ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Catherine Merdy

Une photographie de J-P Bredenbac


Roman de gare
de Claude Lelouch
avec Dominique Pinon, Fanny Ardant, Audrey Dana, Zinedine Soualem, Michèle Bernier et Myriam Boyer

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

La première bonne raison d'aller voir Roman de gare, c'est Dominique Pinon. L'acteur fétiche de Jean-Pierre Jeunet, du court-métrage Foutaises à Délicatessen et à Amélie Poulain, le malfrat mutique de Diva de Jean-Jacques Beneix, a ici le rôle principal, celui d'un homme mystérieux dont on ne sait d'abord s'il est serial-killer, prof de lettres en rupture de ban ou "nègre" d'une romancière célèbre. Habilement, le scénario ménage ces différentes possibilités jusqu'à la moitié du film, jouant de l'étrangeté de l'acteur, de sa moue un peu inquiétante, adoucie ici par une barbe de quelques jours. D'abord suspect, le personnage devient rapidement attachant, alors que l'hypothèse du serial-killer n'a pas encore été éliminée: situation troublante pour le spectateur...
La deuxième bonne raison, c'est Fanny Ardant, aussi séduisante ici qu'elle l'était ses débuts, dans Vivement dimanche de François Truffaut. Mais elle ne joue plus ici le rôle de la fille dévouée à celui qu'elle aime et déterminée à le tirer du guêpier où il s'est fourré, plutôt celui de la veuve noire ou de la mante religieuse déterminée à vampiriser tous ceux qui pourront lui servir. Séductrice, tyrannique et vénéneuse, Fanny Ardant fait exister un personnage un peu stéréotypé, dont le nom et l'univers évoquent -- ce n'est sûrement pas un hasard -- ceux de l'écrivain à succès Paul-Loup Sulitzer. Elle est présentée comme une figure du monde littéraire par un Serge Moati imitant de façon convaincante le Pivot d'Apostrophes ou de Bouillon de culture: par ce jeu de références, Lelouch semble évoquer un certain monde culturel (la télévision et l'image qu'elle donne de la littérature -- et sans doute aussi du cinéma --) comme un univers de représentations, d'imitations, d'apparences et de faux semblants. Car la romancière géniale célébrée par les médias et propulsée en tête des ventes bénéficie en fait d'une imposture, et exploite le talent d'un autre auquel elle n'entend absolument pas rendre sa liberté.
La troisième bonne raison, c'est Audrey Dana. Très crédible en midinette émotive vite larguée par un amant agacé et peu délicat, elle l'est tout autant en passionaria défendant énergiquement son nouvel amoureux. Bien typée, mais pas figée, cette héroïne sentimentale et impulsive est tout à fait lelouchienne, et on peut même penser que c'est elle, plus encore que le romancier de l'ombre, qui représente le mieux son auteur. Toujours fleur bleue, Lelouch fait passer en douceur son personnage d'un homme à l'autre, en donnant à son idylle campagnarde -- la jeune coiffeuse est issue d'une famille de paysans -- une rusticité un peu appuyée, mais qui échappe à la caricature en traitant avec humour et légèreté des thèmes graves: le rapport au milieu d'origine ou le rapport mère-fille, par exemple. De la "France profonde" à la jet-set, les moeurs les plus civilisées ne sont peut-être pas celles qu'on croit, et le film cultive les contrastes avec une joyeuse absence de complexes.
La quatrième bonne raison, c'est peut-être la franchise du titre. Lelouch, qui avait un temps envisagé de sortir son film sous un nom d'emprunt pour qu'il échappe, dit-il, aux préjugés que la critique fait peser sur lui, désamorce dés l'entrée dans la salle tous les reproches touchant à l'invraisemblance ou au recours à des stéréotypes: ils font partie du genre, et son "roman de gare" bénéficie dés lors d'une grande liberté dans la conception de l'intrigue. Très français dans son atmosphère et ses décors (la voix de William Leymergie, entendue à la radio, vous a un petit côté désuet, très années 70 -- ceci dit sans vouloir vexer ce sympathique animateur --), assez nonchalant malgré certains passages assez "tendus", le film finit par développer une véritable originalité, dans un paysage cinématographique dominé par des péripéties et un filmage à l'américaine. Lelouch semble avoir eu ici la sagesse de s'amuser avec ce qu'il aime, et ce qu'il sait bien faire: raconter une bonne histoire, diriger des acteurs et les mettre en valeur, faire croire à des sentiments sans prétendre donner des leçons. Et le résultat est une plaisante balade, qui joue habilement entre émotion et distance.



Catherine Raucy