Une voix vient de l'autre rive de Alain Finkielkraut (POL, 298 p, 125 F) |
Là encore je finis par acheter ce livre, comme par dépit, pour être à la pointe de lactualité littéraire, pour pouvoir répondre à ceux qui parlent de ce qui parle. Certainement je ne suis pas seul à lire. Javais acheté, en son temps, La mémoire vaine. Jai lu par devoir La défaite de la pensée. Comme aujourdhui je lis Une voix vient de lautre rive. Je ne peux pas cacher le fait que, là encore la collection blanche, Gallimard, y fait beaucoup dans mon achat et dans mon plaisir à manipuler le livre. Finkielkraut je lai vu à la télévision, à diverses reprises. Jamais il na emporté le morceau. Jamais je nai pu adhérer à ce quil disait. Cest tout de même curieux. Je nai jamais pu lécouter jusquau bout. Lécurement vient avant. Pourquoi ce sentiment, pourquoi cette nausée ? Rien ne semble plus entendable ou plus moral que la parole dAlain Finkielkraut ! Il est définitivement légitimé par ce quil défend ! Eh bien non. Pourquoi à chaque fois que jouvre lun de ses livres ma première réflexion est-elle " il nen na toujours pas fini avec sa revendication de la mémoire juive ", qui peut-être se traduirait mieux encore par " il nen na pas fini avec sa juiverie ". Ainsi cette parole qui naît dans ma tête peut-elle, ainsi dite, résonner comme ce contre quoi il lutte. Par bonheur je porte un nom juif, ce qui peut, à priori, mexonérer de toute explication supplémentaire. Mais pour autant, et nonobstant la question de mes origines, il me faut ici men expliquer, parce que cette question est au cur dun débat qui ne se peut dire, semble-t-il, sans ranimer des passions imbéciles et des violences grotesques. Il en a de même pour tout anti-racisme primaire. Trouver sa légitimité dans la shoah, cest pour les juifs qui sen réclament une sorte de garantie dintouchabilité et, partant, la possibilité dêtre ignoble, la possibilité de ne plus jamais être inquiété, la force de limpunité : nont-ils pas, après tout, été déjà punis ? On ne peut aujourdhui leur faire pire violence que ce quils ont subi en tant que juifs ! On ne peut pas leur faire plus de mal que le mal qui leur a déjà été fait ! Au nom des morts de la communauté chaque individu se réclame de cette flagrante injustice qui leur a été faite, qui les a détruits en nombre, qui a détruit leurs biens, leurs avenirs : eux-mêmes. Au nom de cela ils ont le droit de juger et de détruire. Ainsi les porte paroles divers enferment-ils ceux-là qui silencieux nen peuvent mais dans une polémique brutale quils nont pas demandé, à laquelle ils ne rallieraient guère, sans doute (mais je les fais parler, ces silencieux, moi aussi ) Que dire ? Les juifs existent-ils en tant que tels ? Lhomme qui ma élevé était juif. Avec un lourd passé catholique, puisquil avait été prêtre. Devant moi ce père-là ne sest jamais défini comme étant avant tout juif. Il ne sest dailleurs jamais défini autrement que comme père. Pour cela, puis-je seulement dire : les juifs, la communauté juive ? On dira : toute communauté a ses brebis égarées ! Nai-je donc jamais entendu parler de la diaspora ? On dira tout autant que juif, cest une religion, pas une race (pas un peuple ?) Mais on dit aussi que lon est juif par la mère. Ma mère nest pas juive. Mais nai-je pas longtemps cru que javais du sang juif ? Quest-ce que cela veut donc dire, alors, quant à lidée interdite de la race ? Quest-ce que cest que cette idée de sang juif quil y avait dans ma famille ? Juif ! Même le Robert sen sort par une ellipse : nom donné depuis lExil (IV e siècle av. J.C.), aux descendants dAbraham, peuple sémite monothéiste qui vivait en Palestine. Cette absence de définition recouvre celle qui fut débordée par les nazis, où le mot même de juif était une insulte. Aujourdhui cela na dailleurs guère changé. Sale juif, sale arabe, sale nègre Sale ? Sale con. Se sentir juif, ou non ? Comment est-on juif lorsque lon nest pas juif ? Comment est-on non-juif alors que lon est juif ? Est-on juif parce que lon naît juif ? À qui, in fine, de choisir son appartenance ? Destinée, fatum ? On ne peut donc vivre sans cette