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Julia Kristeva
achève avec Colette (1873-1954) son triptyque consacré au “génie
féminin”, après avoir successivement abordé les oeuvres et les
personnalités de la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975)
et de la psychanalyste Melanie Klein (1882-1960). Julia Kristeva
s”intéresse à ces trois femmes dans le siècle, croisant une
étude de leurs oeuvres avec des éléments biographiques. La biographie,
dans cette optique, sert avant tout à expliquer (et souvent
à expliciter) cette même oeuvre en retrouvant les soubassements
et les piliers individuels propres à toute création (artistique,
philosophique ou littéraire),
“Génie féminin”, donc. Terme ambitieux, que l’on pourrait juger superfétatoire
et, peut-être, discriminant pour les hommes et, paradoxalement,
pour les femmes elles-mêmes, mais qui est expliqué par l’auteur
afin que l’on ne s’y trompe pas: “En appeler au génie de
chacune, de chacun, est une façon non pas de sous-estimer le
poids de l’Histoire-, mais de tenter d’affranchir la condition
féminine, comme la condition humaine en général, des contraintes
biologiques, sociales ou destinales, en mettant en valeur l’initiative
consciente ou inconsciente du sujet contre les pesanteurs de
son programme, dicté par ces divers déterminismes”. Il ne
s’agit pas ici de s’intéresser à ces femmes, à ces intellectuelles,
à seule fin de décliner une fois de plus les qualités propres
à la gent féminine mais plutôt de comprendre comment ces femmes
se sont débattues avec leur statut, leur “condition” (pour reprendre
l’expression de Simone de Beauvoir), et comment ce statut et
cette condition ont permis le développement d’une pensée fortement
individualisée qui ne peut être réduite à un quelconque stéréotype
propre à la “féminité” (ou, pire, la féminitude…) en philosophie,
en psychanalyse ou en littérature. En effet, écrit Julia Kristeva
dans la conclusion de l’ultime tome consacré à Colette, “Arendt,
Klein, Colette- et tant d’autres- n’ont pas attendu que la “condition
féminine” soit mûre pour réaliser leur liberté: le “génie” n’est-il
pas précisément cette percée au travers et au-delà de la “situation”?”
Les oeuvres d’Arendt, de Klein et de Colette sont profondément
ancrées dans le siècle, dans les soubresauts, les fractures
et les révolutions qui l’ont traversé, qu’il s’agisse du nazisme,
du stalinisme ou de l’apparition de la psychanalyse. Mais elles
sont aussi, profondément et irrémédiablement, individuelles
et singulières, et témoignent de l’ “irréductible subjectivité”
propre à toute création.
En s’intéressant à Colette, Julia Kristeva s’attaque à un monument de la littérature
française, déjà amplement étudié dans de nombreuses biographies
qui en font souvent l’archétype de la femme française, libre
et volage, parangon de l’évolution des moeurs, en oubliant parfois
son oeuvre littéraire ou, pire, en réduisant son oeuvre à sa
vie. Travers usuel des biographies, et plus encore, sans doute,
des biographies consacrées à des femmes. Julia Kristeva ne tombe
pas dans cette ornière classique, et tente de cerner une Colette
souvent insaisissable à traver une approche qui emprunte tant
à l’analyse littéraire classique (comme en témoigne l’étude
détaillée du poème “Les Vrilles de la vigne”) qu’à la psychanalyse,
sans oublier les éléments biographiques qui recréent un monde,
celui de Sidonie Gabrielle Colette, Une Colette qui se dit “née
dans Balzac” et que l’on découvre en écrivain perfectionniste
acharné: “Artisan, fonctionnaire, voilà ce que nous sommes.
Trois mille pages gâchées pour en arriver à deux cent cinquante,
bien décrassées”. La biographe tente ainsi d’éclairer l’oeuvre
par la vie, méthode qui, dans le cas de Colette, semble inévitable:
la vie libre de Colette, et en particulier ses aventures amoureuses,
n’ont pas été sans résonance sur les thèmes de ses livres, bien
au contraire. Sans jamais verser, sauf dans ses livres de souvenirs,
dans l’autobiographie, Colette se prenait pour “matière première”
de ses textes, qu’il s’agisse des situations amoureuses (“Chéri”
et “La fin de Chéri”), de l’analyse quasi sociologique d’une
micro-société (“Le Pur et l’Impur” qui tourne autour des homosexuelles
parisiennes) ou de l’observation de la nature et des animaux.
