Une voix vient de l'autre rive

de Alain Finkielkraut (POL, 298 p, 125 F)

par Emmanuel Bing

bing@club-internet.fr

Là encore je finis par acheter ce livre, comme par dépit, pour être à la pointe de l’actualité littéraire, pour pouvoir répondre à ceux qui parlent de ce qui parle. Certainement je ne suis pas seul à lire. J’avais acheté, en son temps, La mémoire vaine. J’ai lu par devoir La défaite de la pensée. Comme aujourd’hui je lis Une voix vient de l’autre rive. Je ne peux pas cacher le fait que, là encore la collection blanche, Gallimard, y fait beaucoup dans mon achat et dans mon plaisir à manipuler le livre. Finkielkraut je l’ai vu à la télévision, à diverses reprises. Jamais il n’a emporté le morceau. Jamais je n’ai pu adhérer à ce qu’il disait. C’est tout de même curieux. Je n’ai jamais pu l’écouter jusqu’au bout. L’écœurement vient avant. Pourquoi ce sentiment, pourquoi cette nausée ? Rien ne semble plus entendable ou plus moral que la parole d’Alain Finkielkraut ! Il est définitivement légitimé par ce qu’il défend !

Eh bien non. Pourquoi à chaque fois que j’ouvre l’un de ses livres ma première réflexion est-elle " il n’en n’a toujours pas fini avec sa revendication de la mémoire juive ", qui peut-être se traduirait mieux encore par " il n’en n’a pas fini avec sa juiverie ". Ainsi cette parole qui naît dans ma tête peut-elle, ainsi dite, résonner comme ce contre quoi il lutte. Par bonheur je porte un nom juif, ce qui peut, à priori, m’exonérer de toute explication supplémentaire. Mais pour autant, et nonobstant la question de mes origines, il me faut ici m’en expliquer, parce que cette question est au cœur d’un débat qui ne se peut dire, semble-t-il, sans ranimer des passions imbéciles et des violences grotesques.

Il en a de même pour tout anti-racisme primaire. Trouver sa légitimité dans la shoah, c’est pour les juifs qui s’en réclament une sorte de garantie d’intouchabilité — et, partant, la possibilité d’être ignoble, la possibilité de ne plus jamais être inquiété, la force de l’impunité : n’ont-ils pas, après tout, été déjà punis ? On ne peut aujourd’hui leur faire pire violence que ce qu’ils ont subi en tant que juifs ! On ne peut pas leur faire plus de mal que le mal qui leur a déjà été fait ! Au nom des morts de la communauté chaque individu se réclame de cette flagrante injustice qui leur a été faite, qui les a détruits en nombre, qui a détruit leurs biens, leurs avenirs : eux-mêmes. Au nom de cela ils ont le droit de juger et de détruire. Ainsi les porte paroles divers enferment-ils ceux-là qui silencieux n’en peuvent mais dans une polémique brutale qu’ils n’ont pas demandé, à laquelle ils ne rallieraient guère, sans doute (mais je les fais parler, ces silencieux, moi aussi…)

Que dire ? Les juifs existent-ils en tant que tels ? L’homme qui m’a élevé était juif. Avec un lourd passé catholique, puisqu’il avait été prêtre. Devant moi ce père-là ne s’est jamais défini comme étant avant tout juif. Il ne s’est d’ailleurs jamais défini autrement que comme père. Pour cela, puis-je seulement dire : les juifs, la communauté juive ? On dira : toute communauté a ses brebis égarées ! N’ai-je donc jamais entendu parler de la diaspora ? On dira tout autant que juif, c’est une religion, pas une race (pas un peuple ?) Mais on dit aussi que l’on est juif par la mère. Ma mère n’est pas juive. Mais n’ai-je pas longtemps cru que j’avais du sang juif ? Qu’est-ce que cela veut donc dire, alors, quant à l’idée interdite de la race ? Qu’est-ce que c’est que cette idée de sang juif qu’il y avait dans ma famille ? Juif ! Même le Robert s’en sort par une ellipse : nom donné depuis l’Exil (IV e siècle av. J.C.), aux descendants d’Abraham, peuple sémite monothéiste qui vivait en Palestine. Cette absence de définition recouvre celle qui fut débordée par les nazis, où le mot même de juif était une insulte. Aujourd’hui cela n’a d’ailleurs guère changé. Sale juif, sale arabe, sale nègre… Sale ? Sale con. Se sentir juif, ou non ? Comment est-on juif lorsque l’on n’est pas juif ? Comment est-on non-juif alors que l’on est juif ? Est-on juif parce que l’on naît juif ? À qui, in fine, de choisir son appartenance ? Destinée, fatum ? On ne peut donc vivre sans cette horreur là de l’étiquette qui vous colle à la peau, vous tatoue par le nom pire encore ?