horreur là de létiquette qui vous colle à la peau, vous tatoue par le nom pire encore ? Jétais dans un collège catholique. Javais dit, sans savoir, que mon nom était juif (on me tarabustait sur la bizarrerie de mon nom). Alors on me demanda si jétais fier. De quoi ? On me laissa avec cette bizarre culpabilité. Je navais tué personne. Et mon prénom signifie le nom de Jésus Les juifs nen nont pas fini avec la Shoah, les autres avec le Christ (rappelez-vous : un juif, lui aussi). Mettre la Shoah et le Christ en balance. Voilà autre chose ! On ne se débarrassera pas de la question comme cela, hein. Ce père " juif " fut pris par les allemands, embarqué sur un bateau prison qui naviguait sur le lac dAnnecy. Il fut sauvé in extremis par un prêtre avec qui il travaillait. Fils bâtard ou naturel de Jacques Copeau, dont il ne porta jamais le nom, il faisait du théâtre pour les prisonniers, ayant trouvé là une activité qui correspondait sans doute à son désir de se rapprocher de son père, tout en ayant limpression dapporter quelque chose aux autres, désir qui le mena à la prêtrise. Alors, dois-je moi-même, fort de cela, de ce risque pris, frôle la mort auschwitzienne, mélever, sûr de mon fait, devant cet aspect du désastre par procuration ? Fût-il mon père, ce père-là, je nen nétais pas plus juif, ni même plus catholique pour autant. Pour tout dire je nai jamais été très catholique. Vous avez maintenant le sentiment que je ne parle que de moi, que cela na aucun rapport avec le livre. Je vous ai attiré dans le piège de mon texte avec lidée den savoir plus sur le livre de Finkielkraut, et vous navez toujours rien lu qui en parle Il métait impossible dentrer en matière autrement. Il me fallait expliquer doù, comme on dit chez les psychanalystes, doù je parle Y a-t-il un devoir de mémoire ? Cette question posée en premier chapitre ramène directement à La mémoire vaine. Le procès Barbie était-il de nature à raviver la mémoire ? Ou bien encore, comme cela fut dit, et martelé sur tous les tons, ce procès permettrait-il de dépasser la mémoire de ceux qui avaient vécu la période du nazisme, en ouvrant la conscience des générations postérieures à la révélation hurlante de lhistoire ? (Mais alors, en quoi cela est-il une question de mémoire ?) Lire à ce sujet mon article de lépoque. Toujours est-il que sil y a un devoir de mémoire, il serait bon de dire à qui sadresse ce devoir, et de quoi il est fait. Louverture du chapitre sur Jankélévitch, comme pour positionner une parole. Paraphrasant, Finkielkraut traduit : " oublier, cest obéir ; oublier, cest suivre le mouvement. " Pour ce que jen comprends, loublie participe pour moi du refoulement, même sil peut ici sagir dun refoulement collectif. Or donc il y a lieu de penser quoubliant, loin de suivre le mouvement naturel vers lavenir, on fixe là, dans un passé plus ou moins stable ; que cette fixation napparaisse pas comme telle, rien de plus normal, non ? Mais loubli na lieu que pour les gens qui ont vécu ce quils pourraient risquer doublier. Ici cela dérape. Il ny a pas plus de mémoire collective que dinconscient collectif. On noublie pas des défunts que lon na pas connu. Ne me faites pas rire ! Ce qui gêne, à lire Finkielkraut, cest la finesse de ses analyses, son intelligence, qui sous-tendent un discours qui naboutit souvent quà ce que jidentifie comme des grossières erreurs ; en cela il magresse de ce que je voudrais quil soit moins affirmatif, moins pédant (!), moins dominé par sa juiverie, son passé, sa culpabilité. Vain espoir, sans doute ! Mais qui montre que la déroute de ses idées nenlève pas limportance des sujets qui le motivent, quil y a intérêt à cesser le désir politique en tant que tel (cest à dire vouloir agir dans limmédiateté, par une parole gauchie nécessairement de ce désir). " Le malheur dAuschwitz nest bon à rien, écrit Alain Finkielkraut. Scission du tragique et du logique. La dignité des événements historiques sest perdue dans les camps de la mort. " Imparable ! Mais, plus loin encore, il écrit : " Trop longtemps considérés comme de vulgaires nostalgiques de la croix gammée, alors quils