J'ai dérobé ce roman à Marie Bataille
-avec son assentiment - puis je m'y suis plongée avec un
plaisir que je ne vous cacherai pas.
L'histoire est à la fois simple et très nuancée
: une jeune femme de 22 ans, Céline Ouroux quitte le Morvan
avec la permission de Cyprien, son mari. Elle emporte avec elle
Augustin son bébé, et compte se placer dans une
famille à Paris, afin de donner ou plutôt de vendre
son lait.
Réservée, naïve et pauvre mais sensible et
intelligente, elle ne tarde pas, par l'intermédiaire du
docteur Carion, à devenir nounou du petit monsieur Victor,
dans la grande famille des Langlais.
Elle va y apprendre beaucoup, y compris à lire et à
parler parfaitement "français" à une époque
où la population humble des provinces s'exprime essentiellement
en patois. Elle va également croiser beaucoup de monde
et devenir "parisienne", entretenir une relation avec
Joseph, précepteur de la famille et personnage complexe,
ou même plus tard avec Adrien, le frère de monsieur
Langlais. Céline va enfin découvrir des paysages
et châteaux qu'elle n'imaginait pas lorsqu'elle travaillait
à la ferme avec son mari.
Jolie, fraîche et attirante, elle plaît et rêve
un peu à ce que serait sa vie si elle ne devait pas retourner
dans le Morvan à la fin de sa "nourriture", dix-huit
mois plus tard.
Seulement
Pendant l'absence de sa mère au pays, Augustin
meurt
Quand Céline l'apprend elle est désespérée,
" Seule avec ma tristesse et les
cauchemars qui m'attendaient au creux de la nuit. " (p.233)
Outre le fait que ce roman est particulièrement bien construit
- l'auteur est dans son élément avec les mots, il
nous a proposé déjà plus d'une soixantaine
d'ouvrages - il s'inscrit de surcroît dans l'histoire des
hommes car il est extrêmement bien documenté sur
l'époque dont il est question (1888). L'écriture
est de ce fait enrichie d'un champ lexical socio-historique autour
du thème exprimé par le titre.
La " discipline de travail " sur la langue à
laquelle l'auteur s'est astreint nous présente un style
soutenu et légèrement archaïsant dans le sens
où il nous paraît fort éloigné du langage
actuel, de ses néologismes et écarts divers (par
exemple, Michel Jeury n'hésite pas à utiliser l'imparfait
du subjonctif troisième personne du singulier. Cette caractéristique
d'un langage " travaillé " pour coller à
une époque est pour le moins le signe d'une détermination
et d'un beau travail du côté de l'écriture.
La fiction narrative et les événements de l'histoire
humaine se combinent donc avec talent jusqu'à ne faire
plus qu'une seule et même chose : la vie de Céline,
avec en fond de trame celle de toute une génération
de jeunes provinciales qui, dans un même mouvement quittent
leur pays et viennent se "placer" à Paris.
" Fates risette ai lai nounou
Qu'ai Pairis, chi loin de cheuz nous
S'en vé vo sarvi ai génoux
"
(p.224, une berceuse en patois du Morvan)
On pense à Zola - qui d'ailleurs est présent
dans la fiction avec " Le rêve " " Au
bonheur des dames " qu'une amie de Céline lui
offre. On croise Daudet, cinquante ans, malade (d'une maladie
de Vénus) mais plaisant toujours aux femmes et dînant
parfois à la table des Langlais. On suit Céline
et Adrien à l'Exposition Universelle, du côté
de la toute récente Tour Eiffel... On sent se développer
la modernité, l'approche du XXme siècle.
Les horizons du lecteur : le point de vue narratif est
à focalisation interne, un récit à la première
personne qui nous permet " d'entendre " la pensée,
les perceptions et charges affectives de Céline. Ce récit
où le " Je " nous parle favorise le phénomène
d'identification du lecteur. Pourtant paradoxalement, cette
possible identification propose autre chose qu'une lecture linéaire
et sans surprise. Plus qu'au vraisemblable, l'auteur s'astreint
au vrai, au réel. Dans la réalité, les
humains ne sont jamais entièrement heureux ou malheureux
mais plutôt mus par une combinaison complexe et nuancée
des deux. celui qui s'attend à un happy-end ou à
un drame final dans ce roman sera forcément dérouté
ou même déçu. L'auteur évite la facilité
dans laquelle il aurait pu se laisser glisser (facilité
que j'ai d'ailleurs craint à un certain moment, quand
Céline est " libérée " par la
disparition du mari et que tous les espoirs lui sont permis
) mais non.
Nous n'avons pas affaire à un conte. La bergère
n'est pas sauvée par le prince, elle ne peut compter
que sur elle-même.
Les visées du texte sont ici de l'ordre du réalisme,
comme chez Zola.
Le roman nous permet enfin une réflexion sur les relations
humaines, la place des femmes dans la société,
la liberté...
Le lecteur est confronté aux mentalités, aux caprices
et aux passions des "maîtres" d'après
le regard de ceux qui sont à leur service. On comprend
la difficulté à s'imposer quand on est d'origine
humble, l'impossibilité de pénétrer réellement
dans leur univers autrement que par l'office, y compris quand
il s'agit d'amour.
" Les messieurs faisaient les
importants, en habit, cravate blanche et gants blancs, et se
dépensaient en baisemains ; les dames se pavanaient dans
leurs toilettes décolletées, longues robes de
soie, de velours, de satin, garnies de broderies, de perles
ou de dentelles, et leurs diamants scintillaient dans leurs
cheveux... J'allais et venais comme une somnambule, sauf que
je ne voyais pas l'avenir : il n'y avait plus d'avenir pour
moi. "
Extrait de Nounou, p. 227
" Frères humains
" (Albert
Cohen)
J'y pense tout à coup, car il existe un sens souterrain
- ou sous-jacent - un non dit qui court du début à
la fin tel un fil d'Ariane et me laisse, moi lectrice, sur une
réflexion beaucoup plus profonde qu'il n'y paraît.
Celle-ci m'intègre, en tant que femme, dans la problématique
dont il est question ici.
L'environnement textuel de départ, les racines de la
narration sont le terroir qui peu à peu se déracine
côté femmes. La force du récit vient du
fait que je me sens impliquée dans cette réflexion
partant du terroir et s'achevant sur ce " frères
humains
"
De ce fait, l'impact de cette lecture perdure au-delà
du mot " fin ", inscrit au bas de la page.
Ce roman de Michel Jeury vient de sortir aux éditions
Robert Laffont.
C'est un véritable bonheur de lecture auquel je vous
convie !
Mai 2002
Mireille
Disdero-Seassau
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