Denis Lachaud va finir par devenir un auteur indispensable. C'est la qualité pure de ses
écrits plus que leur contenu qui murmure des mélodies nécessaires.
Avec J'apprends l'Allemand (1) il
abordait l'héritage du douloureux mutisme des soldats du Reich après la 2ème guerre
Mondiale et le poids du contentieux franco-allemand. En suivant l'itinéraire d'un
adolescent grandissant sur plusieurs années, fils d'Allemands expatriés en France, ne
découvrant la culture de ses parents qu'à travers l'école et les échanges scolaires,
les personnages campaient les différents stades de 50 ans de mémoire allemande.
Dans la forme profonde, Denis Lachaud entreprend un
travail de fiction complète puisque les lieux aussi sont inventés. Leur géographie
pointilleuse ravira les lecteurs de la forme d'une ville.
Mélange de port marchand et industrieux, de lieu de villégiature estivale et
d'environnement chargé de l'histoire quotidienne de plusieurs générations, cette ville
abrite des familles autant que des personnes.
Du fils de milieu aisé, emprunt d'orgueil de classe jusqu'à ne rêver qu'à la
reproduire, au petit garçon "abandonné" chaque journée à la rue par une
mère peu conforme aux modèles sociaux, la rue des Marsouins fait entrer le lecteur dans
le monde de la fin du XXème, coincé en bord de mer comme dans la fin d'une période,
mais bercé des illusions d'un reflux toujours possible du temps. En fait de retour il n'y
en réellement qu'un ; une plongée dans l'avenir qui permet de nommer un événement de
l'été dont il est question pendant l'essentiel du récit. L'enfant devenu adulte saura
accepter de se dire qu'il a été violé. Mais c'est tout.
Denis Lachaud, à force de ne pas vouloir porter un jugement, effleure les êtres et le
monde. Il y est beaucoup question de l'envers des apparences, ce qui ne veut pas dire que
tout le monde ment. Certains sont sains jusqu'à l'âme, d'autres, plus troubles,
cherchent à ne pas sombrer dans l'ignoble, toujours frôlant la surface du visible. Pour
nous promener dans l'univers extérieur à celui des intimités, D. Lachaud utilise une
polyphonie confuse où de temps en temps un personnage parle de lui. Au contraire aussi,
la 3ème personne permet de suivre plus précisément les errements et les hésitations
entre les faits et l'inconscient. Cela sans démonstration.
D. Lachaud regarde le monde, il en a découpé une tranche qu'il a fabriquée à partir
d'enquêtes dans des milieux professionnels ou des projets d'urbanisme. Sur cette matrice
il a confectionné une composition entre Rohmer et Chabrol, moins lente que le premier et
moins acide que le second. La vie, de cette façon, garde une amertume de fond d'estomac
plus que de bile. Et l'écriture se refuse à l'enjoliver, comme une caméra faussement
neutre. A suivre
Yvan
Prat
La forme profonde de Denis Lachaud chez Actes
Sud
(1)Réédité dans la collection Babel (n°406) chez Actes Sud (1ère
édition en 1998) |