Quatre mois, trois semaines, deux jours, et quelques heures : pour raconter l’histoire d’un avortement clandestin, Cristian Mungiu a choisi de resserrer l’action de son film sur le temps de la crise, sur ce que l’on pourrait considérer comme le dénouement de la triste histoire d’une petite étudiante, Gabita. Nous ne saurons jamais qui est le père de son enfant, ni dans quelles circonstances elle l’a conçu. Seule compte, ici et maintenant, la fatalité que fait peser sur elle cette grossesse non désirée, dans cette Roumanie de Ceausescu qui rejette les filles mères et où l’avortement est interdit. Pour évoquer cette époque pas si lointaine, Mungiu ne procède pas à proprement parler à une reconstitution historique, plutôt à une reconstitution mentale, qui doit être parfaitement perceptible pour le spectateur roumain : le décor gris et décati d’une cité universitaire, les rues de la ville en hiver, l’hostilité des gérants d’hôtels et les discours moralisants des adultes : tout est obstacle, tout impose à Gabita la clandestinité, tout rend sa situation invivable.
Cette situation aurait pu donner lieu à un film pathétique, et la façon dont est dessiné le personnage de Gabita semble aller dans ce sens : fragile, indécise, visiblement dépassée par sa propre histoire, la jeune fille inspire alternativement la pitié et l’agacement. Mais heureusement pour elle et pour le film, il y a Otilia, son allure de chat écorché, sa détermination têtue. C’est elle qui va récolter l’argent nécessaire, sans rien révéler bien sûr, auprès des voisines de chambre ; c’est elle qui va négocier une chambre d’hôtel auprès de réceptionnistes réticents ; c’est elle qui va chercher le médecin dont Gabita a besoin, et c’est elle encore qui fera ce qu’il faut quand l’avortement sera arrivé à son terme. Ce sont son énergie, sa ruse, sa faculté d’adaptation qui vont permettre au film d’avancer, toujours sur le fil, jusqu’à sa dernière scène. En centrant son film sur ce personnage, Mungiu déjoue le risque du pathos ; mais surtout il déplace et élargit son sujet. Il traite de l’avortement comme d’un problème complexe, qui ne peut que susciter le malaise, mais il montre aussi que le climat de suspicion et d’interdit qui pèse sur ses personnages n’est pas acceptable. Cependant son film traite bien davantage de la notion de responsabilité. Otilia, plutôt qu’une amie, est la camarade de chambre de Gabita : elle n’est pas d’abord mêlée au destin de cette dernière, elle a sa vie, son petit ami, son avenir. Mais en l’espace de quelques heures elle va renoncer à ce relatif confort pour s’engager dans le combat à mener, jusqu’à affronter des obstacles dont elle n’avait pas idée.
Cela commence par le marché honteux que propose le médecin recruté qui, jugeant que les deux filles ne lui proposent pas assez d’argent, veut se « dédommager » des risque encourus. Cela continue avec l’angoisse de laisser Gabita seule, condamnée à l’immobilité pour plusieurs heures, parce qu’il faut honorer une autre promesse. Cela se termine enfin par une longue course dans les rues obscures, pour trouver un endroit où faire disparaître le « corps du délit ». Tout cela, Otilia l’assume, sans perdre de temps à se plaindre, parce qu’elle aurait pu se trouver à la place de Gabita, parce qu’elle est là pour le faire, parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse. Ses actes, quelles que soient les réticences qu’ils peuvent inspirer, ont tous un caractère de nécessité, à la fois morale et pratique. Et Mungiu a trouvé une façon de filmer accordée à cette idée, à la fois sèche, économe et pudique, qui ménage ses actrices et ses personnages en laissant hors-champ les scènes les plus choquantes. Mais le spectateur a vu tout ce qu’il lui faut pour comprendre, et pour réfléchir. A la fin de cette tragédie ordinaire, personne ne veut plus en parler ; mais tout le monde y pense.
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