Beaux livres - Noël 2004 (1ère partie)

par Brigit Bontour

Avec ce premier article, nous ouvrons notre série saisonnière sur les beaux livres qui nous mènera jusqu'à Noël.

Brigit Bontour


LE TEMPS CHANEL

De Gabrielle Chanel, on croyait tout savoir, ou presque : la naissance dans une famille pauvre, la mort de sa mère, l'orphelinat, puis ses débuts de demi-mondaine dans les cabarets de Vichy ou dans le monde du cheval. On connaissait ses amours illustres ou non : Etienne Balsan, Boy Capel, le duc de Westminster, le Grand Duc Dimitri Pavlovitch, ou celles plus noires durant l'occupation pour un officier allemand. Mais si beaucoup d'hommes l'aimèrent, aucun ne l'épousa. Elle resta à jamais " l'irrégulière ", son drame.
Ses amis, ses relations, Misia Sert, Diaghilev, Cocteau, Picasso, Radiguet ne nous étaient pas étrangers non plus. Et puis surtout sa fulgurante ascension de petite modiste installée à Deauville durant la première guerre ou s'étaient réfugiées les élégantes, au triomphe de la rue Cambon peu d'années plus tard éblouirent le monde entier. La révolution qu'elle provoqua dans la mode : coupant les cheveux, jetant le corset aux orties, raccourcissant les jupes, inventant le mythique numéro 5, s'appropriant les tissus pour homme, les coupes droites, les vêtements de sport ajoutèrent encore à l'admiration. Il y eut aussi sa retraite en Suisse après la guerre où elle ne fut que peu inquiétée grâce à des amis puissants, sans doute le duc de Westminster. Et son retour en 1953 à plus de soixante dix ans pour contrer la révolution new look du jeune Christian Dior. Jusqu'à sa mort un dimanche, de 1971. Morte un jour de repos pour celle qui avait travaillé toute sa vie car disait-elle " La couture n'est pas du théâtre et la mode n'est pas un art, c'est un métier ".


Tous ces éléments biographiques n'ont rien de nouveau. Ne manquait que la dimension humaine de Gabrielle Chanel dévoilée par Edmonde Charles Roux qui a réédité en l'augmentant considérablement " Le temps Chanel ", publié il y a 25 ans ". Le texte est magnifique, les photos superbes : de la très jeune Gabrielle au physique quelconque, aux lourds cheveux, au sourire triste, à l'élégante et magnifique quadragénaire aux traits affinés, à la silhouette droite, au visage fier.
Grâce à son talent, l'auteur fait revivre la femme et non la légende. Celle qui sa vie durant eut honte de ses origines. Celle qui aspirait à se marier et le ne le put jamais : ses amants de la bonne société ou le Prince de Galles ne pouvaient épouser une paysanne auvergnate dans les années trente. Ses fêlures : Son amour de jeunesse mort dans un accident de voiture, son aventure avec un officier allemand.
Et puis, il y a cet acharnement : quand jeune femme entretenue, elle veut créer des chapeaux, non pour s'amuser mais gagner sa vie. La rage de la femme richissime, déjà âgée, qui après une retraite quasi honteuse après la guerre revient en combattante en 1953 pour contrer la révolution new look du jeune Christian Dior. Retour raté certes avec l'accueil terrible que lui réserva la presse lors de sa première collection. Opinion qui visait d'ailleurs autant la personne que ses créations. Mais, il ne lui fallut qu'un an pour redevenir coûte que coûte la première et révolutionner une seconde fois la couture. Trouvant définitivement place dans la postérité, alors que bien d'autres auraient tout arrêté à son âge.
C'est cette hargne, cette revanche sur le destin d'orpheline et finalement la vie malheureuse et tourmentée de Gabrielle Chanel qui fait la force et la grâce de ce livre.
Une leçon de vie pour ceux qui croient qu'on ne peut se relever du pire destin. La résilience n'est pas loin, le mythe trente ans après sa mort plus vivant que jamais.

Le Temps Chanel
Edmonde Charles-Roux
Editions de la Martinière-Grasset 383 p.



