| Sur
une petite île bretonne (Batz), là où le
ciel rejoint la terre dans une même violence, là
où les mythologies païennes se fracassent au barbarisme
chrétien, dort un Dragon.
"Chassé
de la surface de la terre [par un saint fanatique,
Paul Aurélien, le Vengeur de Dieu, ndlr],
le Dragon dormait sous elle, enfoui dans les soubassements secrets
de la roche. Engourdi par les caresses du Gulf Stream, il attendait
son heure en rêvant. Dans le sein du Dragon, qui était
femelle, flottait un foetus bleuté. Engendré par
Paul Aurélien au cours de sa dernière joute, il
était le fruit du combat qui avait brutalement uni, au
bord de la falaise, le saint et le lézard."
Sur
cette petite île, une ronde de personnages vont vivre
ce qui pourrait être le rêve du Dragon, ou alors
leurs propres cauchemards personnels, engendrés par leurs
petits dragons privés. Entre ceux qui savent depuis longtemps
"que la terre allait mourir",
ceux qui tournent leurs "investigations furieuses vers
le monde", ceux qui trinquent avec un fantôme ("Depuis
huit ans qu'il était mort, il n'avait pas trouvé
le moyen de partir") dans un café
du port, tous, à l'image de Mélanie, craignent
le silence et "le fourre[nt]
de sucreries".
Marie
Desplechin promène ainsi ses personnages, d'une écriture
claire et simple qui brasse les pensées des uns et des
autres. Et puis, au bout de ces cauchemards, de ces
démons intérieurs qui rongent les âmes et
les corps, vient la mort attendue, espérée : "Tu
sais, avait déclaré Aurélie, la mort, c'est
beaucoup plus grave qu'on ne croit." et plus
libérateur aussi.
Alors
le Dragon peut prendre son envol et la paix revenir : "une
fois encore, la lumière revint; Les arches de centaines
d'arcs-en-ciel se croisaient dans l'espace limpide. Le regard
portait si loin que l'on croyait voir pour la première
fois."... jusqu'à la prochaine fois.
Anita Beldiman-Moore
|