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Dans
son essai très documenté, " Célébrièveté
", Jérôme Béglé, journaliste
à " Paris-Match " et " Merci pour l'Info
" conceptualise les nouvelles donnes de la célébrité
basée sur le néant, c'est à dire la participation
à des émissions comme Loft Story, Koh Lanta, Fear
Factor et autres. Il analyse pourquoi de nouvelles idoles éphémères
ont remplacé les stars à la télévision
et la presse. Décrit la dangerosité de cette célébrièveté
pour ses acteurs, qui après avoir atteint les sommets
de la gloire télévisuelle redescendent aussi vite
au plus profond de l'anonymat qu'ils ont acquis rapidement leur
notoriété. Il voit se dessiner la fin du phénomène
tout en s'interrogeant sur la difficulté à rendre
attrayante et compréhensible la culture à la télévision.
Son livre est d'un grand intérêt pour qui se désole
de l'inanité de bien des programmes, de bien des "
artistes ". Car si la télévision a depuis
ses débuts accueilli des gens qui n'avaient rien dire
ni à prouver, et produit des émissions ineptes
; elle a désormais un impact si fort, que même
ceux qui a priori n'y sont pas à l'aise comme de nombreux
écrivains, doivent pourtant composer avec elle. Un livre
(et ils sont légion) dont on a pas parlé à
la télé existe à peine, voire pas du tout.
A travers l'analyse acérée de Jérôme
Béglé, le lecteur comprend les enjeux et les petits
arrangements télévisuels qui font que par exemple,
les défunts boys bands furent à une époque
pas si lointaine bien plus connus, fêtés et invités
que d'autres artistes autrement plus pérennes et talentueux
avant de disparaître aussi soudainement qu'ils furent
célébrés. Ou qu'une jeune chanteuse qui
n'a pas plus de deux mois d'expérience dans le métier
sera plus volontiers recherchée qu'une diva aux exigences
démesurées. Lucide et argumenté, parlant
de Loana comme de Bourdieu, le constat fait par l'auteur interpelle
tout le monde : passionnés ou détracteurs de la
télévision.
La nature ayant horreur du vide, les vraies stars ayant disparu,
ou ne jouant pas le jeu de la notoriété, les fausses
prennent leur place. S'il est naturellement abusif de "
désigner Nolween avec les même propos que Johnny
Halliday ", il est tout aussi déplorable de rencontrer
dans la rue des actrices " en jean, baskets et cheveux
gras ". Actrices ou chanteuses (c'est valable aussi pour
les hommes) qui à force de caprices et de banalités
ont fait le lit des célébriévetés.
Comme ces quinquagénaires voulant à tout prix
être photographiées comme les adolescentes qu'elles
croient être encore, à coup de trucages et d'éclairages
sophistiqués, à l'instar de cette grande comédienne
française, non citée mais que tout le monde reconnaît.
Personnalité qui selon l'auteur finira par ne plus accepter
d'être photographiée que de trois quart et dans
la pénombre ; par un photographe précis, ayant
a le don d'estomper le poids des années.
"
LA GUERRE C'EST MAL "
En
effet, quand nombre de stars n'acceptent de se dévoiler
que pour le temps de la promotion d'un disque ou d'un film,
ne débitent que des banalités et refusent toute
implication, rendant les émissions ou reportages coûteux,
complexes et sans intérêt, il est beaucoup plus
simple de faire un triomphe à une jeune fille sortie
de Star Académy ou du loft. Elle ne révolutionnera
certes pas le monde des médias par son apparition ou
ses théories intellectuelles mais sera plus gérable.
Dire que " la guerre c'est mal ou que l'insécurité
ça fait peur " est à la portée de
quiconque doué de parole. Mais pas des grandes stars
françaises ou étrangères, aux exigences
parfois exorbitantes : limousine, loge avec champagne, cadeaux
divers et parfois un chèque à la clé. Personnages
dont le public attend plus d'investissement personnel et de
profondeur dans les propos.
C'est donc dans ce contexte que Jérôme Béglé
a assisté à la montée en puissance de la
télé-réalité lorsqu'il fut chargé
de rendre compte de la folie Loft story au printemps 2001 pour
Paris-Match.
En quelques jours, le journaliste littéraire habitué
aux salons feutrés des maisons d'édition devient
lui-même une célébrité, invité
partout, dont les propos au sujet de Loana et des autres sont
guettés et repris lors de revues de presse. Connaître
Benjamin Castaldi fait de lui un personnage important, mais
lui permet surtout de comprendre que la célébrité
n'a plus rien avoir avec le mérite, le talent ou le courage.
N'est plus qu'un miroir aux alouettes à la portée
de tous, mais avec un terrible revers de médaille : accepter
et comprendre que la chute soit aussi fulgurante et cruelle
que la montée a été rapide et basée
sur rien d'autre que l'emballement collectif, le mouvement de
foule.
Ce que ces jeunes participants à ces émissions,
souvent fragiles, issus de familles éclatées voire
défavorisées ne sont pas forcément aptes
à appréhender.
Et en effet qui se souvient des noms des participants des Lofts,
Star Académy Koh Lanta et autres, mis à part ceux
des très rares qui on tiré leur épingle
du jeu, parce que leur éducation, leur acharnement ou
leur talent intrinsèque les auraient fait réussir
de toute façon ?
