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Le nouveau livre de Christine Angot constitue sans doute une surprise pour
ceux qui ne la connaissent pas. En effet, après «Linceste», combien
de gens se sont sentis autorisés à lui conseiller de changer de
registre, de ne plus écrire sur linceste disaient-ils, parce quà
la fin, ça nest plus de la
littérature? Ces conseils, Christine Angot ne les écoute pas, mais ils
la
blessent. Alors, elle réplique. Elle répond à la violence par un
nouveau
livre, une réponse à tous, au monde, à ceux qui ont compris, qui ont
essayé, à ceux qui ont échoué et à ceux, si nombreux, qui nont même
jamais essayé de comprendre.
«Quitter la ville» est un récit, si lon voulait résumer-exercice périlleux,
un récit qui «narre» (pour reprendre le terme de larticle de Thierry
Guichard, cité dans le livre) la sortie de «Linceste», ses conséquences,
la
violence faite, subie, lendurcissement. Un récit qui tente de montrer,
de
démontrer quon narrêtera pas le train en marche. Christine Angot a
pris un chemin en littérature, elle sy tiendra. Son parti, cest
celui du combat,
de la violence contre les imbéciles, de la tendresse et de la douceur
pour
les amis, les vrais, si peu nombreux, et le ton est souvent déclamatoire,
comme sil lui fallait exorciser des démons qui lassaillent. Dans ce
livre,
elle procède à lextension du domaine de la lutte, cest
lhistoire dune
confrontation avec le réel à partir dun événement réel: la sortie
dun
livre, son succès et la polémique qui sensuivit.
Car elle ne comprend pas les réactions des lecteurs, ceux qui lui écrivent:
des lecteurs amoureux, qui laiment pour ce quelle nest pas,
dautres qui
la haïssent avant même de lavoir lue, pour ce quils croient
quelle est.
Comme sils la connaissaient à travers ses prestations télévisuelles.
Elle
réplique, elle répond: devant son ordinateur, lécrivain répond au
miroir
déformé que lui renvoie le monde, miroir déformant, terrifiant, si peu
souvent juste, et trop souvent fallacieux, imprécis, voire injurieux. Le
débat sur «Linceste» nest plus et na jamais été un débat
sur un livre,
mais un débat «pour ou contre Christine Angot», pour ou contre une
personne.
Le thème du livre entraîne sans doute ces libertés prises à
lencontre de la
plus banale bienséance: puisquelle déballe tout, disent-ils, alors on
va la
juger, elle. Pas lécrivain, mais la femme.
Il y a les lecteurs, les critiques il y a le monde littéraire parisien.
Les
noms sont donnés. Et peu importe, que vogue la galère. Il ne faut pas
prendre «Quitter la ville» pour une dénonciation des moeurs littéraires
dans
la capitale. Ce serait non seulement une acception réductrice du livre,
mais
même totalement fausse. Les réactions hystériques, de mauvaise foi,
agressives et injurieuses (telles celles qui traitent lauteur de «pute»
et
son éditeur, Jean-Marc Roberts, de «souteneur»...), sont le révélateur
dune violence plus générale. Car ce qui prédomine et ce qui frappe,
dans «Quitter la ville», cest lincompréhension dont font montre
la plupart des
interlocuteurs, et jusquaux amis de Christine Angot. Elle est célèbre,
et
cest tant mieux. Mais cest tant pis, car cela implique des
malentendus,
des ruptures. Elle qui explique que mettre des noms dans des livres, «ça
détruit tout», souffre intimement de lincompréhension. Elle veut,
elle
sobstine à se faire entendre. Alors, elle parle. Elle cite Antigone et
Oedipe, se compare à la première, se trouve un peu prétentieuse de le
faire, sen amuse. Mais cest beau, ces passages sont une respiration
dans un livre qui ne cesse de citer des propos orduriers: il y a ceux qui
la traitent de poissonnière, ceux qui disent quelle «incarne la dégénérescence
des
lettres», ceux qui refusent de la saluer. Les lecteurs sont les plus
étranges: sans cesse, ils senquièrent, comme sils sadressaient
à une amie
proche, de la santé de Léonore, pour savoir si elle lira les livres de
sa
mère, et ce quelle en pense. Il y a ceux, si nombreux, qui lui disent
leur
amour, étouffant, souvent fou, qui lui jettent ça à la figure, ils
enserrent Angot de leur amour puis repartent tranquillement chez eux,
cette
commission faite ou pire, lappellent chez elle pour lui parler deux,
lui
dire quils sont «bouleversés» par «Linceste». Sans rien
comprendre
vraiment, ni rien respecter.