viennent, pour la plupart, de lultra-gauche, les négationnistes poussent jusquà son paroxysme logique cette domestication du monde par lIdée : seule étant à leurs yeux une réalité dont on peut rendre raison, ils ne se contentent pas dhabiller dune rhétorique orthodoxe lindécent génocide, ils lannulent purement et simplement. " Comment sait-on que les négationnistes viennent pour la plupart de lultra-gauche ? Qui sont-ils ? Quest-ce exactement que lultra-gauche ? Cela se confond-il avec lextrême gauche ? Les anarchistes ? Les libertaires ? Les autonomes ? Cette phrase a toutes les caractéristiques dune contre vérité. Elle dit, et cest là bien son sens principal, que lultra-gauche (suffisamment indéfinie pour que lon ne retienne que le terme de gauche), est le lieu de création du courant négationniste, cest à dire que les idées de gauche contiennent secrètement le venin puissant qui mène aux idées négationnistes. Quest-ce que cela signifie donc ? Finkielkraut est de droite ? Et il emploie les méthodes de ceux quil récuse en accusant sans fondement, en affirmant sans preuve ! La phrase passe. Elle est avalée dans le flot raisonneur. On sort de grands noms inattaquables. Primo Levi, Levinas, Jankélévitch. Le tire du livre est tiré de Levinas : " Une voix vient de lautre rive, écrit Levinas. Une voix interrompt le dire du déjà-dit. " Quest-ce que cela a à voir ? Peu lui importe. La messe est dite dès cet instant. " Si la mémoire dAuschwitz et de la destruction industrielle des Juifs dEurope na plus dennemi crédible, elle a, maintenant quelle règne, souveraine, vénérée, des amis inquiétants qui projettent sur la scène du mal absolu leurs attentes, leurs rêves, leurs combats, et qui pratiquent, en guise de fidélité, la convocation des ombres. Les formes les plus actives de cette inquiétante amitié font lobjet des pages qui suivent. " Linquiétante amitié résonne comme linquiétante étrangeté de Freud. La convocation des ombres : le Kosovo. Où la remise en question de Régis Debray loccupe jusquà occulter la guerre. Ce chapitre clôt lui aussi sur une imbécillité : " au train où va lintelligence, la critique des médias ravira au sens commun le statut de la chose la mieux partagée : aucun événement néchappant au soupçon, aucune nouvelle imprévue ne viendra plus déranger personne. Trop médiologue pour se laisser avoir, trop clairvoyant pour en croire ses yeux, le cybernaute incrédule ne reconnaîtra que les faits qui conviennent à sa croyance. La pensée sera à labri du donné, et alors même que tous les parcours seront possibles et toutes les options autorisées dans lunivers fluide de limage et du texte électroniques, toutes les idées découleront de prémisses irréfutables. Chacun aura sa lubie ou son hobby, les individus se regrouperont par marottes et, superbe paradoxe médiologique, cest à lépoque de la communication planétaire que lentrecroisement de logiques rigoureusement étanches remplacera le dialogue entre les hommes. " Autrement dit Alain Finkielkraut prend vraiment les gens pour des cons. Il serait temps de vérifier si il a jamais touché un ordinateur de sa vie, ou même une machine à écrire, un Minitel ! Quil ait un accès à Internet me semble douteux, ou bien alors cest quil est vraiment bête, vraiment bête ! Les métaphores de la radicalité Où il est fait état de lagonie du communisme (avec une certaine jubilation, ce qui ne manque pas de minterroger sur les capacités critiques de leur auteur), " il ny a certes plus dalternative à lEst, mais à lOuest, quoi de nouveau sinon la sortie de lâge dor où la croissance se conjuguait avec la protection sociale et le plein emploi ? " Comme on nous en re-tartine encore des trente glorieuses ! Protection sociale et plein emploi, figures de proue des impérialismes finissants, masque des guerres nommées événements, a-t-on encore oublié la guerre dAlgérie ? Ce qui permit mai 68 fut justement ce sentiment de dichotomie entre la réalité de plus en plus déshumanisante et la bonhomme satisfaction du pouvoir politique. Mai 68, tout le monde fut trompé. La protection sociale et le plein emploi étaient la base solide