|
Fuir
la jeunesse de peur qu'elle ne se sauve : tel est le credo des
cinq trentenaires mis en scène par Nicolas Rey dans "Courir
à trente ans". Dans ce bref livre, mi-roman,
mi- recueil de nouvelles, ses personnages sont jeunes encore
mais déjà meurtris par la vie de couple, les mariages
qui se brisent pour des filles plus jeunes, ou pour rien d'autre
qu'un ennui insupportable.
Les formules de l'auteur sont impeccables : "je souris
devant le drame qui se pointe" dit un personnage quand
il sent qu'il va tomber amoureux alors qu'il ne devrait pas
et qui, quand il est quitté, affirme "qu'il n'avait
pas prévu de journée de rechange".
Les histoires de Nicolas Rey sont sobres, banales avec panache,
avec lucidité. Son livre est celui du basculement. Avant
il y avait quelque chose dans la vie de ses protagonistes, une
construction imparfaite peut-être mais qui tenait plus
ou moins : une femme, une famille, la promesse d'un avenir balisé,
d'une nouvelle vie, d'un nouvel amour. Après il n'y a
plus rien : "Les vies sont ainsi faites, elles tiennent
le coup des décennies entières puis basculent
sur un baiser"
Ou à l'inverse, il y a ce qui aurait pu exister, ces
retrouvailles avec un amour d'antan qui pourraient devenir une
sublime histoire : mais tout est si compliqué pour organiser
les prémices de ce qui pourrait être : alors Cécile
ne quittera pas sa ville pour aller au théâtre
à Paris où joue Marc : ses enfants ont école
le lendemain, et puis c'est si difficile de se garer le soir
à Paris. "Tant d'efforts insurmontables pour
vivre un peu" dit-elle.
Quoiqu'ils fassent : soient fidèles ou pas, honnêtes
envers eux-mêmes ou non les personnages de Nicolas Rey
ont tort. S'ils choisissent de bouger, ils font le mauvais choix,
s'ils se raccrochent à leur routine, leur passé,
ils n'ont pas raison non plus : ils auraient du agir, ils auraient
du rester. Faire exactement l'inverse de ce que leurs pulsions,
leurs désirs ou leur sagesse leur ont dicté. Ce
n'est pourtant pas compliqué. Tous sont pris au piège
d'une existence plate dont ils n'aimeraient vivre que le concentré.
Mais sans les risques inhérents à tout choix.
C'est infernal, c'est brillant, alors qu'importe si ce livre
est le meilleur ou le moins bon de Nicolas Rey : il est à
part, il est absurde et touche ceux qui un jour refusé
de bouger et ne se remettront jamais de leur lâcheté
ou bien au contraire ceux qui ont fait un choix et risquent
de le regretter amèrement. Comme le père de cette
jeune fille, qui dans la piscine bleu azur d'une villa de la
côte se demande quelle robe elle portera pour la soirée
à venir : Aucune puisque la fête est finie, le
rêve cassé. Elle regagne immédiatement Paris
avec sa mère qui vient de découvrir que son mari
la trompe. Ce père adoré, qui en même temps
fait ses valises pour partir de son coté avec une jeune
comédienne. "C'est affligeant" commente
l'auteur. Ca l'est. Qui a raison, qui a tort, la femme bafouée,
le mari amoureux ? Personne, il n'y a pas de solution. Il n'y
en jamais eu et ce n'est pas un jeune et brillant écrivain
qui va la trouver. Tout au plus fait-il le constat avec brio
et mélancolie.
Le
site de l'auteur : http://nic.rey.free.fr/
Brigit Bontour
|