Le milieu littéraire parisien ne mérite pas plus de louanges. Peu
damis à
Paris, en dehors de la maison Stock. Aucun chez les autres. Il y a de
lindifférence, puis de la jalousie. On samuse en lisant que chez
Grasset,
rue des Saints-Pères, on supporte de plus en plus mal la présence répétée
de Christine Angot à lhôtel dà côté. «On est plus chez nous»,
répète-t-on
dans la maison, et en particulier Jean-Claude Fasquelle. Quand on vend
40 000, on devient trop visible, on envahit lespace. On est jaloux, on
est
envieux, on en a marre de la fille qui se prend pour un écrivain et qui
vend
avec ses histoires dinceste plus de livres quelle ne devrait.
Inadmissible, racoleur, pervers.
Montpellier, autre ville, autres lieux, mêmes
réactions, démultipliées par
le succès et par la célébrité locale. Christine Angot ne peut plus
sortir de
chez elle sans être interpellée, regardée comme une bête curieuse. A
la
librairie Molière, on lui parle comme à un chien, sans sintroduire,
ni un
simple «bonjour», ni un sourire. Comme à un personnage de fiction,
justement, comme si en face, on navait que le personnage Christine
Angot et pas une personne. Il y a loin dun personnage à une personne.
Réduire
lindividu à sa fonction est toujours pour celui qui en est victime la
cause
de souffrances car on ne reconnaît pas par
là une oeuvre, un
accomplissement, mais une célébrité abstraite, déréalisée et qui
autorise
toutes les transgressions.
Christine Angot pense avoir trouvé la parade: à ceux qui lui demandent
si
elle est bien celle quils croient quelle est, elle répond que «non,
je ne
suis pas Christine Angot». Lâche soulagement? Plutôt une défense,
une
réaction de survie. De là une grande souffrance, «des
moments de grande
déprime», des joies devant les ventes qui montent, car un écrivain
écrit
pour être lu. Pour quon le lise, et quon tente dapprécier une
oeuvre, de
comprendre une langue qui se parle et se cherche. Or, ce qui se produit,
ce
sont souvent des accusations de voyeurisme, cest une annexion à des
tendances littéraires soit-disant globales: la négation de lécriture,
sa
destruction dans un magma de critiques informes, terribles, sans fondement
autre que le ressentiment et la haine, injustifiée et injustifiable.
Alors,
bien sûr, Christine Angot répond. Avec violence, avec humour, avec
désespoir. Et surtout, elle écrit. Raconte la mort du père, la page
blanche,
puis «noire», dans «Libération». Elle continue. Persiste et signe.
Cest là
que réside sa force, car cest un écrivain libre, qui combat tous les
jours
pour sa liberté, pour la préserver et la proclamer.
Pour la soutenir, il y a des amis. Quelques-uns. Parmi les noms connus,
citons Camille Laurens et Anne Garréta (auteur Grasset), qui est pourtant
si
«différente», si «intelligente»,
«cosmopolite», qui a compris («un peu
tard») quelle nétait pas une «idiote»
et qui parle avec Christine Angot,
qui brise le silence, les tabous parisiens. Il y a aussi quelques
critiques
intelligentes, des lettres qui tentent de comprendre et non de juger. Et
il
y a les autres, Marie-Christine, la mère et les proches. Des soutiens
précieux qui laident à poursuivre son cheminement littéraire si
difficile,
ambitieux, démesuré mais cest bien ce qui le rend intéressant:
lambition
est le vice charmant des écrivains de talent. Ici, lambition, cest
de
survivre, de survivre en écrivant bien sûr, en vivant, parmi les autres,
dans le monde et malgré lui. Contre lui, si souvent, mais en son sein car
même sil est à la marge, sur le bord, lécrivain appartient au
monde.