ANGES ET DEMONS

Personne n'a jamais vu un ange ni un démon, mais la plupart d'entre nous sommes persuadés que les premiers sont bienveillants, alors que les seconds sont le mal incarné, tout droit sortis des enfers. Et tous ont inspiré artistes ou écrivains depuis la nuit des temps dans l'art occidental, mais parfois aussi en Orient.
Ce dictionnaire analyse à travers une iconographie soigneusement choisie, l'idée que les hommes se font de l'enfer ou du paradis. Pour illustrer l'inquisition, des tableaux de Velasquez ou Goya ont été judicieusement sélectionnés. Attachés aux Vanités, Pieter Boel, Antonio de Pereda ou Picasso expriment leur vision de la mort dissimulée derrière les fastes de la vie terrestre.
Des œuvres de Philippe de Champaigne, Le Caravage ou Raphaël représentent le thème des anges, de la nativité, de l'ange gardien ou du sexe des anges.
Chaque sujet du livre est illustré d'un ou plusieurs tableaux et d'un texte explicatif.
En tout, 350 œuvres d'art permettent de mieux comprendre ce que signifient l'Empyrée, la psychomachie, ou l'homo bulla, mais aussi des thèmes plus familiers tels que les anges musiciens, les sorcières, ou encore le paradis céleste.

Anges et démons
collection guide des arts
Rosa Giorgi
Editions Hazan
384 pages


Les EGYPTIENS

L'Egypte : une des plus belles et des plus fascinantes civilisations qui existèrent un jour. On a tout dit de l'Egypte et pourtant, chaque jour apporte son lot de révélations, de suppositions.
Le plus beau reste peut-être à découvrir, mais ce que l'on en connaît est déjà si considérable. Et c'est cette beauté que nous fait découvrir ou redécouvrir ce livre avec ses photos extraordinaires de " bracelet au scarabée ", de " bague aux chevaux de Ramsès II, ou d'un papyrus littéraire " le chant du sycomore ".
C'est un livre que l'on ne pourrait suivre que par le fil de ses images, si le texte n'était également à la hauteur des photos. En effet, Françoise Dunant et Robert Lichtenberg sont parvenus à rendre vivante à travers sa religion, son architecture, son art, une civilisation qui dura trois mille ans.

Les Egyptiens
Collection les grandes civilisations
Françoise Dunand et Roger Lichtenberg.
Le chêne, 248 pages.


IRAN : 2500 ans d'art perse.

L'Iran d'aujourd'hui ne constitue plus aujourd'hui qu'une petite partie de ce fut la Perse allant, de l'Asie centrale à la Chine. Ce monde immense et très riche se décompose en trois périodes : Préislamique, Achéménide, Parthe et Sassanide. Il puise ses influences artistiques aussi bien en Chine à Rome en Grèce et en Perse ; forgeant un art original et nouveau.
Par exemple des bas reliefs du Gândhaâ datés du II ème siècle représentent des processions de personnages en habits iraniens, dont le traitement des cheveux et des barbes s'apparente à l'art romain. Plus tard lors de l'époque islamique, les arts et l'architecture s'inspireront encore des régions avoisinantes avec la Grande mosquée congrégationnelle d'Ispahan et ses panneaux de stuc qui ont subi l'influence Sassanide d'un côté et le style méditerranéen de l'autre.
Extrêmement érudit, ce livre aborde toutes les disciplines artistiques, de la céramique à l'architecture, l'orfèvrerie et les arts textiles d'un somptueux monde disparu.

Iran 2500 ans d'art perse
Giovanni Curatola et Gianroberto Scarcia
Editions Hazan



PERSONNAGES ET SCENES DE LA LITTERATURE.

