MOT DE PASSE RIMBAUD

Benoït Duteurtre
Service clientèle
Gallimard 94 p. 11 euros

par Brigit Bontour

L'une des terribles épreuves qui guette le jeune quadra pressé, surbooké, en un mot moderne, est d'oublier son téléphone portable sur le siège d'un taxi. Abomination qui arrive à Benoît Duteurtre lui-même, parfait représentant de cette espèce urbaine.
Car en un instant il perd avec ce minuscule objet, son carnet d'adresse resté à l'intérieur de l'appareil, qui contient toute sa vie mondaine et professionnelle. Ni ses amis ni ses employeurs potentiels ne peuvent plus le joindre. Pas plus que lui, qui confiant en la modernité n'a plus depuis longtemps de carnet relié cuir, vestige d'une époque ringarde vieille d'au moins dix ans.

Mais le fond de l'enfer ne sera atteint que lorsque le distrait tentera de résilier son abonnement. Bien que " client privilégié ", il devra payer durant encore des mois. Malgré un forcing à base d'attentes téléphoniques interminables et facturées très cher où de touches " étoile " en mélodies qui le ramènent invariablement au point zéro, nommé " menu ", il s'aperçoit que " le temps d'attente est transformé en acteur économique et source de profits ". Qu'en fait il ne peut jamais parler qu'à des employés aussi désarmés qu'exploités.
Têtu il s'acharne et s'il n'obtient pas gain de cause comprend que le directeur de clientèle de la société téléphonique n'existe pas, et qu'il est pris dans un vaste complot où se côtoient le plus pacifiquement du monde curés, Amishs, musulmans ou mécréants….
Duteurtre décrit dans son bref roman, le mélange qui finit par s'opérer entre des codes d'immeuble qui changent au gré du hasard, de cartes bleues qui s'égarent ou se volent, (s'envolent ?), d'ordinateurs qui lâchent au plus mauvais moment.
Car, cerise sur le gâteau arrive le détestable instant, si souvent éprouvé par tant d'entre nous, où pour remettre en route un ordinateur qui ne veut rien savoir, il faut d'abord le démarrer grâce à un mot de passe….. qui ne fonctionne pas, pour aller chercher les informations sur le site internet du constructeur de la bête récalcitrante.

En quelques pages percutantes, Benoît Duteurtre dénonce avec un humour grinçant, qu'en fait la folie de la production capitaliste et le mirage des loisirs à bas prix conduisent à " une réintroduction des files d'attente communistes en pays capitaliste ", et que la finalité d'une entreprise en bonne santé serait de supprimer totalement le personnel. But évidemment utopiste : 85 % de réduction étant déjà une belle réussite.
Pourtant il ne cède jamais à l'acrimonie, même lorsque qu'une charmante commerciale lui assène relativement brutalement qu'un célibataire de quarante ans qui n'adopte pas la connexion haut débit est quelqu'un qui a renoncé à toute ambition…..

Dans ce livre où l'on sent que comme tout un chacun, l'auteur a déjà été victime de ces procédés vendeurs à la limite de l'honnêteté et suprêmement énervants ; il ne se départit jamais d'une légèreté à peine agacée. Ne regrette pas non plus le temps de la plume sergent major et du téléphone gris à prise murale.
Et s'il pense très fort qu'il est des façons moins sottes de vivre dans le monde moderne, il prend le parti d'en sourire.
Sans doute a-t-il fini par résoudre ses problèmes en payant très cher comme tout le monde son écot à une multinationale inconnue de tous sauf de ses actionnaires.

 

Brigit Bontour