Encore un mot: l'incompréhension peut être surmontée, il suffit
de faire un
effort: il est impossible d'espérer comprendre si l'on prend les livres
de
Christine Angot au premier degré, c'est-à-dire pour des témoignages, même
littéraires, sur la vie de l'auteur. Il ne s'agit pas de témoignage,
mais de littérature. Ou alors un témoignage sur le monde, sur une voix
qui l'entend.
Donner des noms, pour Christine Angot, est un moyen pour continuer un
chemin, pas une dénonciation de telle ou telle personne. Il est fort
probable que toutes les personnes citées ne seront pas de cet avis, et
prendront ce livre comme une revanche. Il l'est en effet, en ce qu'il
constitue une mise en abyme de l'uvre, un travail du négatif qui reflète
autre chose et tente de montrer ce qui ne l'a pas été. Et l'écrivain y
parvient, aussi, grâce à cet humour qui jamais ne quitte la plume,
on rit
de bon cur en lisant ces phrases drôles à force de raconter des événements
si difficiles. Si l'on perd tout, il reste le rire, irréfléchi, comme
après la mort du père, comme après des réflexions dans une librairie,
toujours le rire qui triomphe du monde.
Il s'agit de comprendre que "Quitter la
ville" n'est pas, et pas plus que
"L'inceste", un témoignage
(sur la relation entre l'auteur et le lecteur,
sur le milieu littéraire...) mais une leçon de vie, et d'écriture. Mais
encore une fois, il y aura des pour ou contre Christine Angot, puisqu'elle
parle d'eux, et qu'ils s'y reconnaissent. La phrase citée en exergue du
livre est tirée d'"Interview": "La
violence commence dès qu'on sort de chez soi". Il y a eu
violence, elle a été subie, mais il y a aussi la réplique.
Mais si l'on sort des noms, de cette prétendue dénonciation, il y a une
chance d'apprécier luvre. Les noms servent à l'écrivain, pas pour
dénoncer mais pour mettre en forme. Le problème, bien sûr, c'est que
les
noms renvoient à des personnes existantes. Mais il faudrait que ces
personnes se voient dans ce livre comme des personnages, justement, des
prétextes, et non des victimes. Ils ne le feront pas, puisque le nom est
constitutif de l'identité, il la modèle. Christine Angot sait que sa
manière
de concevoir l'acte d'écrire ne peut être comprise comme elle l'entend dès
lors qu'elle donne des noms, qu'elle entre dans le réel ou ce qu'on croit
tel. Là, ce n'est plus de la littérature, c'est du vrai et il y en a que
ça
gêne. A leur place, qui ne réagirait pas à l'identique? Sans doute ceux
qui
veulent aller au-delà de l'apparence, au-delà du réel, peut-être
justement
dans la fiction.
Christine Angot continue de dire, décrire, quenvers et contre tous,
que
malgré eux, malgré le monde, elle existe en tant quécrivain. Et un
écrivain
qui veut toujours être compris, entendu: «Il y
a des gens gentils partout,
il y a des gens intelligents qui courent les rues, il suffit de leur
expliquer et on va le faire. On va leur dire: jaime Christine. On va
leur dire et on va leur expliquer pourquoi. Moi je vais le faire, je
commence.
Mais ne commencez pas à vous imaginer que jécris pour être aimée de
vous, cest impossible. Vous voyez bien que les phrases éloignent.
Cest des rêves pauvres, cest des trucs de gamin. Alors tu as une
solution? Quest-ce que tu proposes? Quest-ce quil aurait fallu
faire? On arrête avec ça. On ne cherche pas de solutions. On naccuse
personne. Personne nest parfait. On essaie de passer et si possible
cette fois pas en douce».
En dépit de ce qui a été vécu et qui devient ici littérature, devient
inaliénable, le changement de nom, didentité, de ville quand le père
la
reconnue. Même si elle doit encore quitter la ville, quitter cette ville,
vivre ailleurs, à Paris, cest pour continuer et jamais pour sarrêter.
Nous
le disions, on narrête pas un train en marche. Même si cest un
train qui
peut dérailler, il repart, crissant et cahotant. Christine Angot est
libre,
avis à ceux qui lignoraient. Ce nest pas drôle tous les jours,
cest un
combat, et il en vaut la peine.
Eva DOMENEGHINI |