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Depuis
le Nom de la rose d’Umberto Eco et Le théorème du
perroquet chez Guedj, en passant par Lle monde de Sophie
de Jostein Gaarder, plusieurs romanciers se sont essayé avec
plus ou moins de bonheur à cet exercice difficile : concilier
l’exposé d’un savoir universitaire pouvant être mis à
la disposition d’un public « normalement » cultivé
avec une trame romanesque autour de personnages et d’intrigues
suffisamment riches et complexes pour être passionnantes pour
le lecteur. David Loge a réussi cet exercice avec une parfaite
maîtrise, doublée d’un humour en demi-teinte corrosif (et si
british) dans ce roman Pensées secrètes,
traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux et publié par les éditions
Rivages.
Quel
est le point de départ de David Lodge ?
Nous
pouvons savoir, dans le meilleur des cas, ce qui se passe dans
notre tête. Parfois même, pouvons nous essayer, à nos risques
et périls, de comprendre et d’analyser ce que nous y trouvons.
Mais que se passe-t-il dans la tête de l’autre ? Et comment
communiquer ce qui est l’essence même de notre conscience ?
Et d’ailleurs, qu’est ce au fond que la conscience, que la pensée ?
Ce
sont quelques unes des questions que se posent les deux
principaux personnages du roman de David Lodge Pensées
secrètes, Ralph Messenger et Helen Reed. Le premier est
enseignant-chercheur dans la célèbre (!) université anglaise
de Gloucester, et il est spécialisé dans les recherches sur
l’Intelligence artificielle. La seconde est une romancière reconnue, veuve
depuis peu et chargée, pendant quelques mois, d’animer un séminaire
sur la création littéraire dans cette même université.
Quelle
est l’approche de cette question par la romancière et par le scientifique ? Comment vont ils,
d’une façon plus ou moins structurée, chercher à savoir ce qui
se passe exactement dans le cerveau de l’autre ? C’est
un des principaux points d’accroche de ce roman.
L’histoire
est ainsi racontée par chacun des deux personnages qui vont
bien sûr se croiser, se connaître, s’apprécier, peut-être s’aimer
(je garde le suspense), et
ce faisant créer un système de communications leur permettant
aussi de mieux saisir ce qui, chez l’autre, représente l’essence
même de sa conscience.
L’auteur
use pour arriver à ses fins de procédés classiques mais efficaces.
Ainsi une même scène est-elle vue à travers les points de vue
forcément subjectifs et parfois nécessairement contradictoires
des deux personnages exposés ainsi au lecteur. Ce procédé, s’il
n’a rien de révolutionnaire, est souvent difficile à mettre
en œuvre par le romancier car il suppose
une parfaite maîtrise de la psychologie de ses personnages. C’est
évidemment le cas chez David Lodge. Un narrateur vient aussi
parfois s’interposer pour donner un point de vue « neutre »
sur les événements. Il se contente, bien sagement, d’enregistrer
les dialogues par ailleurs riches, intelligents et croustillants
échangés par les protagonistes du roman, sans jamais déchiffrer
leurs Pensées secrètes. Ce que nous saurons de celles-ci,
c’est par le dictaphone sur lequel Ralph Messenger raconte ce
qui lui passe dans la tête, et, romancière oblige, par le journal
que tient consciencieusement Helen Reed.
En
tout cas, dans sa cuisine littéraire, David Lodge réussi, de
façon saisissante, une sauce raffinée qui va lier ensemble,
pour notre plus grand bonheur,
la narration de cette histoire, des personnages plus
vrais que nature, ainsi que des réflexions et des informations
intelligentes et stimulantes sur l’état des recherches en intelligence
artificielle. Bref, un roman qui fait aimer les romans !
Plutôt rare par les temps qui courent, non ?
Jacques Teissier
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