J’étais dans un collège catholique. J’avais dit, sans savoir, que mon nom était juif (on me tarabustait sur la bizarrerie de mon nom). Alors on me demanda si j’étais fier.

– De quoi ?
– D’avoir tué le Christ !

On me laissa avec cette bizarre culpabilité. Je n’avais tué personne. Et mon prénom signifie le nom de Jésus…

Les juifs n’en n’ont pas fini avec la Shoah, les autres avec le Christ (rappelez-vous : un juif, lui aussi). Mettre la Shoah et le Christ en balance. Voilà autre chose ! On ne se débarrassera pas de la question comme cela, hein.

Ce père " juif " fut pris par les allemands, embarqué sur un bateau prison qui naviguait sur le lac d’Annecy. Il fut sauvé in extremis par un prêtre avec qui il travaillait. Fils bâtard ou naturel de Jacques Copeau, dont il ne porta jamais le nom, il faisait du théâtre pour les prisonniers, ayant trouvé là une activité qui correspondait sans doute à son désir de se rapprocher de son père, tout en ayant l’impression d’apporter quelque chose aux autres, désir qui le mena à la prêtrise. Alors, dois-je moi-même, fort de cela, de ce risque pris, frôle la mort auschwitzienne, m’élever, sûr de mon fait, devant cet aspect du désastre par procuration ? Fût-il mon père, ce père-là, je n’en n’étais pas plus juif, ni même plus catholique pour autant. Pour tout dire je n’ai jamais été très catholique.

Vous avez maintenant le sentiment que je ne parle que de moi, que cela n’a aucun rapport avec le livre. Je vous ai attiré dans le piège de mon texte avec l’idée d’en savoir plus sur le livre de Finkielkraut, et vous n’avez toujours rien lu qui en parle… Il m’était impossible d’entrer en matière autrement. Il me fallait expliquer d’où, comme on dit chez les psychanalystes, d’où je parle…

Y a-t-il un devoir de mémoire ?

Cette question posée en premier chapitre ramène directement à La mémoire vaine. Le procès Barbie était-il de nature à raviver la mémoire ? Ou bien encore, comme cela fut dit, et martelé sur tous les tons, ce procès permettrait-il de dépasser la mémoire de ceux qui avaient vécu la période du nazisme, en ouvrant la conscience des générations postérieures à la révélation hurlante de l’histoire ?… (Mais alors, en quoi cela est-il une question de mémoire ?) Lire à ce sujet mon article de l’époque.

Toujours est-il que s’il y a un devoir de mémoire, il serait bon de dire à qui s’adresse ce devoir, et de quoi il est fait. L’ouverture du chapitre sur Jankélévitch, comme pour positionner une parole. Paraphrasant, Finkielkraut traduit : " oublier, c’est obéir ; oublier, c’est suivre le mouvement. " Pour ce que j’en comprends, l’oublie participe pour moi du refoulement, même s’il peut ici s’agir d’un refoulement collectif. Or donc il y a lieu de penser qu’oubliant, loin de suivre le mouvement naturel vers l’avenir, on fixe là, dans un passé plus ou moins stable ; que cette fixation n’apparaisse pas comme telle, rien de plus normal, non ? Mais l’oubli n’a lieu que pour les gens qui ont vécu ce qu’ils pourraient risquer d’oublier. Ici cela dérape. Il n’y a pas plus de mémoire collective que d’inconscient collectif. On n’oublie pas des défunts que l’on n’a pas connu. Ne me faites pas rire !

Ce qui gêne, à lire Finkielkraut, c’est la finesse de ses analyses, son intelligence, qui sous-tendent un discours qui n’aboutit souvent qu’à ce que j’identifie comme des grossières erreurs ; en cela il m’agresse de ce que je voudrais qu’il soit moins affirmatif, moins pédant (!), moins dominé par sa juiverie, son passé, sa culpabilité. Vain espoir, sans doute ! Mais qui montre que la déroute de ses idées n’enlève pas l’importance des sujets qui le motivent, qu’il y a intérêt à cesser le désir politique en tant que tel (c’est à dire vouloir agir dans l’immédiateté, par une parole gauchie nécessairement de ce désir).

