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On
croyait tout savoir de Rudolph Noureïev : son génie,
sa folie, sa mégalomanie. Le courage dont il témoigna
lors de son spectaculaire passage à l'ouest et bien plus
tard sa lutte contre le sida qui l'emporta il y a dix ans.
Restait à comprendre, à faire vivre l'homme à
l'âme déchirée entre l'ouest de tous les
succès, tous les excès et l'est où il ne
put revenir que quelques temps avant sa mort, revoir sa mère
adorée qui ne le reconnut pas.
Cette Union Soviétique de sa jeunesse, où débuta
sa fulgurante ascension l'obséda toute sa vie, comme
une plaie jamais refermée. Faite de remords d'être
parti, de ne pouvoir aider les siens et surtout de ne pas les
voir ni même communiquer avec eux. Ce que réussit
Colum Mc Cann, l'auteur irlandais avec une vérité
et une violence rarement atteintes. Comme s'il avait suivi Noureïev
tout au long de sa vie. Ce qui n'est pas le cas puis qu'il ne
l'a même jamais rencontré. Son livre s'appuie sur
sa propre sensibilité et des recherches effectuées
dans les lieux où vécut le danseur.
Le début du roman raconte le cauchemar des soldats russes
de la seconde guerre mondiale : rien à voir à
priori avec le monde de la danse sauf que c'est devant eux que
Rudik commença à six ans sa " carrière
", dansant dans un hôpital de fortune à Oufa,
au bout du monde. Véritable moment de grâce que
cette danse enfantine, cette ébauche de talent après
cette épouvantable entrée en matière qui
a aussi le mérite de faire comprendre de quel monde obtus,
fermé, désespéré vint Noureïev.
Explique sans doute pour beaucoup son caractère cassant,
parfois choquant de brutalité.
Dans son livre, Mc Cann imagine les proches de Noureïev
et leur donne tour à tour la parole : sa première
professeur de danse, sa fille, les propres parents du danseur
: son père qui le battait, ne pouvant imaginer que son
fils danse, sa mère, sa sur. Puis plus tard à
l'ouest, ses amis, ses amants : Margot Fonteyn avec qui il forma
un duo magique. Victor Parecci, un personnage de la nuit aussi
flamboyant et fou que lui. Sorti également du ruisseau,
il organisait ses fêtes et ses voyages et l'accompagnait
dans les squares et les back rooms où tous deux baisaient
avec des dizaines d'inconnus sans précaution aucune.
Puis Andy Wharol, Mick Jagger et tant d'autres qui firent partie
du monde artistique et de la jet set entre les années
soixante et quatre vingt. Tous connus ou imaginaires racontent
à leur façon un Noureïev fou de talent, d'énergie
de sexe aussi (il lui arrivait de faire l'amour durant les entractes).
Comme l'homme dont il raconte la vie, le récit est nomade,
fait de courts chapitres qui virevoltent d'est en Ouest. De
l'extraordinaire opulence de la vie du danseur et de ses amis
parisiens et new-Yorkais au plus total dénuement, aux
brimades infligées à ceux qui sont restés
à l'est.
On avait presque oublié que le KGB pouvait briser la
vie des parents et amis des déserteurs. Qu'en URSS, on
ne trouvait ni sucre, ni savon, que les appartements étaient
collectifs, sans aucun espoir d'amélioration ni même
de fuite.
Il fallait assurément un auteur aussi talentueux que
Mc Cann pour imaginer la vie du danseur dans un livre aussi
tendu, aussi flamboyant, aussi génial que Noureiëv
le tatar.
Annoncé et célébré par la rumeur
comme le meilleur roman de la rentrée, le livre est à
la hauteur de ces éloges.
Brigit Bontour
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