D'ailleurs les lofteurs comme les autres acteurs de la télé-réalité
n'ont qu'un prénom, pas de nom et une gloire éphémère
qui ne repose sur rien et risque une fois passée de les
déstabiliser pour la vie, les conduire vers des conduites
addictives, voire pire.
L'acmé du système ayant jusqu'à aujourd'hui
été atteint par Céline Balitran, brève
fiancée de Georges Cloney, qui au temps de sa splendeur
se vendait en faisant visiter la maison de l'acteur ou en confiant
quelques potins sur la star américaine. Jusqu'au jour
où ayant rompu, elle se livra à un dernier baroud
d'honneur dans un magazine sous le titre : " l'ex de Georges
Cloney vous présente son nouveau fiancé ".
Depuis, plus de nouvelles, ne vivant dans la presse, que par
une star interposée, elle est revenue à son point
initial : moins que zéro en valeur médiatique.
Naturellement,
le constat est terrible, la casse énorme, mais "
l'image dévore tout ". Ainsi dans un tout autre
domaine, littéraire celui-là, rien ou presque
de ce qui a été dit lors d'une émisssion
de Frédéric Beigbeder, " Des livres et moi
" où tout le monde était nu, n'a été
retenu sinon justement le fait que les invités étaient
en tenue d'Adam. Il est même à redouter qu'à
l'avenir, le public ne retienne de l'ensemble de ces émissions
que celle, dévêtue de février 2002. Et Jérôme
Béglé affirme avec raison qu'en accordant la même
valeur à une photo de Zidane qu'à un livre de
Flaubert, nous sommes proches d'une crise de civilisation majeure.
UN
ECRIVAIN NOMME SARKOZY
Pourtant
il serait facile de faire supporter cet état de fait
sur les frêles épaules des stars, la cupidité
des uns, la vacuité des autres. Les raisons sont multiples
et les journalistes et intellectuels ont aussi leur part de
responsabilité dans cette débâcle : ainsi
la majorité des émissions littéraires,
à l'exception de celle de Patrick Poivre d'Arvor se déroulent
sans écrivains : les seuls présents sont parfois
des hommes politiques qui n'ont même pas écrit
leurs livres.
Très souvent les responsables de ces programmes sont
d'anciens journalistes politiques qui connaissent mieux Nicolas
Sarkozy que François Nourrissier, pourtant président
du jury Goncourt. D'autre part, les écrivains sont fréquemment
de piètres orateurs : difficile en effet de " pitcher
" : résumer son livre en quelques phrases percutantes
alors que tout l'intérêt d'un roman réside
dans son atmosphère, ses non-dits, le trouble qu'il induit
chez le lecteur.
Patrick Modiano en est à la fois l'illustration et le
contre-exemple : auteur connu et reconnu, au talent incontestable,
il a un mal fou à parler de son travail, encore moins
à se vendre. Mais Modiano n'a pas besoin de la télévision
: par son âge (il a commencé en 1968), son statut
de monstre sacré, il a ses inconditionnels et le bouche
à oreille est beaucoup plus efficace que n'importe quelle
pseudo émission littéraire.
Quelques-uns
pourtant tirent leur épingle du jeu : Ainsi Bernard Henry
Lévy qui réunit à la fois la forme et le
fond. Après des années où certains n'ont
vu en lui que le plus beau décolleté de Saint
Germain des Près, il est enfin reconnu pour ses idées
complexes et novatrices qu'il énonce clairement. Mais
il lui aura fallu plusieurs décennies avant d'être
considéré comme un écrivain talentueux,
au prétexte que justement il " passait " bien
à la télé.
Alors, à l'heure où l'image tue le verbe, où
" Autant en emporte le vent " , " Vol au dessus
d'un nid de coucou " sont pour beaucoup, des films sans
liens avec la littérature, Jérôme Béglé
voit pourtant des raisons d'espérer : si nous n'avons
pas encore vu le pire de la télé-réalité,
qui est pour bientôt, elle n'est qu'un phénomène
éphémère voué à disparaître,
puisque porteuse de ses propres limites. Frontières qui
ne sont plus celles de la dignité, depuis longtemps dépassées,
mais celles de la vie humaine. Cette dernière étape
ne sera dit-on, pas franchie. Ainsi John de Mol, directeur de
Endémol affirme que " s'il imagine un jeu consistant
à faire monter dix personnes dans un avion en perdition
équipé de neuf parachutes, il trouvera certes
les candidats, mais ne le fera pas ".
IMPOSSIBLE
EQUATION
Reste
alors à trouver de quelle façon résoudre
l'impossible équation : intéresser le grand public
à la culture, faire que celle-ci devienne accessible
au plus grand nombre.
A la question posée à Jérôme Béglé
sur la " fin de la télé-réalité
et à la possibilité de conceptualiser le mode
d'emploi de la culture et du livre à la télévision
", il répond " qu'il n'a pas la solution ".
Il se sent plutôt " comme un médecin qui a
identifié le mal mais n'a pas le remède "
et pense que la solution viendra du public lui-même, lassé
de trop de futilités.
Et l'avenir semble lui donner raison puisque récemment
une longue émission sur Pompéï a battu des
records d'audience, tout comme l'an dernier un autre excellent
documentaire sur les origines de l'homme avait également
rassemblé des millions de téléspectateurs.
Brigit Bontour
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