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Dans
cet essai, qui se clôt - souvre - sur un poème,
et dont le titre est hommage à Hölderlin et Heidegger,
Jean-Claude Pinson, poète et philosophe enseignant lesthétique
à lUniversité de Nantes, interroge le sens
philosophique dun paysage morcelé ; celui de la
poésie française contemporaine.
Lauteur, par un « retour amont », en écho
au titre de René Char, remonte vers la source dune
« modernité » littéraire liée
au Romantisme allemand : lâge de la réciproque
fascination entre philosophie et poésie, « philopoésie
et poésophie », que consacre en 1796 le Plus
ancien Programme systématique de lidéalisme
allemand, relayé au XXème siècle
par la méditation de Heidegger sur la poésie.
Rappelant que peut être considéré comme
« contemporain » tout ce qui vient après
1945, il précise ensuite quil lenvisage surtout
comme ce « qui sécrit aujourdhui, en
cette fin de siècle ». Or la recherche de la profondeur
spéculative comme celle de la « planéité
» textuelle, qui structuraient lespace de la poésie
jusque dans les années soixante-dix, sont en crise :
dans le défaut actuel du divin, voire dans le défaut
du monde, ou dans la défiance vis-à-vis des jeux
autour du signifiant « comment [...] pouvoir encore habiter
poétiquement le monde [...] ? Comment habiter la langue
en poète ? »
Sans
réduire les divergences, les spécificités,
les nuances des oeuvres explorées, Jean-Claude Pinson
trace des réseaux de repérage au labyrinthe de
la multiplicité poétique contemporaine : les développements
théoriques sont éclairés par les analyses
critiques de quelques livres marquants et cinq études
consacrées, à ce que lauteur nomme les «
poéthiques », de Ponge, Bonnefoy, Jaccottet, Deguy
et Réda, où sont dégagées les lignes
de force doeuvres choisies pour leur intérêt
philosophique et qui, dans leur diversité, contribuent
à « définir lespace dune possible
habitation du monde ».
Ainsi des pages138 à 155, Jean-Claude Pinson montre-t-il
que le « matérialisme poétique » de
Francis Ponge mène le poète à la limite
« où sobscurcit le sens », vers un
sacré de la matière, mais un sacré délié
de toute transcendance. Si Ponge refuse une quelconque proximité
avec lexpérience mystique, « le mystérieux
concert du monde muet » le conduit en même temps
à la vénération dune matière
énigmatique qui se dérobe à toute déduction
ultime.
Les pages 114 à 121 analysent les rapports dYves
Bonnefoy avec une autre forme de sacré : sa poétique
dialectique ne comporte pas de dépassement réconciliateur
; elle dit seulement la tension entre un certain envol platonicien
et un matérialisme spontané. Ce que Bonnefoy appelle
« présence » renvoie à cette expérience
du réel, dun « ici-maintenant », lieu
de lopacité, de lénigme : le grand
lyrisme dYves Bonnefoy chante ce sentiment de la «
présence » et le sacré qui soffre
dans la fulgurance.
Quant à la poésie « pensante » «
post-romantique » de Philippe Jaccottet ( pages 168 à
184), elle est « expérience existentielle de la
beauté ». Mais Jean-Claude Pinson ne la rapproche
de celle de Bonnefoy quà cause de sa dimension
spéculative : cette « poéthique »
pensante se fait exercice de lucidité où la démarche
suit souvent un mouvement ternaire ; après lélan
vient le constat lucide, dénégation de lillusion
métaphysique mais la lumière de la beauté
ménage enfin un insaisissable que le poème interroge.
L « approche de Michel Deguy » (de la page
185 à la page 196), met en lumière le rapport
de la poésie à elle-même, lautoréflexion
poétique dans loeuvre de ce poète philosophe
et poète moderne au langage compact, que Jean-Claude
Pinson dit être parfois à la limite de la lisibilité.
Pour Michel Deguy « la poésie nest plus linstitutrice
de lhumanité » et les Muses enfuies laissent
le poète seul face au langage ; toutefois, la poésie
en recherchant « le langage du langage » se tourne
vers lamont présumé de toute parole et se
fait, selon une conception empruntée à Heidegger,
lécho de la parole silencieuse de lEtre.
Mais Jean-Claude Pinson repousse pourtant à ce propos
la crainte dun ressassement stérile puisquil
sagit bien pour Michel Deguy de « contracter pour
augmenter » dans un projet de « grand réalisme
» salvateur où lapprofondissement sémantique
vient sopposer à la réduction sémiotique.
Pour Jacques Réda, dont la « poéthique »
est plus particulièrement étudiée des pages
197 à 206, il nous est présenté comme «
poète en mouvement et poète du mouvement »,
qui « illustre la veine dun lyrisme voyageur »
aux contrées du quotidien dans une exultation refusant
lexaltation. Le « je » est chez lui simple
sujet de lénonciation sans rapport avec un quelconque
lyrisme effusif et fait au contraire écho à la
dépossession de soi.
Outre ces études suivies, lessai propose également
des analyses critiques permettant au lecteur de sorienter
au sein du paysage poétique contemporain qui a pu souvent
donner le vertige dun égarement quelque peu labyrinthique.
Nous retrouvons au fil des pages Denis Roche pour qui toute
poésie est « inadmissible », Jude Stéfan
et son intéressante recherche dun rythme personnel,
Guillevic pour qui « écrire cest sinscrire
dans le monde » et dont le sentiment du sacré sinsère
dans une communion panique avec lélémentaire.
Jean-Claude
Pinson sintéresse enfin au travail théorique
et poétique de Jean-Marie Gleize mais Léman
le laisse réticent, alors que, concluant sur «
Renaud Camus élégiaque », il voit dans la
prose poétique du Lac de Caresse louverture
à un nouveau lyrisme contemporain : la poétique
de Renaud Camus, fidèle à une littéralité
condition dun lyrisme véritable - éloigné
de toute subjectivité réductrice - permet sur
terre résidence poétique.
Martine
Morillon-Carreau
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