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Près de vingt ans ont passé depuis la publication
de l'Insoutenable légèreté de l'être,
près de vingt-cinq depuis celle du Livre du rire et de
l'oubli , et ces titres à la fois légers et amers,
nous pourrions les appliquer encore au dernier roman de Milan
Kundera. Mais la réflexion sur la nostalgie (la añorenza,
en espagnol) qu'il propose dés les premiers chapitres
donne le ton qu'il adoptera dans cette nouvelle étape
de son itinéraire romanesque: non pas le lyrisme convenu,
un peu mélo, qu'on associe souvent à ce sentiment,
mais une évocation de la séduction et du mensonge
qu'il recèle. Désirer le retour, en effet, c'est
désirer traverser l'espace, mais aussi abolir le temps,
c'est désirer retrouver un lieu qui ne peut qu'avoir
changé avec une âme qui elle aussi a changé,
à travers les remous de l'Histoire et l'expérience
de l'exil.
Mais la nostalgie, c'est aussi le sentiment que l'exilé
doit ressentir, aux yeux des autres, de sa famille, de ses amis
anciens et nouveaux. Et pourtant Irena et Josef, les deux personnages
principaux du livre, ne ressentent pas véritablement
ce sentiment. "Elle avait toujours considéré
comme une évidence que son émigration était
un malheur. Mais, se demande-t-elle en cet instant, n'était-ce
pas plutôt une illusion de malheur, une illusion suggérée
par la façon dont tout le monde perçoit un émigré?
Ne lisait-elle pas sa propre vie d'après un mode
d'emploi que les autres lui avaient glissé entre
les mains?" Cette vision de l'exil, calmement dérangeante,
ne pouvait être suggérée que par un écrivain
qui sait de quoi il parle, par un écrivain tchèque
qui depuis quinze ans navigue entre le français et sa
langue maternelle.
Dés lors, si Irena et Josef reviennent à Prague,
s'ils se rencontrent à cette occasion, ce sera presque
malgré eux, en raisons de circonstances qu'ils n'ont
pas vraiment choisies. L'une revient pour plusieurs mois,
l'autre n'a que quelques jours à passer dans
la ville de son adolescence. Mais leur malaise est le même,
celui de retrouvailles qui ne peuvent vraiment avoir lieu, d'une
distance qui se révèle insurmontable. Ce malaise
pourrait être ce qui les rapproche. Mais le lien qui se
tisse entre eux repose dés le départ sur un malentendu.
Chacun attend de l'autre un don qui correspond en fait
à sa propre nature, à sa propre histoire. Pour
raconter cette liaison ephémère, Kundera n'est
pas plus romantique que lorsqu'il évoque les mirages
de la nostalgie. Ou plutôt il la raconte comme un écrivain
conscient du potentiel romanesque de cette histoire, mais qui
refuse de céder à cet attrait facile, de mentir
sur l'insoutenable légèreté de l'être,
sur le fait que chaque être humain est enfermé
dans sa vision du monde, et que le mieux qu'il puisse faire
est d'être lucide sur cela. "Lui aussi était
heureux de cette rencontre; elle était amicale, coquette
et agréable, dans la quarantaine, jolie, et il ne savait
pas du tout qui elle était." Dans cette perspective,
les rencontres que le romancier offre à ses héros
seront autant de possibilités pour eux d'infléchir
leur histoire, mais surtout de se connaître, eux -mêmes
et le destin qui leur est imparti.
Le regard un peu détaché et narquois que le narrateur
porte sur ses personnages, ses interventions et digressions
fréquentes -- sur la mémoire, sur l'histoire
de la Tchécoslovaquie, sur la musique -- peuvent dérouter
le lecteur qui découvre l'univers de Kundera, et
lui faire penser peut-être que ces procédés
ne favorisent pas l'identification aux personnages et à
leur histoire. Mais cette position distanciée -- qui
rappelle d'ailleurs celle du narrateur de Jacques le Fataliste,
le roman de Diderot que Kundera a adapté pour le théâtre
-- permet d'apprécier pleinement l'habileté
de la construction narrative, chaque personnage, chaque digression
finissant par trouver son rôle stratégique dans
une intrigue à la progression très claire, mais
dont les retournements sont d'une malice diabolique. Et
les tours parfois cruels, parfois burlesques que le romancier
joue à ses personnages, en jonglant avec leurs sentiments
et leurs désirs, ne sont-ils pas finalement ceux que
la vie joue à tous les hommes et qu'il faut accepter,
sagement, légèrement?
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