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Ecrivain
belge d'origine slave, Eugène Savitzkaya est principalement
romancier, mais aussi poète, essayiste et dramaturge.
A vingt-deux ans, en 1977, il publie un premier roman, Mentir,
qui d'emblée enthousiasme la critique. Pour des raisons
sans doute éditoriales, Célébration
est aussi classé comme " roman ", bien
que ce texte, riche exemple d'un talent très pointu et
original, esquive la narration et se construise plutôt
comme une pièce de théâtre : c'est une suite
d'échanges verbaux entre divers personnages, avec des
passages " chantés " et des indications scéniques.
D'où : uvre pseudo-dramatique, à résonance
poétique due au travail de la langue et du style.
Le titre prépare le lecteur à l'ambiance insolite
qui règne dans ces pages, car chaque élément
de l'énoncé s'avère signifiant, même
si c'est par antiphrase. Ainsi, le mariage est d'autant plus
improbable que les futurs époux sont absents de la fête
! La "célébration " annoncée
s'entendrait plutôt comme ironique, n'était la
célébration linguistique -- bien réelle
-- offerte par l'auteur.
Savitzkaya met en scène deux larges groupes de personnages
: d'une part, les convives de tous âges dont certains
se trouvent dans les arbres, sous la table, ou encore perchés
sur le capot d'une fourgonnette ! D'autre part, des êtres
non-humains (divers insectes, merlettes, feuilles d'arbre),
prennent la parole dans une avalanche de questions qui s'échelonnent
souvent sur plusieurs pages d'affilée ! Les premiers
mots du livre sont prononcés par une mouche (" Qui
es-tu? "), et le récit se termine par une autre
question (" A travers quoi passes-tu ? "), émise
par le chur des abeilles, merlettes et feuilles. Les interrogations
lancinantes (et parfois de caractère infantile) restent
sans réponse et ainsi évoquent métaphoriquement
l'éternel mystère du monde. Ces bourdonnements
et bruissements divers matérialisent le Temps, ce qui
se confirme aux dernières pages du livre.
Ces deux groupes de " personnages " transmettent de
façon indirecte la substance d'un ouvrage qui, sous l'apparence
de l'étrangeté, du ludisme, voire du grotesque
ou de la grivoiserie, transmet un contenu métaphysique.
Les convives le font dans le décousu de
leurs bavardages, soliloques, commérages, toasts de circonstance,
réminiscences, pronostics, etc. Quant aux mouches et
autres comparses, c'est par leur questionnement même qu'ils
suscitent la réflexion, et leur rôle ne va pas
sans rappeler celui du chur dans le théâtre
de l'Antiquité. De façon subtile, les deux procédés
se complètent et fonctionnent en contrepoint. Les thèmes
les plus en évidence touchent à l'existence :
la vie, la mort, le féminin et le masculin, la possibilité
--ou non-- d'un " dialogue ", la sexualité,
la bestialité inhérente à l'espèce
humaine. Partout la mort règne, même associée
à l'idée de mariage : " un linceul, c'est
le drap de noces " ; " tu auras un petit lit dans
la maison et un petit trou au cimetière ". Dans
ce livre, comme ailleurs chez Savitzkaya, se profile une nette
tendance à souligner la désintégration,
la destruction de ce qui existe, sur fond de désarroi
existentiel, réprimé et doublé d'étonnement
devant l'Enigme de l'univers.
Savitzkaya a lui-même évoqué son "
écriture en spirale ". En effet, et indépendamment
de la portée philosophique de l'ouvrage, c'est peut-être
la complexité de sa structure très étudiée
qui en fait tout le prix. A chaque page, le lecteur est confronté
à des techniques de composition et d'écriture
qui, à elles seules, fourniraient la matière d'un
véritable traité : emboîtements, jeux lexicaux
(portant, par exemple, sur la polysémie), dérivations
sémantiques, analepses, " refrains " avec variations,
énumérations hétéroclites, "
litanies ", savante orchestration des répliques
et des questions en cascade, retours sporadiques de certaines
formules qui produisent une sorte d'envoûtement
le répertoire est inépuisable. Ce ne sont pas
là simples coquetteries de style, car si Savitzkaya travaille
la langue en artiste, ses transgressions sont porteuses de sens.
D'une part elles investissent l'imaginaire, mais de l'autre,
elles font sentir ce qui défie l'énoncé
direct et incitent le lecteur à donner corps aux signes.
La fin de ce roman réserve une surprise : soudain intervient
" une voix sortant d'un grand tonneau " : " Je
suis coupable d'être né [
], coupable d'être,
[
] responsable de la passion de l'or, [
] de la passion
du pouvoir, [
] responsable du temps qui passe. "
S'agit-il de la voix de quelque démiurge? Ou bien de
celle de l'Homme archétypal qui surgit de ce tonneau
(réminiscence de Diogène ?). Savitzkaya n'a d'ailleurs
pas fini de nous surprendre et le mystère s'approfondit,
car après le " né " initial de la tirade,
les participes passés soudain virent au féminin!
(" c'est moi qui me suis cachée, [
] moi qui
me suis moquée ", etc.). Ce subtil glissement grammatical
donne d'autant plus à réfléchir qu'il s'introduit
dans le texte mine de rien, sans insistance. Enfin, lorsqu'aux
dernières lignes le Temps reprend la parole, c'est sans
doute aussi le lecteur qu'il vise : " Jouez-vous votre
vie ? ", ou : " Voyez-vous ce que vos yeux ne voient
pas ? "
Renée
Laurentine
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