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En voyant ce film, on peut penser, d’une certaine façon à la Vie des autres : ici l’histoire d’un espion qui découvre ce que sont la création, l’amour, l’humanisme et une certaine forme d’amitié ; là un geôlier qui découvre, derrière l’image caricaturale du terroriste qu’impose le système auquel il appartient, la riche personnalité de Nelson Mandela, et le sens réel de son engagement. De même, la narration se déroule dans les deux cas en un quasi huis-clos : ici un immeuble de Berlin-Est, là l’île-prison de Robben Eiland, le lieu de détention le plus sûr d’Afrique du Sud. Mais là où le réalisateur allemand radicalisait son intrigue, en faisait une fable exemplaire sur le viol de l’intimité et sur la résistance clandestine des créateurs, Billie August, réalisateur plus « installé », suit des chemins beaucoup plus classiques.
S’inspirant d’une histoire vraie, racontée dans les mémoires de James Gregory, qui fut véritablement l’un des geôliers de Nelson Mandela, il évoque l’évolution des rapports entre les deux hommes sur une vingtaine d’années, de 1968 à 1990 ; mais il accorde aussi une place importante à la vie privée de son personnage. Cette famille blanche sans histoires – deux enfants charmants, un peu chamailleurs, une jolie femme, coiffeuse de son état, très attachée à son confort matériel et social – semblerait parfaitement banale, n’était la profession du chef de famille et son lieu d’affectation. Par ailleurs, le fait que Gregory connaisse la langue Xhosa, la langue maternelle de Mandela, va assurer sa promotion rapide, mais aussi permettre sa rencontre avec cet homme, en qui il ne voit d’abord cependant qu’un détenu particulièrement suspect. Comme l’espion de la Vie des autres, il peut ainsi surveiller son prisonnier de plus près, déchiffrer son courrier, comprendre les paroles « interdites », pour cause d’allusions politiques, qu’il échange avec sa femme Winnie, et transmettre ainsi un certain nombre d’informations à ses supérieurs ; la radio lui apprendra ensuite ce que ceux-ci ont fait de ces informations.
Dans cette première étape du récit, Gregory n’est qu’un rouage, un instrument au service du pouvoir blanc ; mais sa perception des faits va peu à peu changer, et cette connaissance d’une langue commune ne va plus être seulement un moyen d’espionner Mandela, mais elle va devenir un moyen de le comprendre, de communiquer avec lui, voire de faire affleurer à la surface du présent les souvenirs d’une enfance paisible et campagnarde où la couleur de la peau n’avait alors pour le jeune James pas de réelle importance. Dans la dernière partie du film, une scène courte, mais originale résume bien la singularité dont sont désormais empreints leurs rapports. Tout comme il affrontait, enfant, le jeune Bafana, son compagnon de jeu, James Gregory va défier Mandela au jeu du bâton, dans un combat amical. Cet affrontement ludique surprend le spectateur, mais aussi tous les autres personnages présents, parce qu’il met en évidence pour la première fois une égalité entre les deux hommes : il n’y a plus de gardien, ni de prisonnier, plus de « petit Blanc », ni d’avocat diplômé, il n’y a que deux amis qui se défient sportivement, en souriant, avec une complicité soudain évidente ; mais il aura fallu 15 ans pour y arriver.
Les enfants de James auront, eux, une conscience à la fois plus forte et plus problématique de la séparation entre les races. Témoins des violences exercées sur les Noirs par la police blanche, ils n’ont pour se rassurer que les discours conservateurs de leur mère : Dieu ordonne cette séparation, il donne le pouvoir aux Blancs, il n’y a pas à discuter sa volonté. Mais Gloria, la mère, n’est pas témoin elle-même de ces scènes de violence, et elle ne découvrira le visage de Mandela qu’à la toute fin du film. En ménageant ces restrictions de champ, Bille August semble avoir voulu rendre acceptable l’aveuglement de son personnage, qui représente le point de vue de la grande majorité des Afrikaners de l’époque. On peut regretter cependant que le réalisateur n’ait pas approfondi davantage le point de vue des enfants : pourquoi Brett, le fils de James, choisit-il de devenir gardien de prison comme son père ? pourquoi s’inscrit-il ensuite à l’université ? pourquoi Natacha, la fille, deviendra-t-elle psychologue ? Il semble que Bille August ait voulu simplement nous livrer ces faits, pour nous laisser ensuite réfléchir par nous-mêmes ; mais nous aurions aimé que le récit sur ce point soit davantage problématisé, développé.
Cette question de la prise de conscience est en fait mise en évidence à travers le personnage de James. Bravant les interdits, celui-ci va essayer de remonter aux sources, et par exemple de lire et d’évaluer par lui-même la « charte des libertés » rédigée par Mandela et l’ANC : contourner la censure qui interdit l’accès à ce texte à toute personne non autorisée est une des étapes de son chemin vers l’autonomie morale. A partir de là, le regard qu’il porte sur Mandela et sa cause va commencer à changer, et aussi le regard qu’il porte sur lui-même, sur ses fonctions d’espion au service d’un pouvoir dont il découvre l’iniquité. Parallèlement, les conditions de détention de Mandela et de ses compagnons vont changer elles aussi, d’abord en mal, puis en bien, comme si ce grain de sable qu’était le gardien James Gregory avait pu, par ses choix individuels, modifier sans vraiment s’en douter le regard de ses supérieurs. Racontée ainsi, l’histoire est exemplaire, et Bille August semble souvent se poser en conteur, en simple narrateur plutôt qu’en historien soucieux de bien montrer la complexité de la situation politique en Afrique du Sud. Mais il fait néanmoins sentir que ce n’est pas un sentiment d’humanité qui a ainsi modifié le regard des puissants, mais bien plutôt une conscience réaliste des enjeux qu’incarne Mandela : la vie de celui-ci doit être protégée si on ne veut pas en faire un martyr, mais sa liberté ne saurait lui être rendue. Si certaines scènes, dans la première moitié du film, évoquent les humiliations et les brutalités subies, sa réclusion au fil des années devient de plus en plus confortable, de plus en plus tolérante. Mais la libération proprement dite n’interviendra que lorsque les pressions internationales auront été assez fortes, et lorsque le pays sera mûr pour le changement. Cette évolution des esprits, c’est à partir du cadre étroit d’une prison que Bille August a voulu l’évoquer.
Peut-être parce qu’il rapporte une histoire vraie, Goodbye Bafana semble souvent rester prisonnier des faits, en livrer une simple illustration. Il accorde bien sûr au personnage de Mandela (incarné avec le charisme voulu par Dennis Haysbert, remarqué déjà dans Loin du paradis de Todd Haynes) une place essentielle. Mais c’est la dimension humaine du personnage qui est le plus mise en lumière, son statut de leader de l’ANC passant d’une certaine façon au deuxième plan, dans la mesure où l’action de ce parti clandestin est évoquée de façon assez allusive par rapport à l’ensemble de l’intrigue. De même, James Gregory s’ouvre à l’humanité de l’Autre plus qu’à une véritable conscience politique. Cette évolution correspond sans doute au véritable itinéraire de cet homme ; mais cette version des faits est aussi celle qui pouvait le mieux susciter l’empathie du spectateur. De toute manière, tel qu’il est, le film sert une bonne cause, et même une cause essentielle, la lutte contre toute légitimation du racisme n’étant jamais vraiment terminée ; mais il aurait pu le faire en éclairant davantage son spectateur, et en approfondissant mieux la dimension politique de son sujet.
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