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Peter Brook
a eu de la chance. La chance de naître anglais, en réalité
fils d'émigrés russes -- Bryk devenant Brouck,
puis Brook sous la plume des employés au registre des
douanes... --, et de grandir au pays de Shakespeare dans une
famille inventive et sensible. La chance de trouver sa voie
très jeune: l'amour du théâtre né
dés l'enfance, au spectacle d'un théâtre
de carton peint, le goût de la mise en scène; et
à vingt ans à peine, le voilà qui monte
Peines d'amour perdues au festival de Stratford-on-Avon...
Il a eu la chance aussi de rencontrer une source de sérénité,
à travers un enseignement inspiré par celui du
philosophe Gurdjieff qu'il suit depuis de nombreuses années,
et celle de porter en lui une soif inépuisable de recherche,
du théâtre au cinéma et à l'opéra,
des expériences d'avant-garde des années
60 au travail sur l'improvisation mené dans les
années 70, des mises en scènes les plus prestigieuses
aux spectacles improvisés sur un tapis dans les villages
du Niger.
Ce livre n'est pas une autobiographie personnelle -- la
vie privée n'y est évoquée que par
allusions --, ni même un récit rigoureusement chronologique:
les rencontres évoquées (celles de Paul Scofield,
de Jeanne Moreau, de Glenda Jackson, pour n'en citer que
quelques-unes) donnent lieu à des anticipations du récit,
à des plongées dans le temps encore à venir,
qui bouleversent l'ordre de la narration. A l'image
des ressources mises en jeu par l'acteur et le metteur
en scène lors d'un travail de création, le
livre "est plutôt un réservoir de signaux
fragmentaires qui attendent que le pouvoir de l'imagination
leur donne vie." Mais il est aussi, de la part de ce metteur
en scène reconnu, un bel hommage rendu à tous
les êtres remarquables -- enseignants, acteurs, producteurs,
administrateurs de théâtres -- qu'il a pu
rencontrer dans son travail. Et comme tel il parlera à
tous ceux qui aiment le théâtre et le spectacle
vivant.
P.S. :
Un passage à souligner, en ces temps envahis par le spectacle
de la guerre.
Dans les années 60, Brook et sa troupe préparent
un spectacle collectif, inspiré par la guerre du Vietnam.
"Nous
restions stupéfaits par la recherche esthétique
indécente d'un grand nombre de photos de guerre,
de surcroît primées. Sur des bandes enregistrées,
nous écoutions les commentaires et les rires d'équipages
de bombardiers, des rires de gosses fous de joie devant les
éclairs colorés et les bouffées de fumée
blanche qui transformaient en jouets les villages en feu et
les vies détruites. (...)
Un jour, un jeune Indien me glissa dans la main une petite pièce
de cinq pages qu'il avait écrite à partir
de la Bhâgavad-gîta . A l'époque, ces
mots n'évoquaient rien pour moi, mais je reçus
de plein fouet l'image centrale de ce mince texte. Elle
représentait un grand guerrier qui, au moment de donner
le signal destiné à déclencher une bataille
apocalyptique, arrête de manière inattendue son
char entre les deux armées et demande: "Pourquoi
devons-nous nous battre?" Nous nous sommes interrogés
sur ce qui se passerait si le général en chef
des forces améraicaines s'arrêtait subitement
et se posait la même question. Puis, nous prîmes
conscience de l'impossibilité d'un tel scénario,
qui relevait d'une fiction poétique, car la roue
de la guerre à laquelle un général est
enchaîné ne peut jamais s'arrêter de
tourner, même pour un instant."
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