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L'une
des terribles épreuves qui guette le jeune quadra pressé,
surbooké, en un mot moderne, est d'oublier son téléphone
portable sur le siège d'un taxi. Abomination qui arrive
à Benoît Duteurtre lui-même, parfait représentant
de cette espèce urbaine.
Car en un instant il perd avec ce minuscule objet, son carnet
d'adresse resté à l'intérieur de l'appareil,
qui contient toute sa vie mondaine et professionnelle. Ni ses
amis ni ses employeurs potentiels ne peuvent plus le joindre.
Pas plus que lui, qui confiant en la modernité n'a plus
depuis longtemps de carnet relié cuir, vestige d'une
époque ringarde vieille d'au moins dix ans.
Mais
le fond de l'enfer ne sera atteint que lorsque le distrait tentera
de résilier son abonnement. Bien que " client privilégié
", il devra payer durant encore des mois. Malgré
un forcing à base d'attentes téléphoniques
interminables et facturées très cher où
de touches " étoile " en mélodies qui
le ramènent invariablement au point zéro, nommé
" menu ", il s'aperçoit que " le temps
d'attente est transformé en acteur économique
et source de profits ". Qu'en fait il ne peut jamais parler
qu'à des employés aussi désarmés
qu'exploités.
Têtu il s'acharne et s'il n'obtient pas gain de cause
comprend que le directeur de clientèle de la société
téléphonique n'existe pas, et qu'il est pris dans
un vaste complot où se côtoient le plus pacifiquement
du monde curés, Amishs, musulmans ou mécréants
.
Duteurtre décrit dans son bref roman, le mélange
qui finit par s'opérer entre des codes d'immeuble qui
changent au gré du hasard, de cartes bleues qui s'égarent
ou se volent, (s'envolent ?), d'ordinateurs qui lâchent
au plus mauvais moment.
Car, cerise sur le gâteau arrive le détestable
instant, si souvent éprouvé par tant d'entre nous,
où pour remettre en route un ordinateur qui ne veut rien
savoir, il faut d'abord le démarrer grâce à
un mot de passe
.. qui ne fonctionne pas, pour aller chercher
les informations sur le site internet du constructeur de la
bête récalcitrante.
En
quelques pages percutantes, Benoît Duteurtre dénonce
avec un humour grinçant, qu'en fait la folie de la production
capitaliste et le mirage des loisirs à bas prix conduisent
à " une réintroduction des files d'attente
communistes en pays capitaliste ", et que la finalité
d'une entreprise en bonne santé serait de supprimer totalement
le personnel. But évidemment utopiste : 85 % de réduction
étant déjà une belle réussite.
Pourtant il ne cède jamais à l'acrimonie, même
lorsque qu'une charmante commerciale lui assène relativement
brutalement qu'un célibataire de quarante ans qui n'adopte
pas la connexion haut débit est quelqu'un qui a renoncé
à toute ambition
..
Dans
ce livre où l'on sent que comme tout un chacun, l'auteur
a déjà été victime de ces procédés
vendeurs à la limite de l'honnêteté et suprêmement
énervants ; il ne se départit jamais d'une légèreté
à peine agacée. Ne regrette pas non plus le temps
de la plume sergent major et du téléphone gris
à prise murale.
Et s'il pense très fort qu'il est des façons moins
sottes de vivre dans le monde moderne, il prend le parti d'en
sourire.
Sans doute a-t-il fini par résoudre ses problèmes
en payant très cher comme tout le monde son écot
à une multinationale inconnue de tous sauf de ses actionnaires.
Brigit Bontour
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