sur laquelle on pouvait se permettre une petite révolution, dont on était finalement sûr de sortir en se raccrochant aux branches solides dune croissance à peine perturbée par les grèves ouvrières quil fallut à la fois subir et porter, afin dassurer une légitimité populaire garante du bon droit de foutre le bordel. Ainsi les précieuses revendications de liberté ne pouvaient avoir lieu que dans la mesure où le confort était assuré. La contradiction la plus inadmissible fut non pas que les soixante-huitards, comme on nomma dès lors cette génération, finirent soit avec les chèvres soit dans la pub et les médias (disons pour les plus connus dentre eux), dans la politique ou dans le social psycho-pédagogique. Le plus inadmissible fut le mensonge transmis comme vérité première : sous les pavés, la plage ; erreur, hélas. Il ne fallait pas croire à la plage. Il fallait continuer de croire aux pavés, qui restèrent, puis furent peu à peu remplacés par les goudrons et bitumes. La plage ? Foutaises ! " Lheure est à la mondialisation des échanges, à labandon progressif de la plupart des formes dencadrement légal ou de contrôle sur léconomie privée, aux gains de productivité pour rester compétitif, au creusement des inégalités entre les gagnant et les perdants, les ayant droit et les autres : chômeurs, travailleurs précaires, immigrés clandestins. " Cette description correspond-elle à un discours de gauche ? Ah que non ! Bien au contraire, imperceptiblement, Alain Finkielkraut oppose gauche et démocratie, prenant pour témoin ceux qui sont à la gauche de la gauche (donc ceux qui auraient pu tourner révisionnistes, si jai bien compris) ! Déformant à plaisir, il entraîne Bourdieu sur le terrain dun anti-nationalisme cosmopolite néfaste à la mémoire et à lidentité ! Quel raccourci ! On parle de parjure ! On en appelle à Saint Paul ! Paranoïde bon teint, on conclut que " la logique négationniste a investi la mémoire et le combat contre la négation " ! La rédemption pédagogique Le pauvre vieux Renan qui nen peut mais sen prend plein la poire dès le début du chapitre. " Moi qui sui cultivé, je ne trouve pas de mal en moi ", a-t-il osé écrire ! Au fur et à mesure que javance dans le décryptage de ce livre, Alain Finkielkraut mapparaît avec une évidence de plus en plus prononcée comme le prototype du réactionnaire intelligent, du conservateur lettré, de lérudit abîmé dans son extrémisme. Héraclite en est pour ses frais : " Les éveillés, affirmait Héraclite, nont quun seul et même monde. Chaque dormeur, au contraire, se porte vers le monde qui lui est propre. " Alain Finkielkraut est un dormeur qui signore. La tentation de lintouchable " Penser aux disparus, cest aussi veiller sur ce qui nous en sépare. Pour importantes et même urgentes que soient les tâches du temps présent, il ne nous faut jamais perdre de vue que les morts ont besoin de nous pour eux. " Cest précisément ce discours qui méloigne. Lhistoire du devoir annihilant tous les autres. Plus loin Finkielkraut met le doigt sur lenfermement de Lanzmann dans ses contradictions, dues à son style définitif, et à ses erreurs dappréciation assez sartriennes, peut-être. Ici je veux conclure. Un petit passage par la pédagogie dont on ne comprend pas ce que lui veut Finkielkraut, à part quil a lair de ny connaître rien, une référence à René Char et à Camus, pour ne rien dire. Ma rage peut-être me permet de mexprimer. Je ne puis qualler contre Finkielkraut. Il fait limportant, le bougre, alors quil na rien à dire, alors que ce quil a à dire nest rien. Pourquoi dès lors le lire ? Ne fait-il pas autorité dans le paysage médiatique, la pseudo intelligentsia parisienne, les milieux culturels ? Voilà ! Pas plus épais quun BHL, pas plus franc du collier, et même nettement moins, quun Debray. Pourquoi le lire ? Pour ne pas laisser passer un discours réactionnaire déterminé à devenir rapidement consensuel, à être ce quil faut penser. Quelle culpabilité monstrueuse lamène ainsi à libérer tout cet acide ? A t-il lui aussi tué ce Christ dont il serait coupable ? Comment se libère t-on dêtre ce que lon est ? ©
Emmanuel Bing |