diapason immédiat de la
folie de Mathieu, du mécanisme qui le pousse à se venger dArmand, son ami
« psycul » qui la tant berné et manipulé.
Ce roman a été refusé par plusieurs éditeurs
« goncourables », nous dit Christophe Spielberger, qui voit là très
justement le signe dune frilosité de lédition française contemporaine, plus
souvent soucieuse de « romans
délevage » que de découvrir de véritables écrivains novateurs. Ils ont
raté le coche en refusant ce livre, et on ne peut que remercier 00h00.com davoir eu
le flair de repérer un talent plus que prometteur.
Jacques Teissier |