A propos de 99 F de Frédéric Beigbeder (Grasset) par Alice
Granger |
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Ce roman raconte comment, dans le monde daujourdhui, lorsquil ny a rien dautre, la publicité est devenue le seul idéal. Le texte prend la forme de la confession dun enfant du millénaire, bien placé pour parler de ce quil appelle la Troisième Guerre Mondiale puisquil est publicitaire dans une grande agence de publicité américaine. Quil ny ait vraiment rien dautre dans ce monde nest pas une question réellement abordée dans ce roman, puisque le règne des images publicitaires, entraînant de manière séduisante les consommateurs toujours ailleurs, toujours dans un endroit forcément inatteignable mais idéalement visible, ne sen occupe pas. La seule intrusion dautre chose que le règne de la marchandise est celle de lennui, qui fait que, par exemple, Octave le publicitaire soit vraiment là où il est et où rien nest déjà programmé pour lui, ce qui est le plus interdit dans un système où le mot dordre est de samuser perpétuellement, séclater, faire la fête et donc obéir à la grande propagande de la liberté. Dans ce monde où le publicitaire, par lomniprésence des images et slogans publicitaires sait ce qui est Bien, ce qui est Beau et ce qui est Bon pour tous les habitants de la planète, au point, écrit-il, que les nazis ont gagné puisque désormais même les blacks veulent être blonds, il est interdit de sennuyer, dêtre le trouble-fête aimant le silence (de plus en plus rare) et les choses autour de lui qui sont là autrement que par le diktat de lagence publicitaire au service de la multinationale. Donc, après avoir parcouru ce livre, nous avons envie de partir à la recherche dautre chose, dautres images, de nous détourner, de nous déconnecter de cette absurdité présentée comme universelle, omniprésente, totalitaire, de cesser dêtre de gentils moutons à roulettes obéissants, surfant et séclatant dans un monde fait pour nous sans avoir besoin de désirer. Nous frémissons en lisant que cest Goebbels qui, dans les années 30, développa le plus la publicité, dinvention américaine. Nous avons envie de nous soustraire à cette pieuvre matricielle qui veut nous nourrir par le cordon ombilical de la publicité incessante qui nous traque de partout en nous assurant de notre liberté, que tout baigne pour nous, en tout cas que nous nous orientons dans cette direction. Nous voulons couper la connexion archaïque qui savère si régressive, nous métamorphosant en bel animal bien dans ses baskets flottant dans les eaux matricielles dun idéal unanimement voulu, qui est un suicide masqué, un Halloween de chaque jour où la mort vient frapper à la porte en prenant le visage dun jeunisme innocent plein de vie. La question de la responsabilité traverse ce roman. Dune manière célinienne. Voyage au bout de la nuit pour chercher un responsable, et enfin trouver un bouc émissaire, comme Céline en trouva un dans le Juif. Octave, Charlie et Tamara trouvent un bouc émissaire à Miami, dans cette région de rêve, de réalisation publicitaire, où vivent les retraités qui, par leurs fonds de pension, sont actionnaires dentreprises multinationales qui doivent, par le biais de la publicité, augmenter leurs bénéfices tout en licenciant du personnel. Les deux publicitaires Octave et Charlie, et Tamara la magnifique fille refaite de partout qui joue dans le spot publicitaire en cours de tournage et qui avant ce job vendait ses charmes très chers, tombent chez une ridicule retraitée de Miami, visage parfaitement lifté mais le reste ressemblant à une vieille pomme fripée. A force de la torturer pour lui faire comprendre que cest parce quelle na pas réfléchi à la conséquence de ses actes quelle est responsable des ravages de la course dévastatrice aux profits des entreprises dans lesquelles elle est actionnaire par son fonds de pension, ils la tuent, et sen vont. Comme si cétait elle, et de nombreux autres retraités dAmérique et dailleurs, possesseurs de fonds de pension, qui étaient responsables, à lautre bout de la chaîne, de la bêtise régressive, du lavage de cerveau par le programme publicitaire de tous ces consommateurs avides de ressembler à ce que leur montrent les images et leur disent les mots dans cette caverne de Platon de léconomie mondiale. Choisir un bouc émissaire, comme