Colette n’est ni théoricienne ni femme politique. Elle est écrivain,
et son art est d’écrire à partir de ce qu’elle observe du monde,
position singulière et délicate, qui a pu faire qualifier son
oeuvre d’égotiste. Or, si cet aspect ne peut être éludé, il
n’empêche pas l’oeuvre littéraire. Julia Kristeva étudie alors
le style de Colette, qui tente de “capter, saisir, ciseler la
pulsion plutôt que l’âme”, emprunte très souvent au monde de
l’enfance ses mots mêmes (“le souvenir d’enfance est recueilli
avec des procédés rhétoriques qui semblent rester fidèles à
la logique du jeune âge”) et“mélange les saccades temporelles
pour assembler les souvenirs en un kaléidoscope”.
Mais Julia Kristeva décrypte également la structure psychique
de l’écrivain qui semble transparaître dans les récits d’enfance
et de souvenir, structure qui crée l’univers de l’écrivain et
de la femme Colette, d’où naissent à la fois ses relation amoureuses
(avec ses maris, avec des femmes) et ses thèmes littéraires.
L’inceste, thème récurrent, est ainsi presque réalisé avec la
relation qu’elle entretient avec Bertrand de Jouvenel, son beau-fils
de dix-sept ans, tout en constituant un intérêt littéraire majeur.
Julia Kristeva poursuit cette investigation “analytique” de Colette en écrivant,
par exemple, que “la complicité de Colette avec les divers
aspects de la perversion et la traversée de ceux-ci nous transmettent
un message à résonance psychanalytique: il existe une dépressivité
suicidaire, semble-t-elle dire avec la Fin de Chéri, qui est
consecutive à l’identification virile de la femme (Chéri c’est
moi) dans son désir incestueux pour la mère”. Julia Kristeva
discerne ainsi chez Colette un “duo sexualité/désexualisation
qui se poursuit à des degrés variables tout au long de sa vie”,
car l’écrivain se décrit volontiers comme un “hermaphrodite
mental” dans son travail sans jamais renier son sexe biologique.
L’on retrouve ici le thème freudien de la bisexualité originelle,
repris par Colette (qui ignorait tout de la psychanalyse) pour
expliquer sa structuration psychique et, partant, la singularité
de son oeuvre littéraire. Colette tente ainsi d’équilibrer sa
vie entre passion, jouissance et solitude créatrice, et les
interactions sont non seulement inévitables, mais voulues par
l’écrivain. Elles sont le sens et la matière de l’oeuvre, qu’il
s’agisse de relations amoureuses ou de description de la nature,
puisque pour Colette, écrit Julia Kristeva, “tous les sens
sont des organes sexuels”.
La biographie de Julia Kristeva ne constitue donc ni une réhabilitation, ni
une énième enquête sur la vie de Colette, mais bien, en somme,
une biographie subjective. L’auteur ne s’efface pas devant son
sujet, et prend des positions qui peuvent choquer ou surprendre,
en écrivant par exemple, pour caractériser le style de Colette:“Son
chemin ne sombre jamais dans les ornières scatologiques ou blasphématoires
d’un Céline ou d’un Proust”. Voilà qui ravirait les spécialistes
de l’oeuvre desdits auteurs. La concomitance de l’étude stylistique
et de l’exposé psychanalytique peuvent parfois conduire à l’impression
d’une certaine confusion des genres. Mais c’est qu’il s’agit
d’une biographie “totale” comme on fait de l’histoire totale,
qui s’appuie sur des thèmes et des méthodes qui ne sont pas
celles de la biographie classique et académique. Enquête subjective,
le livre de Julia Kristeva conclut donc logiquement une trilogie
centrée, précisément, sur l’individualité féminine en matière
créatrice.
Eva DOMENEGHINI
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