" Le malheur d’Auschwitz n’est bon à rien, écrit Alain Finkielkraut. Scission du tragique et du logique. La dignité des événements historiques s’est perdue dans les camps de la mort. " Imparable ! Mais, plus loin encore, il écrit : " Trop longtemps considérés comme de vulgaires nostalgiques de la croix gammée, alors qu’ils viennent, pour la plupart, de l’ultra-gauche, les négationnistes poussent jusqu’à son paroxysme logique cette domestication du monde par l’Idée : seule étant à leurs yeux une réalité dont on peut rendre raison, ils ne se contentent pas d’habiller d’une rhétorique orthodoxe l’indécent génocide, ils l’annulent purement et simplement. " Comment sait-on que les négationnistes viennent pour la plupart de l’ultra-gauche ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce exactement que l’ultra-gauche ? Cela se confond-il avec l’extrême gauche ? Les anarchistes ? Les libertaires ? Les autonomes ? Cette phrase a toutes les caractéristiques d’une contre vérité. Elle dit, et c’est là bien son sens principal, que l’ultra-gauche (suffisamment indéfinie pour que l’on ne retienne que le terme de gauche), est le lieu de création du courant négationniste, c’est à dire que les idées de gauche contiennent secrètement le venin puissant qui mène aux idées négationnistes. Qu’est-ce que cela signifie donc ? Finkielkraut est de droite ? Et il emploie les méthodes de ceux qu’il récuse en accusant sans fondement, en affirmant sans preuve ! La phrase passe. Elle est avalée dans le flot raisonneur. On sort de grands noms inattaquables. Primo Levi, Levinas, Jankélévitch. Le tire du livre est tiré de Levinas : " Une voix vient de l’autre rive, écrit Levinas. Une voix interrompt le dire du déjà-dit. " Qu’est-ce que cela a à voir ? Peu lui importe. La messe est dite dès cet instant.

" Si la mémoire d’Auschwitz et de la destruction industrielle des Juifs d’Europe n’a plus d’ennemi crédible, elle a, maintenant qu’elle règne, souveraine, vénérée, des amis inquiétants qui projettent sur la scène du mal absolu leurs attentes, leurs rêves, leurs combats, et qui pratiquent, en guise de fidélité, la convocation des ombres. Les formes les plus actives de cette inquiétante amitié font l’objet des pages qui suivent. " L’inquiétante amitié résonne comme l’inquiétante étrangeté de Freud.

La convocation des ombres : le Kosovo.

Où la remise en question de Régis Debray l’occupe jusqu’à occulter la guerre. Ce chapitre clôt lui aussi sur une imbécillité : " au train où va l’intelligence, la critique des médias ravira au sens commun le statut de la chose la mieux partagée : aucun événement n’échappant au soupçon, aucune nouvelle imprévue ne viendra plus déranger personne. Trop médiologue pour se laisser avoir, trop clairvoyant pour en croire ses yeux, le cybernaute incrédule ne reconnaîtra que les faits qui conviennent à sa croyance. La pensée sera à l’abri du donné, et alors même que tous les parcours seront possibles et toutes les options autorisées dans l’univers fluide de l’image et du texte électroniques, toutes les idées découleront de prémisses irréfutables. Chacun aura sa lubie ou son hobby, les individus se regrouperont par marottes et, superbe paradoxe médiologique, c’est à l’époque de la communication planétaire que l’entrecroisement de logiques rigoureusement étanches remplacera le dialogue entre les hommes. " Autrement dit Alain Finkielkraut prend vraiment les gens pour des cons. Il serait temps de vérifier si il a jamais touché un ordinateur de sa vie, ou même une machine à écrire, un Minitel ! Qu’il ait un accès à Internet me semble douteux, ou bien alors c’est qu’il est vraiment bête, vraiment bête !

Les métaphores de la radicalité

Où il est fait état de l’agonie du communisme (avec une certaine jubilation, ce qui ne manque pas de m’interroger sur les capacités critiques de leur auteur), " il n’y a certes plus d’alternative à l’Est, mais à l’Ouest, quoi de nouveau sinon la sortie de l’âge d’or où la croissance se conjuguait avec la protection sociale et le plein emploi ? "

Comme on nous en re-tartine encore des trente glorieuses ! Protection sociale et plein emploi, figures de proue des impérialismes finissants, masque des guerres nommées événements, a-t-on encore oublié la guerre d’Algérie ?

