Inutile de chercher ici à résumer le livre de Danielle Mémoire, Fautes
que j'ai faites, tant il ne correspond pas à ce que l'on a coutume,
hic et nunc, de considérer comme un texte abouti, propre à divertir les
foules, ou même comme un objet romanesque à peu près clairement
identifié. A l'inverse, ce livre se pourrait définir comme un objet
fictionnel en devenir perpétuel et qui, depuis quelques années (le
premier roman de D. Mémoire, Dans la tour, date de 1984, mais le
projet dont ce livre est tiré remonte à la fin des années 80),
constitue la seule trame véritable à laquelle on pourrait rattacher son
travail. Jonglant sans cesse entre différents niveaux de fiction, de référence,
où l'on croit percevoir tantôt l'influence d'une formation
philosophique, tantôt celle d'une filiation à un improbable mouvement qu'on
a appelé, en son temps, le " nouveau roman ", Fautes que j'ai
faites, en tant que texte, ne se prête aucunement à un résumé
classique. Tout au plus pourrait-on dire qu'il est conçu comme une
fiction fictionnante, fiction se réfléchissant sans cesse dans son
propre miroir- et dans d'autres, si nombreux que le lecteur se débat en
cherchant à passer au travers-, " miroir promené le long d'un
chemin ", écrivait Stendhal : mais le chemin, ici, n'est pas tant
tortueux que proprement labyrinthique : " Ecrire, pour moi, en
tant que ce que j'écris relève du roman (relève de la narration), vise
à constituer un contre-monde. Les passerelles qui existent, nombreuses,
entre le contre-monde et ce monde-ci, où je vis, sont toujours
construites selon des lois rigoureuses (et soumises en outre à un
puissant système d'octroi ; des troupes y patrouillent de jour comme de
nuit) ; nul code, toutefois, n'en est établi par écrit ".
Une telle description pourrait laisser penser que Fautes que j'ai
faites constitue en définitive un genre d'essai sur la fiction, mais
ce serait là encore se méprendre sur la qualité intrinsèque d'un
ouvrage qui échappe sciemment, en s'en gaussant parfois, à la catégorisation
littéraire, fût-elle des plus subtiles. La première partie du livre,
" prologue " à une seconde, entend traiter de ces fautes que l'auteur
a faites dans son travail d'écrivain (l'auteur se multipliant à son gré
en plusieurs auteurs et un double, Archambault Blot, avec lequel il
dialogue sans cesse) : " Un auteur. Il a ces milliers de pages. Il
a eu l'idée d'un livre. Il l'intitule " Fautes que j'ai faites
". Il a, ou a eu à de certaines époques, un dossier du même titre.
Le dossier pourrait s'être trouvé régulièrement vide, l'auteur, à ses
moments perdus, s'employant à corriger. (Š) L'auteur ne s'aperçoit
pas que le principe est trop faible pour tenir tout un livre. Il ne voit
pas que le livre " Fautes que j'ai faites " ne peut lui-même
exister qu'esquissé ". Le prologue se prolonge bien plus
longtemps que l'auteur ne l'avait prévu au départ, tant cette réflexion
complexe, tantôt humoristique, tantôt introspective, se multiplie pour
permettre- peut-être- à des propositions de naître d'un humus
romanesque en formation. Un roman en train de se faire ? Un roman croyant
se faire, projetant de se faire, faisant croire au lecteur qu'il ne s'agit
là que d'un apéritif, fort drôle au demeurant : " Ce fut le
terminus ad quem que nous prîmes pour terminus a quo (A la question de
savoir si, pitoyablement cuistre, et visiblement mis là en vue d'éviter
que des répétitions ne se fassent trop insistantes, ce latin de pages
roses ne peut pas avoir, intra- ou extra-diégétique, une autre fonction
encore, il est sobrement répondu que si) ".
Or, alors que l'on croit n'en être encore qu'aux petits fours, le maître
de maison décide de passer directement au dessert. L'auteur et ses
doubles s'amusent de leur tour, répétant plus souvent qu'à leur tour à
quel point ce livre en train de naître sera un chef-d'¦uvre regroupant
toutes les recherches entreprises jusqu'ici (" Premier rappel : le
texte, jusqu'ici, et pour quelque temps encore, mortellement ennuyeux, va
devenir, dans sa deuxième moitié, ABSOLUMENT PALPITANT "),
prolongeant ainsi un manuscrit que l'auteur doit rendre à son éditeur
inquiet pour la mi-août. Mais une soixantaine de pages ne suffisent pas,
on le comprend, à satisfaire l'éditeur. Il faut alors que l'auteur et
ses doubles se mettent en quête d'une fiction apparemment plus probante,
et qui suive un chemin plus balisé. Sans dévoiler la suite, nous
signalerons toutefois que cette tentative, impliquant un aboutissement définitif
de la quête romanesque, est vouée par essence à l'échec. Voilà
toutefois l'auteur et Archambault Blot lâchés sur les routes de la
campagne française à la recherche d'un fameux manuscrit, avançant jusqu'au
château de Brioine- entièrement fictif celui-ci- et rencontrant sur le
chemin une galerie de personnages participant de leur quête : un
improbable Cercle regroupant d'étranges personnages liés à la
(re)constitution du manuscrit, un aubergiste (utile, comme il se doit), et
des version discordantes d'une même histoire, extrêmement romanesque, précisons-le.
Dans cette quête l'auteur et son double déploient alors ce qu'ils espèrent
être une fiction en bonne et due forme (et, accessoirement, des pages
supplémentaires) sans se départir jamais de leurs sempiternels dialogues
philosophiques ou de leur humour :
" Il est vrai, sans doute, que, dans notre grande ¦uvre, nous n'avancions
que lentement, et que nous doutions d'en voir jamais la fin. De devoir
quelque jour, par l'intercession de cette ¦uvre, être enfin reconnus
auteurs, nous commencions à en douter. Mais enfin, aussi, pareille
lenteur, et forme parfois de procrastination, ne venait-elle pas
principalement de l'incertitude quand à l'intérêt que notre démarche
pouvait présenter pour tout autre que nous ? "
Comme les autres livres de Danielle Mémoire, Fautes que j'ai
faites se rattache à la mise en page, et en ¦uvre, d'un "
Corpus " d'essence romanesque, dont on rencontre ça et là des
personnages, et qui forment tous ensemble une ¦uvre en mouvement, en
construction perpétuelle, matrice non linéaire de multiples fragments. C'est
pour cela que le projet de Fautes que j'ai faites comme celui des
précédents livres de Danielle Mémoire, ne peut être qu' "
esquissé ", jusque dans son compte-rendu. Mais de cette esquisse naît,
apparent paradoxe, un objet livre, que nous n'oserions pas qualifier de
roman (parlons alors de texte, et non de récit), et un texte incisif, drôle,
subtil, tournant sur lui-même et dans le même temps en orbite autour d'un
astre invisible. Ce serait faire peu de cas de l'intelligence de Danielle
Mémoire que de rattacher son " Corpus " en création à une
imprécise et mythique quête du Graal littéraire : il s'agit plutôt
pour l'auteur de montrer un processus de création incomplet, imparfait,
complexe et par cela même enrichissant. Et pour se livrer à un tel
exercice, il faut assurément plus qu'un idéal : " La toujours même
phrase de Rousseau : " Je n'ai jamais su écrire que de passion
"- je n'ai jamais su écrire que de passion ".
Eva DOMENEGHINI
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