Au nom du lait...

Nounou,
un roman
de Michel Jeury

(Robert Laffont)


par Mireille Disdero-Seassau


J'ai dérobé ce roman à Marie Bataille -avec son assentiment - puis je m'y suis plongée avec un plaisir que je ne vous cacherai pas.

L'histoire est à la fois simple et très nuancée : une jeune femme de 22 ans, Céline Ouroux quitte le Morvan avec la permission de Cyprien, son mari. Elle emporte avec elle Augustin son bébé, et compte se placer dans une famille à Paris, afin de donner ou plutôt de vendre son lait.
Réservée, naïve et pauvre mais sensible et intelligente, elle ne tarde pas, par l'intermédiaire du docteur Carion, à devenir nounou du petit monsieur Victor, dans la grande famille des Langlais.
Elle va y apprendre beaucoup, y compris à lire et à parler parfaitement "français" à une époque où la population humble des provinces s'exprime essentiellement en patois. Elle va également croiser beaucoup de monde et devenir "parisienne", entretenir une relation avec Joseph, précepteur de la famille et personnage complexe, ou même plus tard avec Adrien, le frère de monsieur Langlais. Céline va enfin découvrir des paysages et châteaux qu'elle n'imaginait pas lorsqu'elle travaillait à la ferme avec son mari.
Jolie, fraîche et attirante, elle plaît et rêve un peu à ce que serait sa vie si elle ne devait pas retourner dans le Morvan à la fin de sa "nourriture", dix-huit mois plus tard.
Seulement… Pendant l'absence de sa mère au pays, Augustin meurt…
Quand Céline l'apprend elle est désespérée, " Seule avec ma tristesse et les cauchemars qui m'attendaient au creux de la nuit. " (p.233)

Outre le fait que ce roman est particulièrement bien construit - l'auteur est dans son élément avec les mots, il nous a proposé déjà plus d'une soixantaine d'ouvrages - il s'inscrit de surcroît dans l'histoire des hommes car il est extrêmement bien documenté sur l'époque dont il est question (1888). L'écriture est de ce fait enrichie d'un champ lexical socio-historique autour du thème exprimé par le titre.
La " discipline de travail " sur la langue à laquelle l'auteur s'est astreint nous présente un style soutenu et légèrement archaïsant dans le sens où il nous paraît fort éloigné du langage actuel, de ses néologismes et écarts divers (par exemple, Michel Jeury n'hésite pas à utiliser l'imparfait du subjonctif troisième personne du singulier. Cette caractéristique d'un langage " travaillé " pour coller à une époque est pour le moins le signe d'une détermination et d'un beau travail du côté de l'écriture.
La fiction narrative et les événements de l'histoire humaine se combinent donc avec talent jusqu'à ne faire plus qu'une seule et même chose : la vie de Céline, avec en fond de trame celle de toute une génération de jeunes provinciales qui, dans un même mouvement quittent leur pays et viennent se "placer" à Paris.

" Fates risette ai lai nounou
Qu'ai Pairis, chi loin de cheuz nous
S'en vé vo sarvi ai génoux… "

(p.224, une berceuse en patois du Morvan)

On pense à Zola - qui d'ailleurs est présent dans la fiction avec " Le rêve " " Au bonheur des dames " qu'une amie de Céline lui offre. On croise Daudet, cinquante ans, malade (d'une maladie de Vénus) mais plaisant toujours aux femmes et dînant parfois à la table des Langlais. On suit Céline et Adrien à l'Exposition Universelle, du côté de la toute récente Tour Eiffel... On sent se développer la modernité, l'approche du XXme siècle.

Les horizons du lecteur : le point de vue narratif est à focalisation interne, un récit à la première personne qui nous permet " d'entendre " la pensée, les perceptions et charges affectives de Céline. Ce récit où le " Je " nous parle favorise le phénomène d'identification du lecteur. Pourtant paradoxalement, cette possible identification propose autre chose qu'une lecture linéaire et sans surprise. Plus qu'au vraisemblable, l'auteur s'astreint au vrai, au réel. Dans la réalité, les humains ne sont jamais entièrement heureux ou malheureux mais plutôt mus par une combinaison complexe et nuancée des deux. celui qui s'attend à un happy-end ou à un drame final dans ce roman sera forcément dérouté ou même déçu. L'auteur évite la facilité dans laquelle il aurait pu se laisser glisser (facilité que j'ai d'ailleurs craint à un certain moment, quand Céline est " libérée " par la disparition du mari et que tous les espoirs lui sont permis ) mais non.
Nous n'avons pas affaire à un conte. La bergère n'est pas sauvée par le prince, elle ne peut compter que sur elle-même.
Les visées du texte sont ici de l'ordre du réalisme, comme chez Zola.

Le roman nous permet enfin une réflexion sur les relations humaines, la place des femmes dans la société, la liberté...
Le lecteur est confronté aux mentalités, aux caprices et aux passions des "maîtres" d'après le regard de ceux qui sont à leur service. On comprend la difficulté à s'imposer quand on est d'origine humble, l'impossibilité de pénétrer réellement dans leur univers autrement que par l'office, y compris quand il s'agit d'amour.

" Les messieurs faisaient les importants, en habit, cravate blanche et gants blancs, et se dépensaient en baisemains ; les dames se pavanaient dans leurs toilettes décolletées, longues robes de soie, de velours, de satin, garnies de broderies, de perles ou de dentelles, et leurs diamants scintillaient dans leurs cheveux... J'allais et venais comme une somnambule, sauf que je ne voyais pas l'avenir : il n'y avait plus d'avenir pour moi. "

Extrait de Nounou, p. 227

" Frères humains… " (Albert Cohen)
J'y pense tout à coup, car il existe un sens souterrain - ou sous-jacent - un non dit qui court du début à la fin tel un fil d'Ariane et me laisse, moi lectrice, sur une réflexion beaucoup plus profonde qu'il n'y paraît. Celle-ci m'intègre, en tant que femme, dans la problématique dont il est question ici.
L'environnement textuel de départ, les racines de la narration sont le terroir qui peu à peu se déracine côté femmes. La force du récit vient du fait que je me sens impliquée dans cette réflexion partant du terroir et s'achevant sur ce " frères humains… "
De ce fait, l'impact de cette lecture perdure au-delà du mot " fin ", inscrit au bas de la page.

Ce roman de Michel Jeury vient de sortir aux éditions Robert Laffont.
C'est un véritable bonheur de lecture auquel je vous convie !

Mai 2002

Mireille Disdero-Seassau