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Pour
tous ceux qui trouvent que la vie aujourd'hui est trop austère,
trop emprunte de fatalité, "métro, boulot,
dodo" où la folie dans la vie de tous les jours
fait défaut, folie que la dureté de la vie a gommé
quelque peu, un remède, mieux, une cure de bonheur existe,
ce bienfait a un nom, un titre : "Bohèmes"
de Dan Franck.
En près de 600 pages et plusieurs dizaines de chapitres,
l'auteur fait revivre une époque, des lieux de Paris
et des personnages. Une époque : le début du XXe
siècle, la Grande Guerre et l'entre deux-guerres ; des
lieux : d'abord Montmartre et son célèbre Bateau-Lavoir
de la rue Ravignan, puis Montparnasse et La Ruche ; les personnages
: ils ont pour nom Picasso, Braque, Max Jacob ou Apollinaire.
Pour nous, l'auteur a le talent, au fil des pages, de donner
vie à tous ces personnages - semblables et différents
à la fois - tous habités, tourmentés par
l'uvre portée en eux, tout en sachant goûter
aux plaisirs de la vie. Il nous les rend attachants dans leur
célébrité, mais aussi avec leur petitesse
et leur égoïsme. Au fil des années leur mentalité
se transforme, leur mode de vie change, avec l'argent qui coule
à flot, on achète hôtel particulier, on
roule en Bugatti, mais après tant d'années de
misères certains ne sauront pas gérer cette nouvelle
situation. Dan Franck nous montre les ravages de l'alcool mêlé
à la drogue qui mènent jusqu'à la déchéance
totale un Modigliani figure emblématique de cette époque.
Nous entrons dans l'intimité de Picasso, au jour le jour,
d'abord dans son galetas du Bateau-Lavoir, sans aucun confort,
puant la misère et les premiers contrats avec les marchands,
puis la consécration, quand l'américain Barnes,
à sa première visite à Paris rafle toute
sa production, l'apothéose avec son uvre maîtresse
: "Les demoiselles d'Avignon" et l'invention du cubisme.
L'amitié créatrice qu'il entretient avec Georges
Braque éclaire ces années riches en uvres
fondatrices de l'art nouveau, jusqu'au moment où Braque
est mobilisé en 1914 pour partir au front quand l'artiste
espagnol échappera à cette mobilisation du fait
de son statut d'étranger. Leur amitié ne survivra
pas à cette différence de traitement. De même
l'amitié entre Picasso et Apollinaire finira tragiquement
par la mort du poète en novembre 1918, victime de la
grippe espagnole, lui qui, au front, avait survécu à
une blessure à la tête et avait été
trépané.
Maurice Utrillo, le fils de Suzanne Valadon, le compagnon aviné
de Modigliani, survivra à la mort de son ami et ira d'une
cure à l'autre en quête d'une désintoxication
efficace et qui, finalement, sera sauvé par la seule
peinture.
La vie à Montparnasse ne sera pas en reste de fêtes,
carnavals, orgies. Une figure émergera, celle de Kiki
surnommée "Kiki de Montparnasse", égérie
et modèle, maîtresse (infidèle) de Man Ray
et pilier des nuits chaudes de Montparnasse. Ces excentricité
raviront les fêtards des cabarets du quartier, entourés
des nouveaux venus, les artistes américains : Hemingway,
Scott Fitzgerald. Ces deux-la passent leurs journées
dans un bar de la rue Delambre, faisant de ce lieu comme une
ambassade des américains à Paris. Pour se souvenir
de ces bons moments Hemingway écrira "Paris est
une fête".
Mais il ne faut pas oublier tous ces artistes venus de l'Est
comme Soutine, Kikoïne et le sculpteur Zadkine. Il faut
dire qu'à cette époque Paris opérait une
réelle fascination sur tous les artistes à-travers
l'Europe et qu'ils soient russes, polonais ou lituaniens, le
rêve de tous était de venir s'installer soit à
Montmartre soit à Montparnasse, quitte à connaître
la plus noire des misères à l'exemple de Soutine
qui est décrit ici comme celui qui fut le plus pauvre
parmi les plus pauvres, qui connut la gloire et la fortune et
qui vécut mal l'état d'homme riche, habité
qu'il fut d'une rage destructive de sa propre uvre rachetant
- à bons prix - ses premiers tableaux pour ensuite les
détruire, systématiquement, mû d'une sorte
de folie inexplicable
Ce livre s'appuie sur une abondante bibliographie, mémoires
de ceux qui ont côtoyé de près ces artistes
comme le marchand Kahnweiler, interviews de contemporains, uvres
d'historiens de l'art comme Pierre Daix.
Vous
avez compris que ce livre m'a touché au point que je
vante ses qualités à tous mes amis et je ne crois
pas qu'ils regrettent sa lecture.
Je ne serais trop vous conseiller de vous plonger dans ce récit
et dans savourer les nombreux instants de bonheur.
Michel
Ostertag
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