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Hafiz
un jeune garçon a peu de chance dans la vie : il aime
la poésie et la musique, mais vit en exil au Pakistan.
Son destin tragique sera définitivement scellé,
sa mort programmée lorsqu'il franchira les portes d'une
Madrassa.
Qui ne s'est un jour demandé devant une photo d'un très
jeune Tâleb ce que pouvaient cacher son turban et sa barbe
naissante, sinon bien souvent une âme adolescente rêvant
à l'amour et à la musique comme tous les garçons
de son âge ?
Sauf que dans ce cas, mitrailleuse en main, et coran dévoyé
en tête, il n'a pas d'autre choix que de jouer aux guerriers
et terroriser la planète.
C'est le cas de Hafiz, le héros du premier roman de Sébastien
Ortiz. Auteur que l'on pourrait croire lui-même ancien
taleb tant la tension de son écriture et la description
poignante du vécu de ce monde clos semble plus de l'ordre
du reportage que du roman. Pourtant Sebastien Ortiz est un diplomate
en poste en Chine qui s'est nourri de l'actualité pour
écrire ce fabuleux et inquiétant roman. Il cite
d'ailleurs ses sources qui vont d'un grand poète du treizième
siècle Fârid-ud-Dîn'Attâr, aux grands
reporters des journaux occidentaux à qui il rend hommage
pour leur travail.
Hafiz, le jeune narrateur est né à Peshawar ou
sa famille a du fuir le jour de l'arrivée des Russes
en 1979. Mais il est Afghan avant tout. " ce qui signifie
qu'il a perdu d'avance. Car s'il existe beaucoup de malheurs
en ce monde, nul n'égale celui d'être Afghan ".
Le ton est donné.
Pourtant la vie à Peshawar, pour difficile qu'elle soit
reste vivable. Ismaël son père est luthier, et à
force de ténacité a pu se remettre à la
musique et y initier son fils ; le rêve de toute sa vie.
Il y a ses amis aussi, son cousin Abdur un peu efféminé.
Il y a surtout Leyla, sa sur. " Elle était
la douceur, ils partageaient le même lit, la même
chaleur " dans la plus grande chasteté. " il
pouvait rester des heures ainsi à entrevoir l'éternité
sur ses lèvres roses ". Plus tard, il se souviendra
des " vers du poète indien qui disait que chaque
violette qui sort de la terre vient du grain de beauté
au visage d'une adolescente ".
Ainsi est Hafiz le fils du luthier porté sur les arts
la musique et l'amour qu'il ne connaîtra jamais. Puis
de façon inexplicable, Leila meurt, à douze ans.
Hafiz reste trois mois complètement mutique et demande
à son père de l'emmener à la Madrassa.
Très vite il ressent la même passion pour dieu
que pour sa sur défunte. Il veut tout savoir, tout
comprendre. Assimile toutes les légendes orientales,
toutes les métaphores où le monde n'a qu'un maître
absolu : Dieu.
Sebastien
Ortiz est un poète, un conteur que l'on pourrait écouter
des heures avec fascination parler de l'Afghanistan éternel
si le sujet n'était si grave, la cause si violente :
celle des Talibans. L'histoire du sacrifice d'Hafiz prend le
pas sur le lyrisme de l'auteur.
Le
garçon se distingue de ses congénères par
sa finesse, sa foi et son obstination et devient l'un des meilleurs
éléments de la Madrassa
Jusqu'au
jour où un important mollah venu de la ville vient parler
du Jihad : " Par la grâce du gouvernement Islamique
des Tâleban, la terre des martyres a été
nettoyée de tous les crimes et de tous les péchés.
La paix et la justice ont été restaurées
.
"
Ainsi parle ce mollah et à la suite de ce prêche,
le jeune homme part mener le Jihad avec ses compagnons d'infortune.
Lors de leur premier arrêt à Peshawar, ils tabassent
à coups de bâtons un groupe de travestis dans lequel
il reconnaît son cousin Abdur.
"
Hafiz trouve sa place dans cet hippodrome spirituel, il avait
jeté tout son zèle dans cette entreprise de destruction
à quoi se résumaient les principes qu'on lui avait
inculqués " dit l'auteur. Mais tout n'est pas si
simple et c'est bien là la force du roman : certes il
est devenu un vrai Tâleb, il est craint, à défaut
d'être réspecté, mais en même temps
il voudrait comprendre.
Il va au zoo, se lie avec un vieux gardien, dérobe un
livre de poésie dont il s'imprègne, risquant la
peine de mort s'il est découvert. Encore pire, il s'enflamme
pour une impie aux cheveux d'or, une jeune femme de " L'ONU
" qui commande à des hommes et ne connaîtra
jamais .
Il va alors à mots plus que couverts demander conseil
à un des piliers du Département pour la Promotion
de la Vertu et de la Promotion du Vice.
Le lendemain, il sera muté de la Munkrat, prestigieux
service de la police religieuse où il avait été
affecté dès son arrivée, à la radio,
la Voix de la Charia. Puis un chef de guerre Malek qui s'était
allié aux Talibans, changera une fois de plus d'alliance,
fera à nouveau allégeance à Massoud, sacrifiera
ses anciens alliés. Hafiz mourra à 20 ans, précipité
vivant dans une fosse avant d'être mitraillé à
la Kalachnikov comme ses congénères du même
âge.
Il ne peut être question à la lecture de ce livre
poignant de dédouaner les Talibans, comptant au nombre
des pires tyrans que connût l'humanité qui n'en
fut pas avare.
Mais comme le dit très simplement l'auteur " parcequ'Hafiz
n'est ni bon ni mauvais, mais qu'il a été jeté
au monde pour subir la folie des hommes, la compassion doit
lui être offerte inconditionnellement ".
Seulement le pouvons-nous ? Sommes nous capables au souvenir
de l'épouvantable barbarie du régime Taleb : lapidation
des amants, sort imposé aux femmes, exécutions
spectacles au stade de Kaboul de comprendre qu'un jeune homme
qui aurait du être poète, musicien, ou amoureux
ce qui revient au même ait pu même par ignorance
cautionner un tel régime ?
Sebastien Ortiz ne donne pas la réponse et laisse chacun
la pressentir en lui-même. Ce qui n'est pas le moindre
prodige de ce roman terriblement lucide, dérangeant et
réussi.
Brigit Bontour
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