Certaines œuvres, certains personnages de la littérature ont été fréquemment représentés dans l'art. Les plus présents sont le Faust de Goethe ou Les chevaliers de la Table ronde, mais des milliers d'autres ont fasciné peintres et sculpteurs qui leur ont consacré une ou plusieurs œuvres.
Ce dictionnaire en trois parties propose d'abord l'illustration de différents chef d'œuvres littéraires : le Décaméron, Roméo et Juliette, le Roi des Aulnes…La seconde s'attache à la représentation des écrivains eux-mêmes : Pétrarque, Boccace, Shakespeare…. tandis que la troisième explore les thèmes communs à la littérature et à l'écriture, tels que le triomphe de la mort, le Parnasse ou la Belle et la bête.
Particulièrement riche, cet ouvrage permet de découvrir en image ce que les plus grands artistes ont compris des plus grands auteurs au point de donner vie à des personnages par nature imaginaires ou aux auteurs eux mêmes. Ainsi les visions croisées de Goethe par Tischbein et Warhol sont extrêmement intéressantes : dans le premier portrait de Tisbein, Goethe apparaît de dos, dans un dessin qui n'est pas sans rappeler la finesse de trait de David Hockney tandis que le second, est un exemple typique du portrait dit du " Grand tour ". Chez Warhol, au contraire, les couleurs acryliques font de Goethe un personnage du vingtième siècle proche d'un point de vue purement graphique de Liz Taylor ou de Marylin Monroe…..


Personnages et scènes de la littérature
Fransesca Pellegrino
Federico Poletti
Hazan 384 p.


RUINES

Qui n'a pas devant les ruines d'un château, d'une abbaye, voire même d'une simple maison envahie par le lierre et la végétation, imaginé la vie des gens qui vécurent, s'aimèrent ou s'entredéchirèrent peut-être en ces lieux ? Qui ne s'est jamais arrêté avec nostalgie et admiration devant " l'horreur merveilleuse " des ruines, selon l'expression de Poliphile, frère dominicain qui fut le tout premier à s'intéresser aux ruines en 1447 ?
D'autres suivront : La Fontaine avec le songe de Vaux, Baudelaire en poésie. Bien des peintres furent également fascinés : Mantegna, Botticelli, Carpaccio à la Renaissance. Au 18 ème siècle, les ruines sont sublimes, au 19 ème, gothiques. Plus près de nous, Turner ou Victor Hugo en eurent une toute autre vision. Roy Lichtenstein peint quant à lui, en 1964 un temple d'Apollon.
Parmi les photographes contemporains, beaucoup succombent à la violente émotion qui nous étreint devant ce qui a été et ne sera plus. Qu'il s'agisse de ruines industrielles ou de l'incendie du dépôt des Belles lettres.
Ce livre réussit par la qualité de son iconographie et de ses textes à démontrer que chaque époque projette sur les ruines sa propre lecture : retour à l'antique sous la Renaissance, nostalgie du moyen âge au XIX ème siècle, interrogation sur le monde nouveau qui s'ouvre à nous en 2004 avec son cortège de doutes et d'angoisses.
Michel Makarius l'auteur nous offre le tout premier ouvrage global sur les ruines, qui ne sont jamais que le versant sublimé d'un monde à reconstruire.


Michel Makarius
Ruines
Editions Flammarion.


DIANA, le portrait.

Diana Spencer : héroïne d'un mariage de conte de fées en 1981 avec L'héritier du trône d'Angleterre. Diana, femme trompée dès avant son mariage. Ou encore icône laïque, dont des millions de personnes pleurèrent la mort un 31 août 1997 avant que l'émotion ne retombe aussi vite qu'elle était montée.
Certains demandèrent sa canonisation, d'autres ne virent en elle qu'une petite intrigante spécialiste du jeu avec les médias : les appelant quand elle avait besoin de faire passer un message, les rejetant lorsqu'elle voulait vivre de façon anonyme.
Sans doute Diana fut-elle tous ces personnages à la fois. Sans doute n'eut-elle pas la carrure -mais qui peut l'avoir ?- pour supporter les fastes et les contraintes d'une cour moyenâgeuse. Peut-Être eut-elle du être moins belle, moins révoltée et plus heureuse.
Nul ne le saura jamais et ce très beau livre à l'iconographie exceptionnelle de 500 photos, parfois jamais publiées et aux témoignages inédits apporte de solides arguments pour qui veut se faire une idée plus précise et plus juste de celle qui marqua le vingtième siècle et qui parmi d'autres fit vaciller la couronne d'Angleterre.

Diana, le portrait
Rosalind Coward, préface de Nelson Mendela
Le Chêne, 368 pages, 45 euros

Brigit Bontour