Ce qui permit mai 68 fut justement ce sentiment de dichotomie entre la réalité de plus en plus déshumanisante et la bonhomme satisfaction du pouvoir politique. Mai 68, tout le monde fut trompé. La protection sociale et le plein emploi étaient la base solide sur laquelle on pouvait se permettre une petite révolution, dont on était finalement sûr de sortir en se raccrochant aux branches solides d’une croissance à peine perturbée par les grèves ouvrières qu’il fallut à la fois subir et porter, afin d’assurer une légitimité populaire garante du bon droit de foutre le bordel. Ainsi les précieuses revendications de liberté ne pouvaient avoir lieu que dans la mesure où le confort était assuré. La contradiction la plus inadmissible fut non pas que les soixante-huitards, comme on nomma dès lors cette génération, finirent soit avec les chèvres soit dans la pub et les médias (disons pour les plus connus d’entre eux), dans la politique ou dans le social psycho-pédagogique. Le plus inadmissible fut le mensonge transmis comme vérité première : sous les pavés, la plage ; erreur, hélas. Il ne fallait pas croire à la plage. Il fallait continuer de croire aux pavés, qui restèrent, puis furent peu à peu remplacés par les goudrons et bitumes. La plage ? Foutaises !

" L’heure est à la mondialisation des échanges, à l’abandon progressif de la plupart des formes d’encadrement légal ou de contrôle sur l’économie privée, aux gains de productivité pour rester compétitif, au creusement des inégalités entre les gagnant et les perdants, les ayant droit et les autres : chômeurs, travailleurs précaires, immigrés clandestins. " Cette description correspond-elle à un discours de gauche ? Ah que non ! Bien au contraire, imperceptiblement, Alain Finkielkraut oppose gauche et démocratie, prenant pour témoin ceux qui sont à la gauche de la gauche (donc ceux qui auraient pu tourner révisionnistes, si j’ai bien compris) ! Déformant à plaisir, il entraîne Bourdieu sur le terrain d’un anti-nationalisme cosmopolite néfaste à la mémoire et à l’identité ! Quel raccourci ! On parle de parjure ! On en appelle à Saint Paul ! Paranoïde bon teint, on conclut que " la logique négationniste a investi la mémoire et le combat contre la négation " !

La rédemption pédagogique

Le pauvre vieux Renan qui n’en peut mais s’en prend plein la poire dès le début du chapitre. " Moi qui sui cultivé, je ne trouve pas de mal en moi ", a-t-il osé écrire ! Au fur et à mesure que j’avance dans le décryptage de ce livre, Alain Finkielkraut m’apparaît avec une évidence de plus en plus prononcée comme le prototype du réactionnaire intelligent, du conservateur lettré, de l’érudit abîmé dans son extrémisme. Héraclite en est pour ses frais : " Les éveillés, affirmait Héraclite, n’ont qu’un seul et même monde. Chaque dormeur, au contraire, se porte vers le monde qui lui est propre. " Alain Finkielkraut est un dormeur qui s’ignore.

La tentation de l’intouchable

" Penser aux disparus, c’est aussi veiller sur ce qui nous en sépare. Pour importantes et même urgentes que soient les tâches du temps présent, il ne nous faut jamais perdre de vue que les morts ont besoin de nous pour eux. " C’est précisément ce discours qui m’éloigne. L’histoire du devoir annihilant tous les autres. Plus loin Finkielkraut met le doigt sur l’enfermement de Lanzmann dans ses contradictions, dues à son style définitif, et à ses erreurs d’appréciation assez sartriennes, peut-être.

Ici je veux conclure. Un petit passage par la pédagogie dont on ne comprend pas ce que lui veut Finkielkraut, à part qu’il a l’air de n’y connaître rien, une référence à René Char et à Camus, pour ne rien dire. Ma rage peut-être me permet de m’exprimer. Je ne puis qu’aller contre Finkielkraut. Il fait l’important, le bougre, alors qu’il n’a rien à dire, alors que ce qu’il a à dire n’est rien. Pourquoi dès lors le lire ? Ne fait-il pas autorité dans le paysage médiatique, la pseudo intelligentsia parisienne, les milieux culturels ? Voilà ! Pas plus épais qu’un BHL, pas plus franc du collier, et même nettement moins, qu’un Debray. Pourquoi le lire ? Pour ne pas laisser passer un discours réactionnaire déterminé à devenir rapidement consensuel, à être ce qu’il faut penser. Quelle culpabilité monstrueuse l’amène ainsi à libérer tout cet acide ? A t-il lui aussi tué ce Christ dont il serait coupable ? Comment se libère t-on d’être ce que l’on est ?

© Emmanuel Bing
3 juillet 2000

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