Céline, pour éviter de sapercevoir que la responsabilité est en chacun de soi, dans cet archaïsme qui fait que chacun est un gentil consommateur retenu dans la caverne de Platon des images publicitaires totalitaires dans la mesure où il na pas encore fait le deuil dun état matriciel dans lequel continuer à flotter. Cest sa dénégation de la séparation originaire, son envie infantile de se reconnecter à léternité flottante davant naître, qui fait de chaque consommateur un gentil ftus bien programmé, dans un état de servitude volontaire choisi au nom de la liberté, cette liberté devant être celle de samuser, de faire la fête, de séclater, de tout centrer sur les loisirs, dapparaître comme si on avait toujours 16 ans, comme si on était toujours émerveillé, dans un état dinnocence, naturel, où lallumeuse pour orienter tout le monde vers cet état-là de glisse merveilleuse et animale est la jeune fille saine, nature, qui est un état désirable parce que je suis moi, tout simplement. Octave et Charlie se retrouvent en prison pour le meurtre de la retraitée de Miami, arrêtés en pleine gloire à Cannes au moment où ils sont primés pour leur pub pour Madone et le fromage blanc Maigrelette. La prison est aussi une représentation matricielle, archaïque. Octave ny snife pas de la coke, comme il en a lhabitude (dans ce monde publicitaire, la drogue et surtout la cocaïne est omniprésente, de même que les belles filles refaites de partout, le sexe et lamour ont presque disparu au profit de plaisirs qui appartiennent au registre de la consommation comme par exemple se payer une fille idéale juste pour dormir avec elle, éjaculer en voyant des images porno, etc ), mais il devient tuberculeux et sen va dans le tableau idéal de Gauguin, représentant la scène idyllique dun couple avec leur bébé, dans un soleil couchant rouge vif. Comme si le coup de pub le plus réussi était justement cette image arrêtée de la normalité, qui va le plus parfaitement programmer les achats, de la même manière que le mariage est déjà lopération commerciale la plus performante. Ce nest donc pas par hasard que limage clef de tout le système publicitaire et de sa caverne de Platon omniprésente par ses images, ses bruits, ses fêtes, cest cette jeune femme, Sophie, qui attend un bébé. Létat de flottaison ineffable du ftus est larchétype collectif supposé tenir tous les consommateurs dans létat de servitude volontaire. La jeune femme lattend de la même manière quelle est connectée imaginairement à cet état idyllique de flottaison où tout baigne. Octave, son amant et père de lenfant quelle attend, se sépare delle au moment où elle lui annonce quelle est enceinte pour la même raison, il veut rester libre comme il croit que lest le ftus pour qui tout baigne, tandis que pour lui en effet tout baigne apparemment puisquen tant que publicitaire il jouit dun salaire très élevé. Largent, tellement dargent placé dans des paradis fiscaux, permet à Sophie et Marc de rejoindre lîle idéale telle que la publicité la représente, en mettant en scène leur suicide sur les conseils bien sûr dun Américain. Une mort annoncée au monde, et eux, couple idéal sur lîle idéale avec lenfant merveilleux, ont rejoint létat matriciel davant la naissance et se laissent vivre et servir. Cest la petite fille, petit animal adorable, qui guide sa mère pour désirer cet état ineffable, et non pas linverse, ce qui en dit long sur linfantilisme ambiant. A force, cet état idéal atteint par le couple idéal avec leur bébé savère un suicide, une lente et sûre avancée dans la mer, dans leau originaire, accomplie par Marc, qui ne désire plus que cet effacement-là, cette innocence bleue davant naître. Voyage au bout de la nuit pour découvrir que le coupable, ce nest pas le bouc émissaire, ce nest pas lautre, cest chacun de nous lorsque nous nous éternisons dans la servitude volontaire, lorsque nous nous laissons formater totalement, lorsque nous nous laissons foetaliser. Ce livre de Frédéric Beigbeder est extraordinaire en ce sens quil montre bien comment fonctionne ce monde mercantile, ce quil appelle le Troisième Reich, effrayant, absurde, suicidaire, décervelant et pourtant présenté comme le meilleur des mondes, le plus libre. Bravo à cet écrivain de notre temps! Alice Granger
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